BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

In A Perfect World pochette

PISTES :

1. 1969 (14:14)
2. Turn It Up (6:55)
3. The World Is Caving In (9:00)
4. Can't Take It With You (5:44)
5. There's Nothing Wrong With The World (7:23)
6. Bite The Grit (4:59)
7. When Fear Came To Town (9:55)

FORMATION :

Jonas Reingold

(basse, choeurs)

Marcus Liliequist

(batterie)

Göran Edman

(chant)

Lalle Larsson

(claviers, choeurs)

Nils Erikson

(chant, claviers)

Krister Jonsson

(guitares)

KARMAKANIC

"In A Perfect World"

Suède - 2011

InsideOut - 58:10

 

 

En 2008, Karmakanic, super-groupe suédois composé du chanteur Göran Edman, du guitariste Krister Jonsson et du claviériste Lalle Larsson, rassemblés par le bassiste Jonas Reingold, connu pour son remarquable travail au sein de The Flower Kings, The Tangent, mais aussi, dans un registre plus jazz-rock, de 3rd World Electric, sortait un album impressionnant de maîtrise mélodique, frôlant sans aucun doute la perfection, nommé Who's The Boss In The Factory (voir Big Bang n°71). Trois ans plus tard, avec une formation en partie renouvelée - le batteur Zoltan Csörsz a cédé la place à Marcus Liliequist de qui vous savez - et plus resserrée - l'unique invité étant le chanteur Nils Erikson, qui amène un peu de l'esprit Carptree par son timbre de voix -, Karmakanic occupe de nouveau le devant de la scène prog en proposant son quatrième opus, In A Perfect World. La mise en son, toujours extrêmement soignée, contribue au régal sonore : la basse de Jonas Reingold est particulièrement gouleyante, riche, chaude et variée, faisant de son interprète un des meilleurs bassistes prog actuels.

Un examen rapide de la liste des titres révèle des formats plus ramassés, un seul morceau passant la barre des dix minutes, judicieusement intitulé «1969», comme en hommage à l'année qui vit le rock progressif se constituer en tant que style, sous l'influence du fameux In The Court Of The Crimson King. Pour autant, point de référence directe à King Crimson dans ce titre, mais des développements instrumentaux virtuoses ancrés dans les années 70, des harmonies vocales inspirées de Yes, des mélodies «genesiennes», et, concession à la modernité, quelques riffs bien appuyés dignes de l'énergie d'un Spock's Beard, contrastant avec des breaks atmosphériques ou simplement acoustiques, piano et claviers en avant. Rigoureusement construit, lumineux et luxuriant, «1969» est introduit par un thème mélodique poignant, sur lequel, en conclusion du morceau, la guitare de Krister Jonsson, dans un tourbillon symphonique de cordes et de chœurs, émettra de longues plaintes mélancoliques. Une splendide déclinaison du rock progressif symphonique des années 70.

Dans le même registre, dynamique, puissant, mais attentif aux contrastes et à l'équitable distribution des partitions solistes, «The World Is Caving In», titre plus complexe qu'il n'y parait de prime abord, avec ses multiples rebondissements thématiques induisant une véritable variété de climats et de tempi, sur lesquels se greffent soli de basse et de guitare, quand il ne s'agit pas de passages plus intimistes portés par le piano et délicatement ornés d'arabesques électriques. L'originalité propre de Karmakanic se fait encore davantage sentir avec «Can't Take It With You», croisement improbable d'une rythmique proche du tango (que l'on pense à cet antécédent ébouriffant qu'est «Do U Tango» sur Wheel Of Life) avec des riffs et des vocalises typées nu métal, ponctué par des onomatopées dignes d'un Zappa. Dépaysant !

Krister Jonsson se révèle par ailleurs doté d'une belle sensibilité tout au long du disque, aussi bien à la guitare acoustique qu'électrique. Ainsi de «When Fear Came To Town», ouvert par un duo voix/guitare entre blues et folk parfaitement interprété, et qui donne le ton d'un morceau déployant une large palette d'émotions, jusqu'à un final apaisé plus symphonique et tout en finesse, qui penche davantage vers Camel. Karmakanic cherche ici, et cela devient évident sur la seconde partie, à renouer avec le frisson incroyable d'«Eternally Part I et II», entre magnificence des arrangements symphoniques et solitude éprouvante du soliste, livré à l'infinie tristesse qui s'échappe de chacune des notes du piano puis de l'orgue. Mais si la partition de guitare électrique, toute en nuance et retenue, est superbement caressée du bout des doigts par Jonsson, il manque cette montée en puissance induite par le jeu de basse et, somme toute, cette science des arrangements, à la fois seconde et essentielle, qui faisaient d'«Eternally» un chef d'œuvre. Une fin de disque un peu trop mollassonne comparativement au reste de In A Perfect World.

Enfin, deux titres sortent du lot par leur simplicité, pour le meilleur et pour le pire. Le meilleur, c'est «Bite the Grit», chanson relativement traditionnelle et sans doute un peu courte (4:59 seulement), mais propulsée par un riff agressif et sombre à souhait, une guitare nettement plus hard, huileuse sur un refrain intercalé entre des couplets groovy et légers, aux limites du funk, sans oublier la digression instrumentale centrale, sur laquelle le clavier de Lalle Larsson fait merveille en un déluge de notes implacablement mélodique; on entend même quelques trop brefs passages de guitare sèche et de violon solitaire. Le pire se trouve atteint avec «Turn It Up», aux sonorités modernes, trop modernes peut-être. Chant trafiqué par boîte d'écho, riff basique sur des refrains dansants d'une inconséquence mélodique surprenante, arrangements minimalistes et vaporeux sur les couplets... Même légèrement mâtiné de Glass Hammer, le niveau n'est pas véritablement relevé par une partie instrumentale ou soliste que l'on s'épuise à attendre, en vain.

Karmakanic se révèle donc une fois encore maître dans l'art d'articuler les influences, les genres, les styles, en un patchwork puissamment mélodique (capiteuses lignes de chant), et aux arrangements techniques typiquement prog. Avec In A Perfect World, Karmakanic nous livre ainsi un grand album et un petit mensonge. Car dans un monde parfait, les Suédois n'auraient pas sacrifié l'émotion et l'inventivité des structures à un son plus moderne, plus agressif également, pas plus qu'ils n'auraient composé des chansons là ou l'auditeur était en droit d'attendre des morceaux. Moins authentiquement progressif, plus vocal qu'instrumental, In A Perfect World s'appréciera surtout par l'écoute de détails et de petites subtilités révélateurs d'une vraie finesse d'écriture. Preuve, s'il en est, qu'il n'est jamais facile de convaincre totalement lorsque l'on prend la succession d'un album qui fut sans doute l'un des meilleurs de l'année 2008. On l'aura compris, ce disque ne s'impose pas comme le sommet de la discographie des Suédois, néanmoins singulièrement constante et homogène.

Alex CAMPENS et Jean-Guillaume LANUQUE

(chronique parue dans Big Bang n°81 - Novembre 2011)