
PISTES :
1. Itamashiki Kaimei (2:30)
2. Anokoro Moby Dick to (4:21)
3. Sokowamaa Sokohakatonaku (2:28)
4. Rhyme-stone in Cotswolds (4:51)
5. Ubud Neiribana Genchou (5:20)
6. Shiduka eno Tobira (3:36)
7. Kodama no Mau Joukei (4:07)
8. A single moment of Life (2:13)
9 GOS (8:05)
10. Wakuwaku Lehigh Valley (3:12)
11. Kowakujima ni Uta wa (5:08)
12. Mitsunawa 6/8 (3:40)
13. Kaze no naka no Fyilin (1:39)
14. Akatsuki ni Gakushi ga (3:06)
15. Codon 1 (1:48)
16. Codon 3 (2:20)
17. Codon 2 (2:33)
FORMATION :
Yoshihisa Shimizu
(guitares, synthétiseurs, instruments ethniques)
Kenichi Oguchi
(orgue, synthétiseurs)
Kenichi Mitsuda
(piano, accordéon, synthétiseurs)
Shunji Saegusa
(basses électrique et acoustique)
Keisuke Komori
(batterie, V-drums)
INVITÉS
Keiko Kawashima
(chant flamenco et claquements de mains)
Hiroshi Nambu
(rebab)
KENSO
"Utsuroi Yuku Mono"
Japon - 2006
King Records - 61:06
Alors que le courant fusion prédomine actuellement au sein de la scène progressive japonaise, on a tendance à oublier celui qui en fut certainement le précurseur et maintenant le vétéran. Je veux bien sûr parler de Kenso, qui malgré plus de 25 ans de carrière, reste injustement trop peu connu d'une large frange du public progressif, la faute en grande partie à une distribution des plus aléatoire en dehors des frontières de sa contrée natale. D'autant plus qu'il demeure, avec sa fusion mélodique, intelligente et personnelle, parmi les groupes issu de l'âge d'or nippon des années 80 un de ceux qui a le mieux vieillis, des disques comme Kenso II (1982) ou Yume No Oka (1992) n'ayant rien perdu de leur force et de leur fraîcheur.
Esoptron en 1999, avait interrompu un break de près de 7 ans en présentant une nouvelle direction pour le groupe, assez surprenante avec une approche plus rock et un son très seventies. Un essai largement transformé an 2002 avec l'excellent Fabulis Mirabilibus de Bombycosi Scriptis (ouf !), authentique réussite donnant à Kenso une véritable seconde jeunesse. Au point de se demander comment il a pu passer inaperçu, y compris dans ces pages... Ce 8ème album studio constitue donc l'occasion idéale pour réparer cet oubli et (enfin) évoquer ce groupe au talent considérable. On y retrouve une formation quasi inchangée depuis Yume No Oka, à savoir Yoshihisa Shimizu, le guitariste fondateur, les deux claviéristes Kenichi Oguchi et Kenichi Mitsuda, le bassiste Shunji Saegusa et enfin, en guise de nouveau venu au poste de batteur, Keisuke Komori.
Ce qui frappe immédiatement, c'est l'incroyable densité qui habite les quatorze morceaux de l'album (qui en compte 17 en tout mais les trois derniers sont plus à considérer comme des bonus), et ce dès l'introduction tonitruante, sa batterie en roue libre et son riff de guitare terrassant. C'est alors parti pour un véritable tourbillon musical, un fourmillement constant de trouvailles rythmiques et mélodiques ne laissant pas une seconde de répit. La surprise est permanente, l'ennui inexistant et autant dire que les premières écoutes laissent pantois devant une telle créativité débridée, affichée avec une fougue quasi-juvénile par ces vétérans à la verve décidément intacte. Il suffit de s'imaginer une guitare tour à tour sinueuse, rageuse ou lyrique, se joignant et livrant des batailles sans merci à des claviers multiples et colorés, ces derniers privilégiant avec bonheur des sonorités souvent typées analogiques, comme Hammond, Fender Rhodes et même Mellotron. Le tout complété comme il se doit par une section rythmique redoutable de précision, qui se joue des mesures impaires avec une aisance déconcertante, le nouveau batteur arrivant déjà à faire oublier son prédécesseur (et ce n'était pas gagné d'avance !).
Tout cela pourrait sembler surchargé et difficile à digérer s'il n'y avait tout d'abord ce souci mélodique de tous les instants. Que ce soit à travers de délicieuses ritournelles claviéristiques ou de grandes envolées symphoniques, la récurrence de thèmes mémorables et presque évidents agit comme autant de points de repères au sein de compositions qui sont pourtant tout sauf linéaires. La concision du propos va dans le même sens : ainsi, à une seule exception («GOS» et ses 8 minutes), tous les titres naviguent entre 2 et 5 minutes. Ce qui se révèle amplement suffisant, tant chacun apparaît comme un véritable petit bijou finement ciselé avec une perfection d'orfèvre. A ce titre on peut rapprocher le groupe japonais d'Happy The Man, avec qui il partage cette même faculté, voire facilité apparente à concevoir de mini-épopées échevelées et riches en contrastes.
Tout aussi remarquable est l'absence d'un quelconque aspect démonstratif. Les solos de guitare ou de claviers, relativement peu nombreux à la base (surtout quand on pense au considérables potentiel technique des musiciens), restent toujours cadrés et limités dans leur durée. Ce qui a le double mérite de rendre ces effusions de virtuosité d'autant plus jouissives qu'elles sont rares et d'éviter l'écueil de la débauche technique, qui reste fréquent chez bon nombre de formations typées fusion... Les envolées collectives prennent toujours le dessus sur les sorties individuelles, si bien qu'il se dégage de ces prestations un tel plaisir à jouer ensemble qu'il en devient naturellement communicatif, ce qui, ajouté à une tonalité souvent positive, finit par donner un aspect quasiment festif à cette musique.
Avec 10 titres sur 14, Y. Shimizu reste le compositeur principal, comme c'est le cas depuis Kenso I, les quatre morceaux restants étant respectivement signés par chacun de ses collègues. Ces derniers ne trahissent d'ailleurs pas dans leur inspiration de différence de ton notable avec le guitariste, à part peut-être S. Saegusa, dont la composition est centrée essentiellement sur la basse. Même si elle est de ce fait plus anecdotique en soi, elle participe néanmoins par sa nature apaisée aux quelques accalmies qui ponctuent judicieusement l'album, histoire de souffler un peu entre deux poussées de fièvre. Ces accalmies de nature essentiellement acoustiques présentent des paysages à la fois intimistes et oniriques de toute beauté, et témoignent également du goût de Shimizu pour les musiques traditionnelles, se traduisant par l'utilisation en particulier d'instruments anciens comme le bouzouki, la guitare espagnole, ou le rebab (instrument à cordes d'origine moyen-orientale, joué par un invité). S'il s'agit surtout d'interludes, la piste 11, plus développée, fait exception en mettant en vedette la chanteuse de Flamenco Keiko Kawashima (déjà présente sur Fabulis...). Le résultat, sorte de prog à la sauce Andalouse (!), paraît déroutant au départ mais finalement s'intègre plutôt bien au reste, la moelle mélodique restant typique de Kenso. Des parenthèses «folk», qui bien sûr ne constituent pas le cœur de l'album, mais dont le charme indéniable atteste d'une ouverture culturelle des plus rafraîchissante.
Doux euphémisme que de dire de cet Utsuroi Yuku Mono qu'il est un véritable bonheur. Même avec le haut standard de qualité associé au groupe, on ne peut qu'être bluffé par un tel degré d'inspiration mis au service d'une musique toujours inattendue, constamment en mouvement et surtout profondément vivante. Alors bien sûr cette richesse, qui peut être déconcertante au premier abord, se mérite, s'apprivoise... progressivement, mais la récompense est au final assurément à la hauteur de l'effort. Enfin effort, façon de parler, on a déjà vu épreuve plus contraignante ! Qu'on se le dise, passer à côté d'une telle réussite serait criminel...
Clément CURAUDEAU
(chronique parue dans Big Bang n°64 - Hiver 2006-2007)

