
PISTES :
CD 1 :
1. Entry Of The Crims (6:27)
2. Larks' Tongues In Aspic Part III (5:05)
3. Thela Hun Ginjeet (7:07)
4. Red (5:49)
5. Matte Kudasai (3:46)
6. Industry (7:31)
7. Dig Me (4:00)
8. Three Of A Perfect Pair (4:36)
9. Indiscipline (10:45)
CD 2 :
1. Sartori In Tangier (4:41)
2. Frame To Frame (3:57)
3. The Man With An Open Heart (3:45)
4. The Waiting Man (6:26)
5. Sleepless (6:09)
6. Larks' Tongues In Aspic Part II (7:54)
7. Discipline (5:04)
8. Heartbeat (5:16)
9. Elephant Talk (8:57)
FORMATION :
Adrian Belew
(chant, guitare)
Bill Bruford
(batterie, percussion)
Robert Fripp
(guitare)
Tony Levin
(stick, basse, chœurs)
KING CRIMSON
"Absent Lovers" (Live 1984)
Royaume-Uni / États-Unis - 1984 (p.1998)
Discipline Global Mobile - 52:28 / 52:08
Discipline Global Mobile, le label créé par Robert Fripp, poursuit son entreprise d'exhumation d'enregistrements live des différentes incarnations de King Crimson. Après The Great Deceiver (1992) et The Night Watch (1997), portant sur celle de 1973-74, et Epitaph (1997), sur celle de 1969, voici avec Absent Lovers l'occasion d'entendre le quatuor de 1981-84, qui plus est lors de son tout dernier concert, le 11 juillet 1984. Hormis quelques titres sur le coffret-compilation Frame By Frame, il s'agit de la première publication officielle de bandes de concert de cette époque de King Crimson. C'est aussi l'occasion d'un bilan, presque quinze ans après, de cette phase de l'existence du groupe.
Étrange groupe, à dire vrai, que le King Crimson de 1981-84. Sans doute l'un des plus inclassables ayant existé. Jouait-il du rock progressif ? Cela dépend du sens que l'on donne à l'expression. Progressif, ce King Crimson-là l'était très certainement, au sens propre, par rapport à tout ce qui se faisait alors en matière de rock. Mais l'était-il au regard du rock progressif des années 70 ? Là, la réponse est forcément plus nuancée, à l'image de l'hybride musical que constituait ce quatuor.
Hybride en effet, car bâti sur une série de contradictions, ou plus exactement de dualités. La première qui vient à l'esprit a trait à la nationalité de ses composantes. Pour la première fois, on trouvait, aux côtés des deux Anglais, Robert Fripp et Bill Bruford, deux Américains : Adrian Belew et Tony Levin. Bref, la conjonction de deux cultures musicales à certains égards antagonistes, mais susceptible de ce fait d'apporter quelque chose d'inédit.
La seconde dualité de ce King Crimson peut être vue comme la résultante de la première, à savoir la cohabitation d'un réel héritage progressif (complexité de l'écriture, présence de morceaux instrumentaux, recours à une trame conceptuelle dans le cas de Beat...) et d'une approche musicale à la fois plus accessible (format 'chanson' souvent respecté assez strictement) et plus en phase avec l'esthétique rock de l'époque (absence d'instruments comme le saxophone, le violon et les claviers, et surtout le seul de ces derniers vraiment utilisé par le groupe auparavant, le mellotron; utilisation de guitares-synthétiseurs et de percussions électroniques; un son globalement plus épuré).
Le chanteur et guitariste Adrian Belew est l'incarnation vivante de ces dualités, qui ont d'ailleurs quelque chose de typiquement américain (cette aisance innée dans la conciliation des aspirations artistiques et des impératifs commerciaux). Celui qui entraîna King Crimson (avec le consentement de ses collègues, certes - il n'y a pas lieu de le tenir pour seul responsable de cette évolution) dans un style plus pop est aussi connu comme expérimentateur à la pointe des progrès de son instrument, qualité qui lui valut d'être engagé notamment par Frank Zappa et David Bowie... C'est le même Belew qui interprète le doucereux «Heartbeat» en premier rappel et qui, une heure plus tôt, entre «Industry» et «Dig Me», lance au public avec un brin de perversité complice un savoureux «do you want some more of the weird stuff ?».
Le répertoire couvert par ce double CD contient une majorité de morceaux des albums Discipline (1981) - dont seul «The Sheltering Sky» manque à l'appel - et Three Of A Perfect Pair (1984) - dont six des neuf titres sont présents; avec seulement trois extraits, Beat (1982) est étrangement sous-représenté. Deux morceaux issus du répertoire plus ancien de King Crimson, les instrumentaux «Red» et «Larks' Tongues In Aspic, Part II», viennent compléter ce florilège.
Une chose est certaine : il convient de juger avant tout ce groupe pour lui-même. Rappelons d'ailleurs qu'il exista d'abord quelques mois sous le nom de Discipline. Les raisons pour lesquelles Robert Fripp choisit unilatéralement de le rebaptiser King Crimson sont respectables, mais contestables car éminemment subjectives. En d'autres termes, toute comparaison entre cette incarnation du groupe et les précédentes est extrêmement hasardeuse.
Un constat s'impose néanmoins : on est certes assez loin de l'orthodoxie progressive (et, sans même parler d'étiquettes, certains aspects peuvent agacer, en particulier les maniérismes de Belew), mais cette musique a mieux vieilli qu'on aurait pu le penser. Le répertoire est solide, l'identité collective forte et cohérente, au point que même les deux titres plus anciens s'intègrent à l'ensemble sans déparer le moins du monde.
Il convient néanmoins d'apporter un bémol à ce bilan globalement positif, et ce reproche peut d'ailleurs s'appliquer dans une large mesure à l'actuelle formation de King Crimson. Force est en effet de constater qu'il manque à cette prestation, finalement bien sage, le frisson de l'inconnu. D'une certaine manière, le quatuor se contente d'enchaîner ses standards dans un cadre somme toute assez rigide et sans surprise. Le taux de variation par rapport aux originaux est à ce point minime sur la plupart des titres qu'on imagine mal l'intérêt que pourrait avoir la publication d'autres concerts de la même tournée. On touche ici les limites du style musical choisi par ce King Crimson, qui sont finalement les mêmes que celles du rock néo-progressif lorsqu'on le compare à son aîné des années 70.
Aymeric LEROY
(chronique parue dans Big Bang n°27 - Septembre 1998)

