
PISTES :
1. The Power To Believe I : A
Cappella (0:44)
2. Level Five (7:17)
3. Eyes Wide Open (4:08)
4. Elektrik (7:59)
5. Facts Of Life : Intro (1:38)
6. Facts Of Life (5:05)
7. The Power To Believe II (7:43)
8. Dangerous Curves (6:42)
9. Happy With What You Have To Be Happy With (3:17)
10. The Power To Believe III (4:09)
11. The Power To Believe IV : Coda (2:29)
FORMATION :
Adrian Belew
(guitare, chant, percussions électroniques)
Robert Fripp
(guitare)
Trey Gunn
(Warr guitare, basse)
Pat Mastelotto
(batterie)
KING CRIMSON
"The Power To Believe"
Royaume-Uni - 2003
Sanctuary Records - 51:19
La sortie d'un nouvel album de King Crimson reste, pour la communauté des amateurs de rock progressif, un événement de première importance. Certes, il y a dans ce phénomène le poids d'un passé prestigieux, une fidélité d'ordre affectif (celle-là même qui nous fait continuer à suivre, en pure perte, les activités de certaines vieilles gloires du genre...); mais il y a en plus, chez King Crimson, ce sentiment, rare chez une formation d'une telle longévité, qu'il peut encore nous surprendre, nous enthousiasmer, et même nous combler.
Certes, la formule actuelle - constituée, outre l'indéboulonnable Robert Fripp, d'Adrian Belew (guitare et chant), Trey Gunn ('touch guitar') et Pat Mastelotto (batterie) - ne fait pas l'unanimité. D'aucuns n'arrivent pas à surmonter l'absence de Bill Bruford et Tony Levin. D'autres rejettent son esthétique sonore trop 'cyber', à dominante électronique. Certains, enfin, estiment que King Crimson tourne en rond, à l'instar de l'intitulé de certains morceaux de The ConstruKction Of Light, l'apparence formelle renouvelée dissimulant l'habile recyclage d'un matériau musical galvaudé.
Pour ma part, et au risque de joindre ma voix à celle d'une critique rock 'politiquement correcte' qui prétend aimer chez King Crimson ce qu'elle vomit chez tous les autres (un rock cérébral, à dominante instrumentale : bref, progressif...), j'avouerai que le quatuor en question est assurément celui qui, depuis l'âge d'or des années 70, suscite chez moi l'enthousiasme le plus affirmé.
Non que je souscrive sans réserve aux partis-pris évoqués plus haut. Quoique, aussi contestables soient-ils, ils me semblent acceptables; souvent, même, ils produisent des résultats intéressants (les percussions électroniques représentent l'élément le plus expérimental de l'instrumentation). Non, cet enthousiasme repose avant tout sur un constat objectif : le King Crimson de 2003 possède tout simplement des qualités absentes de ses prédécesseurs de 1981-84 et 1994-97. Le premier avait abandonné l'improvisation et rapproché son discours d'une certaine orthodoxie rock; le second avait échoué à définir une approche musicale et sonore claire et cohérente.
Aucun des deux, surtout, n'avait redonné aux compositions instrumentales la place qui avait été la leur (aux côtés des improvisations) à la grande époque de 1973-74. C'est par contre le cas du King Crimson mis en place en 1999, dont il est par conséquent possible de dire qu'il est - quoi qu'en dise Robert Fripp - le premier, depuis vingt-cinq ans, à se situer sans ambiguïté dans le genre progressif.
The ConstruKction Of Light proposait trois longues pièces instrumentales. La formule est ici reconduite, et même accentuée. En effet, seules trois plages sur onze sont de véritables 'chansons'. Et encore, par ce terme il ne faut pas entendre une soumission aux lois du genre : on est plus proche de «Dinosaur» que de «Heartbeat»... Du reste, l'ironie exprimée par Belew dans le texte de «Happy With What You Have To Be Happy With», est sans ambiguité : évoquant pour l'occasion Robert Wyatt (sur le premier Matching Mole), il se moque des contraintes abrutissantes du format chanson (premier couplet : «là, il va falloir qu'on trouve un refrain» / second couplet : «et là, on va vous refaire le refrain») imposé par les tenants d'un rock 'normalisé'.
Heureusement, cette vision restrictive tend aujourd'hui à perdre du terrain. Dans la foulée du succès des Radiohead et consorts, il n'est plus systématiquement mal vu de sortir des sentiers battus. Alors, si les chansons parfois crispantes d'Adrian Belew, par ailleurs remarquable guitariste, sont une sorte de mal nécessaire (en fait, elles sont plutôt plus supportables que celles de l'album précédent), nous serions bien ingrats d'en tenir rigueur à King Crimson qui, pour le reste, nous en donne largement pour notre argent !
Évidemment, notre attention se portera prioritairement sur les plages instrumentales. On avait découvert la première, «Level Five» (7:14), sur un mini-CD du même titre publié à l'occasion de la tournée américaine de novembre-décembre 2001 (qui comprenait également une première mouture de «Dangerous Curves», dans une veine plus impro - montée en puissance minimaliste à la manière de «Talking Drum»). La version de The Power To Believe est plus maîtrisée et plus aboutie. Quant à «Elektrik» (8:00), il poursuit dans la même veine, avec encore plus de réussite, grâce à des contrastes plus appuyés et une richesse thématique encore plus grande. Deux superbes exemples de rock progressif contemporain !!
Le reste de l'album est consacré à l'épopée en quatre parties (disséminées tout au long du CD) qui lui donne son titre. Le motif récurrent en est un couplet chanté par Belew, d'abord a-cappella (on pensera forcément au «Peace» qui ouvrait de la même manière l'antédiluvien In The Wake Of Poseidon), puis au sein de plages instrumentales à dominante 'ambient' (avec quelques parenthèses plus dynamiques toutefois, et une belle séquence à base de simili-vibraphones), l'ensemble totalisant une quinzaine de minutes. On aimerait bien en savoir plus sur celle à qui s'adresse ce touchant hommage : «Elle m'a soutenu pendant ces jours d'apathie. .. Elle veille sur moi... Elle m'a, en quelque sorte, sauvé la vie... En me redonnant le pouvoir de croire»...
D'un bout à l'autre, on est plongé dans un univers sonore séduisant et cohérent, où dominent les fameuses lignes de guitares entremêlées qui sont devenues la marque de fabrique de King Crimson durant la seconde partie de sa carrière, les cassures de rythmes incessantes; et, bien sûr, les interventions captivantes de Robert Fripp, plus libéré et inspiré que jamais en tant que guitariste soliste. Ses 'soundscapes' sont elles aussi de toute beauté, bien que reposant sur des sonorités un tantinet impersonnelles.
Bref, l'ensemble affiche une excellente tenue. Avec ce Power To Believe, King Crimson continue en 2003 à défendre brillamment les valeurs progressives. A son corps défendant, objecteront certains. Certes. Et c'est pourquoi il ne redeviendra probablement jamais le porte-étendard de notre musique de prédilection. Tant pis... Heureusement pour lui, nous ne sommes pas rancuniers ! Alors, même si Robert Fripp n'a soi-disant que faire de notre soutien (tout en en acceptant volontiers le corollaire financier...), nous conservons à son groupe toute notre estime. Et bien plus encore... Long live the King !!
Aymeric LEROY
(chronique parue dans Big Bang n°47 - Décembre 2002)
Entretien avec Adrian BELEW :
Commençons
par une question générale sur ce nouvel album :
selon-loi, s'agit-il d'une consolidation des options de ConstruKction
Of Light ou introduit-il à ton avis des
éléments vraiment nouveaux ?
Un peu des deux, je crois. Musicalement parlant, on y retrouve des aspects qui ont été présents tout au long de l'histoire de King Crimson. Autrement dit, il y a des préférences et domaines de prédilection vers lesquels nous nous orientons naturellement : certains types de gammes, de tempos, de polyrythmies, de mesures composées... Autant de choses qu'on associe souvent à nous... Bref, il me serait difficile de prétendre que nous nous sommes totalement «ré-inventés» avec ce disque (rires). Mais je crois que nous avons plutôt fait du bon boulot, à partir de ces éléments pré-existants, et que nous avons réussi à créer quelque-chose d'un tant soit peu nouveau sur ces bases. Je pense que la stabilité dans la constitution du groupe depuis plusieurs années nous a aidé dans ce sens, car cela permet à Robert Fripp et moi-même d'adapter notre écriture à ce line-up en particulier. Il est clair avec cet album qu'il y règne un esprit plus rock, et cela tient à mon sens au fait que la section rythmique constituée par Trey et Pat pousse dans cette direction. Il suffit de comparer les jeux de Pat et de Bill Bruford, qui est plus 'jazzy' dans l'esprit, pour saisir la différence... Tout ça pour dire que les compositions ont été conçues «sur mesure» pour les gens qui l'ont jouée et enregistrée...
L'électronique joue un rôle central dans la modernité du King Crimson actuel...
Je suis d'accord. Mais d'une certaine manière c'est vrai depuis mon arrivée dans le groupe en 1981. La découverte de sons et l'utilisation de la technologie a commencé dès cette époque. Vous aviez alors Tony Levin qui jouait du Chapman Stick, Bill Bruford de la batterie électronique, et enfin Robert et moi-même qui, autant que je sache, fûmes parmi les premiers à utiliser la guitare-synthé. Depuis, nous n'avons fait que prolonger cette démarche. Mais il est vrai que c'est plus dans l'air du temps que jamais.
La batterie de Pat pousse ces expérimentations encore plus loin. Ce qu'il fait sonne de plus en plus rarement comme une batterie traditionnelle !
C'est vrai également. Pat utilise un mélange d'appareils électroniques et de percussions acoustiques. Mais il fait de plus en plus appel aux boîtes à rythmes, aux effets informatisés et tout un tas d'outils qui n'existaient pas dans les années 80. Bref, Pat a repris le flambeau de ces expérimentations avec un brio impressionnant. Trey, lui, est assez proche d'un guitariste dans son approche que d'un bassiste. Il utilise beaucoup d'effets que l'on associe plutôt, habituellement, à la guitare. Du coup, il est certainement plus proche de Robert et moi qu'un bassiste le serait normalement. Quant à Robert et moi-même, nous avons toujours été passionnés par les recherches sonores. C'est un défi particulièrement exaltant de trouver des sons inédits qui vont vous faire dresser l'oreille ! (rires)
Vois-tu la musique de King Crimson comme le reflet du monde dans lequel nous vivons ? La question se pose évidemment en découvrant la pochette, qui semble faire allusion aux événements du 11 septembre 2001...
Mmh... Il est clair qu'il y a un aspect futuriste dans ce disque. J'imagine que c'est en partie intentionnel, sans que nous sachions vraiment que ça l'était ! Le fait est que le son du groupe est de plus en plus agressif, et de plus en plus futuriste. Nous allons naturellement dans cette direction, mais c'est sans doute sous l'influence de notre environnement. Mais il y a aussi ce titre, «The Power To Believe», qui provient d'une chanson...
Justement, nous allions te poser une question à ce sujet...
Oh, en fait c'est une phrase extraite d'une chanson qui figure sur un de mes albums solo, et qui s'est retrouvée dans le disque... Tout le monde a convenu que c'était le meilleur titre possible. Mais si l'on s'y arrête un moment, ce titre possède une connotation d'espoir, de renouveau... Le pouvoir de croire à certaines choses, à la possibilité de les faire changer... Donc, même si la pochette peut paraître un peu sombre et déprimante, le titre de l'album, lui, est plutôt optimiste. C'est également vrai de la musique, je pense, et c'est ce qui m'a toujours plu chez King Crimson, ce mélange de différents extrêmes. Ça a toujours été vrai, même avant mon arrivée dans le groupe. Il y avait toujours cet équilibre entre des chansons très écrites, et des séquences improvisées. On retrouve le même mariage des extrêmes dans la batterie de Pat, dont nous parlions précédemment, avec ce mélange d'éléments acoustiques et synthétiques...
Qui est le «elle» dont parle le texte en question ?
Comme je le disais, il s'agit d'un emprunt à une chanson qui figurait sur mon album solo Op Zop Too Wah, qui est sorti il y a environ cinq ans, chez Caroline Records. C'est, je pense, un très bel album, qui n'a pas forcément eu le succès espéré mais dont la plupart de ceux qui l'ont écouté considèrent qu'il s'agit de l'un de mes tous meilleurs... La chanson s'intitule «All Her Love Is Mine». Et la personne évoquée dans le texte, c'est tout simplement Martha, ma femme. Depuis que j'ai fait sa connaissance, il y a treize ans, elle occupe une place absolument essentielle dans ma vie...
On aurait pu penser à une référence plus obscure dans un texte de King Crimson, qui n'est pas coutumier de telles déclarations personnelles...
En fait, ça s'est passé d'une façon un peu inhabituelle. Depuis deux ou trois ans, je m'essaie à la poésie haiku, qui consiste en des séries de trois ou quatre lignes, une quinzaine de syllabes. Quand j'ai montré le résultat à Robert, il m a demandé, d'en enregistrer certains, en faisant passer ma voix à travers un vocoder... Plus tard, après la fin des séances pour l'album, il a décidé d'en inclure certains entre les morceaux. Sans que j'aie été partie prenante de cette décision !!
Tu veux parler de la «suite» qui donne son titre à l'album ?
Exactement. C'est un concept qui est né après l'enregistrement proprement dit, ce «Power To Believe» en quatre parties. Et le passage que Robert a retenu était le moment où j'ai chanté un passage de la chanson dont nous parlions... Qui s'est donc retrouvée dans l'album sans que cela ait été prémédité !!
Tu veux dire que les quatre sous-parties de la «suite» n'avaient pas été envisagées comme telles lorsque vous les avez enregistrées ?
Absolument. Il s'agit davantage d'une idée de post-production. C'est une idée que nous avions déjà utilisé sur la version courte de l'album, le EP «Happy With What You Have To Be Happy With». Robert avait trouvé que ça fonctionnait très bien, et a souhaité la réutiliser pour l'album. Ce que je veux dire, c'est que la décision n'a pas été prise collectivement par le groupe, et notamment par moi. J'ai donc été un peu surpris d'entendre mes petits morceaux de poésies entre les morceaux !! (rires). Robert m'a appelé un jour et m'a dit : «Je vais t'envoyer le disque, et tu vas entendre la meilleure ballade que tu aies jamais écrite, et pourtant tu ne la connais pas...» (rires)...
L'introduction a-cappella de l'album rappelle évidemment celle d'un vieil album de King Crimson, In The Wake Of Poseidon...
C'est ce que je disais plus tôt... Il y a des idées dans la musique de King Crimson dont l'origine remonte très loin dans le temps. Et j'en suis particulièrement conscient, car j'étais un grand fan du groupe bien avant d'en faire partie. Donc je connais très bien cet album. Et il est vrai qu'on y trouvait déjà cet effet typiquement 'crimsonnien' : on commence avec un passage très doux, et tout à coup, sans prévenir, boum ! Vos enceintes explosent !!
Sans remonter à ces temps immémoriaux, pourrions-nous revenir un moment sur l'évolution de King Crimson au cours des dernières années, depuis l'époque du «double-trio» en passant par la phase des «ProjeKcts»... En quoi ces expériences ont-elles influé sur la musique actuelle de King Crimson ?
Je dois préciser, en premier lieu, que toutes ces décisions ont été prises par Robert. C'est lui qui décide qui fait partie du groupe, combien de musiciens il comprend, et le type de musique qu'il va jouer... Le sextette fut, je pense, un choix très intéressant. L'idée de Robert était d'avoir à la fois le jeu de batterie de Bill Bruford et celui de Pat. C'était vraiment l'idée de départ. Personnellement, j'ai apprécié cette expérience surtout d'un point de vue humain et pour certains moments musicaux vraiment réussis, mais globalement j'étais plutôt favorable à l'idée d'un quatuor. Avec King Crimson, l'auditeur est bombardé d'une telle quantité d'informations qu'il n'y a pas vraiment besoin d'autant de musiciens, de deux batteurs et deux bassistes... A quatre, on peut déjà faire beaucoup !! J'ai donc été très heureux de revenir à un quatuor, même si je regrettais de ne plus pouvoir jouer avec Tony et Bill. Ce sont les circonstances qui ont dicté la façon dont cela s'est passé.
Les ProjeKcts furent aussi une expérience intéressante. Mon sentiment à leur sujet est qu'ils ont duré trop longtemps. Mais ce fut un succès dans le sens où, en nous essayant à des combinaisons différentes pour improviser, nous voulions «secouer» le groupe... et voir si des idées nouvelles tomberaient de l'arbre !! (rires)... Et ce que nous espérions s'est produit : certaines de nos improvisations contenaient des éléments sur lesquels nous pouvions construire un nouveau répertoire. Par exemple, si vous écoutez l'album du ProjeKct Two, dont je faisais partie en tant que batteur, nous avons créé un morceau nommé «Deception Of The Thruth», que l'on retrouve aujourd'hui dans The Power To Believe. En d'autres termes, certaines des improvisations issues des ProjeKcts sont devenues les fondements de la musique que nous jouons actuellement. Mais comme je le disais, mon problème avec les ProjeKcts est que j'aurais aimé qu'ils durent six mois au lieu d'un an et demi. Parce que j'étais impatient de passer à l'étape suivante de King Crimson. C'est pour ça que je suis là ! (rires)
Pourquoi les choses ont-elles traîné autant ?
Je ne sais pas vraiment... Le problème était en partie logistique. Le principal frein concernant le sextette était celui-là. Il était extrêmement difficile de se retrouver tous les six au même endroit au même moment.. Chacun venait d'un endroit du monde différent. C'était très onéreux et très fatigant. Je pense que cela, combiné au fait que Robert et Bill n'étaient plus sur la même longueur d'onde musicale... a précipité la fin de l'expérience du double-trio. C'est dommage, mais comme je l'ai dit, j'étais heureux de revenir à un quatuor, car c'est le format que je préfère.
Le retour en force de l'instrumental et de l'improvisation est-il lui aussi le fruit de l'épisode des ProjeKcts ?
Il y a eu effectivement une volonté très claire de modifier l'équilibre au sein de notre musique, en direction de choses plus improvisées. Il y a à cela plusieurs raisons. D'abord, les morceaux écrits prennent tellement de temps à composer ! Il a fallu à Robert et moi-même près de deux ans pour composer les thèmes que l'on trouve sur les deux derniers albums. Je pense aussi que la «palette» artistique dont nous disposons chacun et en tant que groupe, s'est élargie, ce qui rend plus facilement envisageable l'improvisation au sein de King Crimson. A n'importe quel moment, l'un d'entre nous peut basculer dans l'impro s'il le souhaite ! (rires). Il y a tant de possibilités à explorer... L'improvisation, c'est la partie la plus facile. Le plus difficile, avec King Crimson, c'est de s'asseoir et d'élaborer des morceaux qui devront être rejoués à l'identique chaque soir. C'est vraiment là que se situe pour moi le 'challenge' de King Crimson. Mais je pense que les deux aspects sont importants.
Pourquoi y avait-il si peu d'improvisation dans le King Crimson de 1981-84 ?
Je ne sais pas... Je pense que cela venait de l'optique que nous avions choisie pour nos parties de guitare. Robert était fasciné par le concept des guitares entremêlées, et l'utilisait presque systématiquement. Et, sans vouloir le blâmer d'aucune manière, cette approche ne laissait guère de prise à l'improvisation. Le concept musical était davantage orienté vers un jeu collectif. Donc il y a eu le morceau «Discipline» et tous les autres qui ont suivi dans la même veine, comme «Neal And Jack And Me», qui étaient tous basés sur cette cohésion de groupe. Mais si vous écoutez par exemple le live Absent Lovers, qui est le dernier enregistrement effectué par ce line-up, il contient une quantité non négligeable de séquences improvisées, disséminées ça et là. Mais nous ne pratiquions que très occasionnellement l'improvisation totale. Donc il est vrai que la balance penchait plutôt du côté des compositions.
Nous croyons savoir que, derrière les crédits collectifs, c'est Robert qui compose les instrumentaux et toi qui écris les chansons. La ligne de séparation est-elle toujours aussi claire ?
Globalement, oui. Le partenariat d'écriture que je forme avec Robert depuis plus de vingt ans n'a guère évolué de ce point de vue. Ce qui se passe généralement, c'est que nous commençons à travailler ensemble sur une idée, et au bout d'un moment nous décidons qu'elle va donner lieu à un instrumental, ou à une chanson. Dans le premier cas, c'est Robert qui poursuivra le travail, même si évidemment j'apporterai aussi des idées et je lui suggérerai d'autres options... Si nous décidons que ce sera plutôt une chanson, c'est à moi de me débrouiller ! Généralement, personne ne me propose vraiment son aide, et du reste je ne la sollicite pas vraiment... Donc je pars dans mon coin, et je retravaille le matériau de départ afin de pouvoir y insérer des parties vocales, et ainsi de suite...
Mais ce qui a changé, au cours de ces deux décennies, c'est que j'ai appris à mieux utiliser les idées de Robert, dans une direction qui convienne à King Crimson. Ce qui se passait au début, c'est que j'apportais mes idées au groupe et que je voulais qu'il les interprète comme je les avais conçues. Mais il y a environ cinq ans, j'ai réalisé que je ne voulais plus travailler de cette manière. D'abord parce que je n'étais pas satisfait du résultat... et puis parce qu'il semblait que personne d'autre n'aimait vraiment non plus ! (rires). Maintenant, mon optique est de recueillir les idées du groupe et de travailler à partir de cette matière. En d'autres termes, ce que je fais maintenant avec Robert, c'est que nous commençons l'écriture tous les deux, parce que comme ça il y a de fortes chances que le résultat final convienne à King Crimson. Mes idées plus personnelles, j'ai d'autres occasions de les exprimer, et King Crimson n'est pas forcément le contexte le plus approprié pour le faire. J'ai pu le constater à plusieurs reprises...
Par exemple, quand nous avons composé le morceau «The ConstruKction Of Light», nous l'avons d'abord envisagé comme totalement instrumental. Mais à un certain stade, j'ai suggéré que, si nous prolongions une certaine séquence, je pourrais chanter quelque-chose par dessus. Une partie vocale est donc venue s'intégrer sur la fin du morceau. C'est le processus inverse de ce qui se ferait habituellement, et de ce que nous faisions autrefois...
Il est toujours intéressant de rendre la frontière entre chansons et instrumentaux un peu plus floue...
C'est vrai. Je préfère quand ça se passe ainsi. Le résultat est plus intéressant, car c'est une création plus collective. Je ne vois pas King Crimson comme un vecteur d'expression personnelle, parce que j'ai d'autres projets pour cela. Je vois ce groupe comme une collaboration faisant appel aux idées de tous. C'est le mélange de nos apports respectifs qui rend la musique différente et intéressante.
Faut-il, de ce point de vue, envisager la chanson «Happy With What You Have To Be Happy With» comme une diatribe contre le formatage radiophonique ?
(rires) Vous savez, c'est une histoire assez amusante, la façon dont cette chanson est née... Si je vous la raconte, vous verrez à quel point certaines choses peuvent relever du hasard. Mais avant de le faire, je voudrais juste préciser qu'en tant qu'auteur-compositeur, je m'efforce effectivement de débarrasser mon écriture de tous les clichés propres aux chansons pop, et essayer des choses nouvelles. C'est l'une des raisons pour lesquelles, depuis deux ou trois ans, j'ai rompu avec le format habituel couplet-refrain, et adopté une écriture, plus linéaire, plus répétitive aussi par moments. C'est ce sur quoi je travaille actuellement...
Ce qui s'est passé avec «Happy...», c'est que le morceau est né au départ comme un exercice, basé sur un rythme en 2 temps. Le résultat évoquait fortement «THRAK». Je veux parler de la section centrale du morceau, celle où je chante «happy with what you have to be happy with»... Je me suis alors dit que si je ne trouvais pas quelque-chose à chanter là-dessus, ça resterait un pur exercice et ne trouverait pas sa place sur le disque. J'ai donc passé quelques jours à réfléchir, jusqu'à arriver à ce refrain, qui comprend justement onze syllabes... (rires). Quand je l'ai fait écouter au groupe, ça a ravivé leur intérêt pour ce morceau et les a convaincus qu'il pouvait devenir une chanson. Ce qui s'est passé ensuite, c'est que j'ai dit aux autres que le reste du morceau n'était pas encore écrit et que je leur enverrais une démo avec la mélodie vocale. Les vacances de Noël sont arrivées, et j'ai continué à travailler, et fini par enregistrer ma démo. Mais le texte n'étant toujours pas écrit, j'ai simplement chanté «ici je vais chanter un truc comme ça», «et puis là ce sera le refrain»... C'est devenu une petite chanson marrante, mais le but était juste de leur présenter la mélodie... Quand les autres ont reçu la démo, ils ont tous adoré la chanson en l'état, et voulaient qu'on la mette telle quelle sur l'album ! C'est ce que nous avons fait... Marrant, non ?
On peut aussi penser à une provocation calculée vis-à-vis des radios...
Je ne sais pas... Je pense que c'est un bon reflet de la musique du groupe aujourd'hui. Je serais tenté de dire, si on me demandait de citer un morceau vraiment représentatif de l'esprit de l'album, que ce serait sans doute celui-là. Pour le reste, c'est un EP et non un véritable single, donc je ne sais pas si ça fonctionnerait en radio... Franchement, je ne me suis pas assez plongé dans cette problématique pour vous donner un sentiment sur cette question !
Ce serait amusant, pourtant, car le contenu musical comme littéraire est assez subversif !
Oui... J'aime le message de cette chanson... Ne serait-ce que le titre lui-même. Le message, c'est que si vous ne savez pas vous contenter de ce que vous avez, vous ne serez jamais heureux. Parce que c'est de ça qu'il faut se contenter !
C'est une sorte de cercle vicieux...
Oui, une boucle en quelque sorte. Pour l'histoire du single, je serais quand même heureux que ça arrive, parce que ce n'est pas un concept avec lequel on associe habituellement King Crimson. Mais les temps changent, alors qui sait ??
«Happy...» est donc plus un mini-album qu'un maxi-single dans ton esprit...
Oui, c'est aussi l'idée d'avoir fait ces enchaînement entre les morceaux. Cela donne un côté étrangement conceptuel à l'ensemble. Ce n'était pas prévu au départ, c'est venu naturellement. Mais j'ai du mal à envisager les morceaux individuellement, je vois davantage l'EP et l'album comme des entités. Cet aspect est renforcé sur l'album par le fait qu'il y ait ces «versions» de «Power To Believe» entre lesquelles sont exprimés divers «modes» musicaux chers au groupe...
Que penses-tu du traitement réservé à King Crimson par les médias ? N'as-tu pas le sentiment d'être favorisés par rapport à d'autres groupes de la même génération ?...
J'ai effectivement cette impression... Mon sentiment est que la presse voit King Crimson comme l'un des rares groupes de cette longévité qui n'ait pas sombré dans la redite de son passé. Notre image est celles d'un groupe qui se renouvelle constamment, se lance sans cesse de nouveaux défis. Et je crois effectivement que c'est l'essence de King Crimson. Tant que la presse est d'accord sur ce point, je trouve ça positif... Il serait dommage que les gens, sous prétexte que le groupe existe depuis trente ans, se disent que nous sommes forcément une bande de vieux jouant une musique qu'ils n'aimeront pas ! (rires). Parce que je pense que par bien des aspects, notre musique est toujours moderne et influente, et c'est l'une des choses que j'ai toujours admiré chez King Crimson. Cette capacité à avoir une longueur d'avance sur les autres groupes.
Peut-être vous sentez-vous aussi plus à l'aise par rapport à la scène rock qu'il y a dix ou quinze ans ?
C'est vrai... Je crois que si l'on faisait un graphique, on pourrait dire que King Crimson est bien dans son époque, plus qu'il ne l'a été, sans doute, depuis le début des années 80. Le King Crimson de 1981-84 était complètement en phase avec certaines tendances de pointe, en matière de musique. Aujourd'hui, je perçois un changement dans l'environnement musical. Je ne sais pas très bien comment l'exprimer, sinon en disant que les gens semblent à nouveau prêts à faire l'expérience d'une musique plus aventureuse.
(entretien paru dans Big Bang n°48 - Mars 2003)

