
PISTES :
1. Discontinuous Spiral (7:16)
2. Kraken's Brain is Blasting (9:34)
3. Horobi no Kawa (6:51)
4. Back Side Edge (6:48)
5. Slave Nature (6:37)
6. I am not here (9:08)
7. Shironiji (10:10)
FORMATION :
Akihisa Tsuboy
(violon, guitares)
Toshimitsu Takahashi
(claviers)
Dani
(basse, guitares - pistes 2/7)
Shirou Sugano
(batterie)
KBB
"Four Corner's Sky"
Japon - 2003
Muséa - 56:42
S'il existe un pays qui, sur l'échiquier mondial du rock progressif, est passé du statut de roi à celui de simple pion, c'est bien le Japon. Durant les années 80, le pays du soleil levant a engendré une pléiade de groupes ambitieux fortement influencés par les ténors de la décennie précédente. Pourtant, aujourd'hui, avec le recul, bon nombre d'entre eux sont, au mieux, écoutés avec un sourire poli. La faute en incombant à une tendance générale à la surenchère, à un côté un peu mièvre ou à un manque de personnalité évident.
On peut d'ailleurs constater que les formations qui ont le mieux déjoué les affres du temps sont celles qui ont évité ces travers : Midas et son violon virevoltant, Bellaphon et sa 'sobriété' camelienne, Providence et sa maîtrise instrumentale, Kenso et sa fusion mélodique et... et... allez, ne soyons pas vindicatifs, mettez qui vous voulez !
Hormis les purs et durs (Gerard, Ars Nova, Teru's Symphonia, Motoï Sakuraba...) et les aventureux (Happy Family, Koenji Hyakkei, Tipographica...), il semblerait que les groupes nippons récents aient opté pour un progressif moins 'extrême', que je qualifierais pour schématiser de 'fusion symphonique'. Ainsi, dans la mouvance de l'académique Side Steps, du revenant Kenso et du dopé à l'absinthe Mongol, est apparu le sémillant KBB. Trois initiales qui, si j'en croie mon collègue Fabien Clair (grand adorateur de monstres en caoutchouc devant l'éternel) signifieraient Kaiju Big Battel, du nom d'un spectacle de catch à la japonaise mettant en scène des êtres humains, enfin ce qu'il en reste, affublés d'une carapace. Je laisse à chacun juger du caractère culturel, amusant ou ridicule de la chose mais pour ma part, c'est tout vu... KBB pourrait bien baisser dans mon estime ! Bref, passons...
Salué en son temps par le public et la critique, comme en témoigne sa place dans le top 10 du palmarès 2000 de la rédaction de Big Bang, Lost And Found élevait d'emblée la troupe du violoniste funambule Akihisa Tsuboy au rang de révélation majeure. Après trois années de 'silence' et un changement de claviériste, un second album voit enfin le jour en cette rentrée 2003. Et croyez-moi, aussi longue fût-elle, l'attente en valait la peine. Four Corner's Sky est en effet une petite merveille, un kaléidoscope d'émotions intenses, une œuvre bourrée d'idées, de mélodies ensorcelantes, d'envolées à la fois lyriques et débridées. Les 7 compositions (comprises entre 6 et 10 minutes) offrent un savoureux mélange entre rock progressif et jazz-rock mais dans des proportions plus ou moins grandes. Ainsi, certains titres glissent résolument vers des contrées symphoniques alors que d'autres empiètent franchement sur des terres fusion, voire 'rock de chambre' pour «I Am Not Here». La principale évolution par rapport à Lost And Found réside dans l'accentuation de la dimension jazz, qui s'exprime notamment à travers les claviers analogiques (piano électrique, orgue...) du nouveau venu et impeccable Toshimitsu Takahashi. Ceux-ci, de par leur légèreté, remplacent avantageusement leurs confrères synthétiques, souvent pompeux et limite kitsch. Ceci dit, ce parti pris esthétique, que je considère plutôt comme une faute de goût, suscite au contraire le vertige chez certains.
Quant au violon, la véritable vedette de l'album, il domine les débats sans trop envahir le champ sonore. Ses multiples envolées sont variées, gracieuses, romantiques ou discordantes mais la plupart du temps fiévreuses et exaltées. Il faut dire que Akihisa Tsuboy manie l'archet avec une étonnante dextérité et parvient à tenir en haleine par un savant dosage entre virtuosité et fluidité, audace et grâce. Soyez-en sûrs, les moments de bravoure ne manquent pas. Ses interventions à la guitare électrique sont par contre restreintes mais il est suppléé avec bonheur dans ce rôle par le bassiste Dani, au jeu plus incisif.
La transition est toute trouvée pour vous parler de la section rythmique, ébouriffante, sans doute l'une des toutes meilleures rencontrées sur la nouvelle scène progressive. La basse est agile et chaleureuse, la batterie (tenue par Shirou Sugano, n'omettons pas de le citer) tentaculaire et impétueuse. Les capacités techniques des deux maestros sont immenses (ils malmènent ou caressent leurs instruments avec la même aisance) mais sont continuellement mises au service du collectif et de la musique. Un duo diablement doué, qui passe avec une facilité déconcertante de la sagesse à la folie, et vis et versa.
Si KBB tend à délaisser son côté symphonique à la UK (exit, ou presque, les claviers à la Eddie Jobson) pour se rapprocher un peu plus de Mahavishnu Orchestra (Tsuboy a sans doute bien écouté Jerry Goodman), son progressif (en) fusion conjugue admirablement magie et envoûtement. Laissez-vous tenter et charmer par Four Corner's Sky. Il est fort à parier qu'il vous mènera tout droit au septième ciel.
Yann CARREAU
(avec la collaboration de Fabien CLAIR)
(chronique parue dans Big Bang n°51 - Novembre 2003)

