BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

CD 1 :
1. Pictures Of A City (8:46)
2. The Letters (4:42)
3. Formentera Lady (Abridged) (6:40)
4. The Sailors Tale (5:42)
5. Cirkus (7:57)
6. Groon (6:51)
7. Get Thy Bearings (8:32)
8. 21st Century Schizoid Man (8:57)
9. In The Court Of The Crimson King (0:47)

CD 2 :
1-11. Schizoid Man (Solos)

FORMATION :

Adrian Belew

(chant, guitare)

Bill Bruford

(batterie, percussion)

Robert Fripp

(guitare)

Tony Levin

(stick, basse, chœurs)

KING CRIMSON

"Ladies Of The Road" (Live 1971-72)

Royaume-Uni - 1971-72 (p.2002)

Discipline Global Mobile - 59:00 / 53:50

 

 

C'est l'histoire d'une réhabilitation qui aura (beaucoup) tardé à venir... Jusqu'ici, le King Crimson de 1971-72 véhiculait l'image de ratage, d'erreur de casting, Robert Fripp ayant fait l'erreur de s'entourer alors de musiciens plus intéressés par le blues-rock que par l'avant-gardisme crimsonnien. Il est vrai qu'à la séparation du groupe, ceux-ci (Mel Collins, Boz Burrell et Ian Wallace) intégrèrent la formation du bluesman anglais Alexis Korner, avant de poursuivre séparément des carrières plutôt rock (Collins comme musicien de studio, Burrell au sein de Bad Company puis avec Roger Chapman, Wallace en Californie aux côtés de Bob Dylan ou l'ex-Eagles Don Henley) : le constat d'incompatibilité dressé par Fripp ne pouvait s'en trouver que crédibilisé.

Le legs discographique du quatuor (ou quintette si l'on compte le parolier Peter Sinfield, remercié par Fripp à mi-parcours) ne vient qu'à moitié contrebalancer ces éléments à charge. Bien que souvent sous-estimé, à l'inverse d'un Lizard, Islands demeure un album bancal, où les inclinations naturelles du groupe sont souvent en porte-à-faux de l'écriture baroque et souvent précieuse du duo Fripp-Sinfield. Si la première face est globalement excellente, culminant avec l'instrumental «A Sailor's Tale» qui est l'un des sommets de l'œuvre crimsonienne, la seconde s'égare, dans un néo-classicisme minimaliste où les musiciens invités (Keith Tippett, Mark Charig, Robin Miller) occupent le devant de la scène.

Quant au live Earthbound, le terme d'album 'maudit' n'est pas usurpé. Conçu par un Robert Fripp d'humeur revancharde, désireux de mettre en lumière, aussi crûment que possible, les dissensions musicales à l'origine de la séparation du groupe, il s'agit d'un official bootleg au son épouvantable, à tel point d'ailleurs que le label américain de King Crimson refusa à l'époque de le sortir aux États-Unis. Pourtant, malgré une paire de 'jams' basiques et laborieuses, Earthbound échouait à remplir totalement sa mission : derrière le rideau de fumée de sa qualité technique déficiente, on devinait à travers des versions incandescentes de «21st Century Schizoid Man» ou «Groon» (la face B instrumentale du single «Cat Food», considérablement développée et enrichie d'un solo de batterie traversé d'effets sonores antédiluviens) les formes alléchantes d'un King Crimson méconnu, trop vite mis au placard par son peu charitable démiurge, impatient de passer à l'étape suivante... Rideau.

Trente ans ont passé. Depuis une décennie, Robert Fripp publie à tour de bras des enregistrements live de King Crimson, toutes époques confondues... ou presque. A savoir que les bandes de 1971-72, pourtant nombreuses et d'une qualité sonore souvent très correcte, restent confinées au cadre confidentiel du KC Collectors Club, fonctionnant par abonnement. Le grand public reste dans l'ignorance de cette réhabilitation en catimini, tandis que parmi les fans le bruit commence à courir : ce Crimson-là est une vraie 'bombe' !!

Nous voici en 2002, et le maestro s'est enfin ravisé. Non seulement, il consent à rééditer Earthbound, ce qu'il avait longtemps refusé d'envisager. Mais conscient sans doute qu'il s'agit là d'un cadeau empoisonné pour ce line-up 'maudit', il en profite pour délivrer simultanément l'antidote au poison, à savoir un album qui montre enfin le quatuor Fripp-Collins-Burrell-Wallace sous son meilleur jour : le double-CD Ladies Of The Road.

L'objet, plutôt esthétique, n'est pas exempt de défauts, à commencer par l'absence totale de crédits précis quant aux dates et lieux d'enregistrement. Vérification faite, nous avons affaire à trois titres - «Pictures Of A City» (8:46), «Groon» (extrait) (6:52) et «21st Century Schizoid Man» (8:57) - du Live At Summit Studios (concert radiodiffusé mis en boîte le 12 mars 1972), trois - «Formentera Lady» (extrait) (6:41), «Cirkus» (7:58) et une version brève et parodique de «In The Court...» (0:48) - du Live In Detroit (13 novembre 1971) et un - «The Letters» (4:42) - du concert de Plymouth le 11 mai 1971 (rien moins que la première apparition scénique officielle de la formation). Autant de concerts publiés en intégralité dans le cadre du KCCC. Toutefois, deux plages - «Sailor's Tale» (5:43) et «Get Thy Bearings» (8:33) - n'ont pas de source identifiée : pourquoi ne pas avoir publié le(s) concert(s) en question, on se le demande, vu que le son est notablement supérieur à celui du Live In Jacksonville, par exemple, dont aucun extrait n'a du reste été retenu ici.

Voilà pour le premier CD, quasi irréprochable dans sa conception. On pourra se montrer plus sceptique au sujet du second. Celui-ci propose en effet, enchaînées, les séquences instrumentales de 11 (!) interprétations différentes de «21st Century Schizoid Man» - là encore sans détail de leur provenance. Ce concept, assez rébarbatif de prime abord, se trouve heureusement racheté, quoiqu'en partie seulement, par l'intensité des envolées de Robert Fripp et Mel Collins. Cette overdose volontaire a au moins le mérite de mettre en lumière le talent exceptionnel de soliste de ce dernier (même chose pour Fripp, en fait, celui-ci se gratifiant au passage, mine de rien, une sorte de panégyrique zappaïen de sa verve guitaristique). Personnellement, je suis même enclin à penser que si Mel Collins était resté en place pour la période suivante, en lieu et place de David Cross (dont la technique et la justesse furent plus souvent mises en défaut), le King Crimson de 1973-74 eût été encore meilleur.

Quant à la section rythmique, sans être la meilleure qu'ait connu le groupe, elle ressort elle aussi grandie de l'écoute de Ladies Of The Road. On a souvent glosé sur le fait que 'Boz' Burrell n'avait jamais tenu une basse avant d'intégrer King Crimson. On apprend en fait dans le livret qu'il avait quand même une petite expérience de guitariste rythmique, ce qui est différent... Alors bien sûr, nous n'avons pas affaire à un monstre de la 4-cordes, mais Burrell fait honnêtement son travail sans jamais déparer l'ensemble. Ian Wallace, enfin, confirme ici qu'il était bien un excellent batteur, créatif et énergique, hélas sous-exploité par ses employeurs suivants.

Alors, bien sûr, ce King Crimson n'avait pas les inclinations avant-gardistes de celui de 1973-74. Ses envolées improvisées, rares en tant que telles au demeurant (seul le CD Live At Summit Studios, en dehors d'Earthbound, en propose réellement), restent encadrées par des riffs un tantinet répétitifs. Mais tout de même, quelle intensité, quelle incandescence, quelle émulation palpable entre ces quatre musiciens qui, plus d'une fois, parviennent à ne faire qu'un !!... A vrai dire, ce groupe fait plus que soutenir la comparaison avec son prédécesseur de 1969 : encore une fois, c'est à Mel Collins, saxophoniste bien supérieur à Ian McDonald (dont le vrai point fort était sans doute d'être un multi-instrumentiste de talent).

Au final, ce Ladies Of The Road s'avère rigoureusement indispensable à tout amateur de King Crimson, à moins que celui-ci ne préfère acquérir l'intégrale des différents CD (en priorité, Live At Summit Studios), disponibles depuis peu par correspondance hors du cadre du Collectors Club : en effet, le concept du club ayant manifestement échoué à s'imposer comme un modèle économique viable, il semble en voie d'être abandonné, même si l'on ignore pour l'instant si la publication d'autres 'official bootlegs' sera remise en cause en elle-même.

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°47 - Décembre 2002)