
PISTES :
1. Prologue (0:19)
2. Kingdom Of Nothing (5:58)
3. Mutual Attraction (3:26)
4. Magic Mary (4:57)
5. Journey (2:59)
6. Act Of Appearing (5:17)
7. The Village (1:44)
8. The Voice Inside Your Heart (2:07)
9. The Initiator (4:08)
10. Downtown Happy-Go-Lucky Bunch (3:23)
11. The Sorcerer (6:02)
12. Time For Thought (1:24)
13. Showdown (5:33)
14. The Merger (1:08)
15. The Prisoner (3:49)
16. Rubicon (10:45)
17. Delirious (5:13)
18. Epilogue (3:09)
FORMATION :
Tore Fundingsrud
(batterie)
Jostein Hansen
(basse, guitare acoustique 12 cordes, chant)
Tore Johansen
(guitares, flageolet)
Harald Lytomt
(guitares, flûte)
Per Oyvind Nordberg
(chant, claviers, basse)
INVITÉ
Heidi Drengsrud-Jahren
(chant)
KERRS PINK
"A Journey On The Inside"
Norvège - 1993
Muséa - 71:21
Pari risqué que celui d'un concept album pour un groupe "sur le retour" comme Kerrs Pink, que sa longue absence (l'effet de celle-ci ayant quand même été atténué par la réédition des deux premiers albums et la présence d'un nouveau morceau sur la compilation Seven Days... ) plaçait presque dans la même position qu'un groupe débutant : tout à prouver, et peu de chances de voir ses erreurs éventuelles pardonnées. Tout en admirant le courage des cinq musiciens, on ne pouvait s'empêcher de douter...
Ces doutes n'étaient pas justifiés. Dès la première écoute, on est saisi par le soin apporté à la totalité de l'œuvre. Rares sont les albums qui captent si vite l'attention sans la relâcher, surtout sur une si longue durée. Le concept du voyage intérieur évoqué par les textes est superbement restitué par la musique. De la première à la dernière seconde, on est réellement transporté dans des paysages sonores incroyablement variés. Cette diversité est en fait double.
Elle réside en premier lieu dans l'instrumentation : l'utilisation des guitares électro-acoustiques est quasi permanente et celles-ci sont pour beaucoup dans la luminosité de certains titres ("Mutual Attraction", "The Village"). Pour leur part, les claviers, souvent orchestraux "à la japonaise" ("Kingdom Of Nothing", "Act Of Appearing"), sont généralement au second plan, ne sortant véritablement de leur réserve que dans "Delirious", l'avant-dernier titre de l'album, où Per-Oyvind Nordberg nous donne (enfin !) des preuves tangibles de sa (haute) compétence, notamment au piano.
Du côté des solistes, on retrouve avec plaisir la personnalité distinctive de Kerrs Pink : la flûte, les solos de guitare très mélodiques (parfois à deux guitares en harmonie comme au bon vieux temps du premier album - il faut dire que Lytomt et Johansen étaient déjà là à l'époque !), les breaks d'orgue Hammond... Et l'on note l'apparition d'un instrument alors inusité au sein de la formation, le flageolet, dont Tore Johansen ne joue que depuis quelques mois.
Enfin, concernant les parties chantées (pour la première fois en anglais), qui n'ont jamais été le point fort de Kerrs Pink, la voix de Per-Oyvind Nordberg a le mérite d'être claire et émouvante, même si elle manque quelque peu de personnalité et ne semble pas couvrir un champ très étendu. Comme sur Mellom Oss, le groupe a fait de plus appel à une voix féminine, en l'occurrence celle de Heidi Drengsrud-Jahren (épouse de Geir Jahren, ancien chanteur de Host et Mantra), que l'on retrouve sur deux titres.
Autre diversité, celle des styles musicaux abordés : à l'alternance de morceaux instrumentaux et chantés s'ajoute celle de passages apaisés très planants ou pastoraux ("Journey" rappelle certains passages "paysagistes" du dernier Camel) et d'autres plus cadencés.
On trouve également des pièces très progressives et d'autres, empreintes d'un folklore étincelant. Les morceaux de la première catégorie (durant chacun environ 5 ou 6 minutes) sont réellement les pierres d'angles de l'album, correspondant aux chapitres-clés du livret, autour desquelles gravitent des morceaux de "transition" ou plus "décoratifs". La surprise, à l'écoute de ces morceaux, est d'y trouver un Kerrs Pink sonnant presque néo-progressif... La production clinquante tend à noyer les instruments, ceux-ci perdant singulièrement de leur pureté (guitares acoustiques trop réverbérées, caisse claire trop brillante...). Ceci nuit quelque peu à l'impact de certains de ces titres.
"Rubicon" (10:45), sans conteste le morceau le plus progressif de l'album (et sans doute le plus réussi), n'en pâtit heureusement pas vraiment, et nous transporte dans des paysages musicaux que le Camel de Nude (qui aurait pour la circonstance "dopé" sa section rythmique) n'aurait pas dédaigné visiter.
Les pièces de "transition", avant tout nécessitées par le concept de l'album, permettent à Kerrs Pink d'aborder d'autres styles. Le résultat est parfois anecdotique (le chœur style taverne à bière de "Downtown..."), souvent digne d'intérêt : "Magic Mary" (l'unique composition de Jostein Hansen) et "Act Of Appearing", ballades acoustiques folky et dialogues chantés homme/femme entre Nordberg et Heidi Jahren, dont la voix haut perchée possède une force de conviction étonnante; "The Initiator", l'unique composition de Tore Johansen, qui révèle une inspiration étonnamment celtique, qui rappelle notre Dan Ar Bras national, voire Alan Stivell...
Devant une telle variété, on peut se demander si la cohérence de l'ensemble n'est pas quelque peu ébranlée... Il n'en est heureusement rien, car ces différents éléments sont organiquement liés par le meilleur fil conducteur qui soit, à savoir la mélodie. Au bout de quelques écoutes, peu de morceaux échappent encore à la mémoire de l'auditeur, qui se surprend même à les siffloter...
De par l'évidence et la force de ses mélodies, Kerrs Pink parvient donc facilement à transcender les comparaisons qu'on lui a souvent mises sur le dos et révèle une forte personnalité. L'utilisation du folklore y est peut-être pour beaucoup, mais n'explique pas tout. Kerrs Pink est tout simplement un groupe qui préfère se faire remarquer, non par des apparences formelles, mais bien par le contenu de son propos musical (et littéraire, nous allons le voir).
Peut-être est-ce la conséquence de son détachement des émulations commerciales, de son renoncement aux illusions qui perdent tant d'autres. Toujours est-il que le concept de l'album tend à justifier cette démarche comme la seule chance de salut pour l'ensemble de la mouvance progressive. Rien de moins...
L'histoire de Roy (le rock progressif) nous apprend comment celui-ci se heurte à un blocage mental qui l'empêche d'utiliser ses capacités. Aidé par Mary (l'inspiration ?), il sera convié à un voyage intérieur qui lui donnera la réelle explication de son problème. Lors de son adolescence, il fut contraint à délaisser une part de lui-même pour se conformer à l'image d'un garçon "normal".
Ce voyage en lui-même le conduira à un village où chaque habitant est une facette de sa personnalité. Parmi eux, le sorcier incarne son blocage. Roy s'en débarrassera, mais sera pour cela jugé puis crucifié !
Les problèmes et les doutes actuels du rock progressif sont clairement énoncés ("A-t-il été trop égoïste ? Aurait-il dû essayer de pactiser avec le diable ? Existe-t-il un meilleure manière de le vaincre que de le tuer ?...").
En fait, il ne suffit pas de s'écarter de la norme, encore faut-il le faire sans se préoccuper uniquement de ses intérêts personnels (incarnés donc par les villageois qui le mèneront à une impasse). Si les illusions de prospérité conduisent certains à se démarquer en conciliant néanmoins les exigences du marché, la crucifixion est de toute façon le lot de tout un chacun.
La véritable solution, Roy la trouve en dépassant cette situation pour le moins inconfortable de crucifié par la poursuite d'une exploration totale, de lui-même et du monde qui l'entoure.
Espérons que beaucoup sauront se reconnaître et tirer profit de cette parabole.
Laurent MÉTAYER
(chronique parue dans Big Bang n°3 - Janvier-Février 1994)

