
PISTES :
1. Ra (13:10)
2. Excellent Meat (8:51)
3. Pentacle's Suite (I. Prologue) (1:36)
4. Pentacle's Suite (II. Sun Pentacle) (5:20)
5. Pentacle's Suite (III. Mercury Pentacle) (7:26)
6. Pentacle's Suite (IV. Venus Pentacle) (4:22)
7. Pentacle's Suite (V. Mars Pentacle) (6:38)
8. Pentacle's Suite (VI. Epilogue) (4:49)
9. MetroMnemo (4:15)
10. Joropo (4:53)
11. Omphalos (6:57)
FORMATION :
Carlos Plaza
(claviers)
Adriana Plaza
(claviers)
Omar Acosta
(flûtes)
Carlos Franco
(batterie, percussions)
Jaime Pascual
(basse)
César Garcia Forero
(guitares)
Carolina Prieto
(chant)
INVITÉ
Miguel Rosell Arreaza
(violoncelle)
KOTEBEL
"Omphalos"
Espagne - 2006
Muséa - 68:21
Quatrième album au compteur, et Kotebel ne semble guère avoir varié sa formule, si ce n’est peut-être en l’épiçant d’un zeste d’âpreté électrique. L’effet de surprise n’est donc plus au rendez-vous, mais il y a une chose que l’on ne retirera pas à ce groupe inclassable : sa profonde originalité, caractérisée par un style unique et toujours aussi inspiré. Car Kotebel, projet mené par le claviériste espagnol Carlos Plaza, est bien plus que l’exutoire d’un compositeur fervent et imaginatif. C’est aussi, à en croire le résumé figurant sur son site internet, un «concept», une esthétique musicale qui partage presque tout avec le rock progressif (absence de considérations commerciales, fusion des genres et des instruments, entre autres…), quand bien même le groupe a désormais choisi de s’apposer lui-même l’étiquette «art rock», pas forcément plus pertinente, mais sans doute un poil plus consensuelle.
Et que penser aussi de cette affirmation un brin pompeuse, si peu soulignée qu’elle pourrait presque passer pour anodine, alors qu’elle aurait vraiment mérité de plus amples éclaircissements : le désir d’évoquer des «états de transcendance» ? Comme si Kotebel avait également assigné à son art un but initiatique, celui d’exprimer l’indicible, bien au delà des sens, sorte d’interface musicale entre notre réalité et une autre dimension, spirituelle celle-là. Voilà en tout cas qui semble bien cadrer avec l’imagerie ésotérique, mâtinée de diagrammes astrologiques fantasques, qui illustre le présent album. Le titre lui-même, Omphalos (le nombril), fait apparemment référence au centre du monde tel que décrit dans la mythologie grecque antique. Un concept totalement en déphasage avec la cosmologie moderne, symbole d’une vérité cachée dont l’illustration sonore serait la clé.
La traduction musicale, logiquement fortement teintée de mysticisme, se distingue par une impalpable étrangeté, une sorte d’abstraction froide et pour tout dire souvent un brin austère. Mais cette sévérité insolite confère en même temps aux compositions de Kotebel une beauté diaphane, quasiment immatérielle, pour le coup réellement transcendée lorsque la voix désincarnée de Carolina Prieto, semblant tout droit descendre des cieux, les illumine de sa grâce vaporeuse. Omphalos nous offre en effet une série de poèmes symphoniques hybrides, gorgés d’emprunts à la musique classique période impressionniste, culminant sur la bien nommée «Pentacle’s Suite» (30 mn, tout de même). Les influences d’Erik Satie (ce piano énigmatique) ou de Debussy sont en tout cas manifestes, conférant aux harmonies une trouble profondeur, émaillée de dissonances passagères pourtant indissociables de la mélodie.
Et puis il y a l’autre versant, celui, vif et charnel, qu’emprunte le son pour se matérialiser, la brutalité des guitares et l’effervescence du rythme, cette transe terrienne qui s’adresse au corps comme pour le crucifier entre deux univers. Foudroyés par le déchaînement tourmenté des guitares, enivrés par la délicatesse de la flûte, heurtés par le martèlement syncopé de la batterie, apaisés par les méandres pointilliste dessinés par le piano, c’est à peine si le moindre de nos sens ne se trouve sollicité. Une alchimie encore plus féconde et tenace que sur le précédent album, Fragments Of Light, qui n’atteignait à mon sens une pareille intensité que sur son titre d’ouverture («Hades»). Carlos Plaza, qui avait alors fait le choix de cumuler les rôles de claviériste, bassiste et percussionniste, n’a pas réitéré cette erreur, et c’est cette fois entouré de musiciens compétents (sept au total), capables de colorer sa musique de sonorités venant d’horizons multiples (on notera, parmi les instruments utilisés, outre la flûte déjà bien présente, quelques percussions africaines, la présence fugace du violoncelle - sur «Venus Pentacle» -, le tout traversé par le chant lyrique évanescent de Carolina Prieto). Et nous voilà brusquement suspendus entre ciel et terre, flottant, en apesanteur, exactement là où Kotebel se proposait de nous emmener, au centre du monde.
Mystérieux et foisonnant, tout à la fois cérébral et voluptueusement organique, ce superbe Omphalos s’impose à bien des égards comme l’album le plus probant de la discographie du groupe, aboutissement d’une esthétique de l’intangible dans un cadre rock de plus en plus animal. A tel point qu’on lui pardonnerait presque ses quelques travers pourtant flagrants, à commencer par ces deux titres «Excellent Meat» (malencontreusement placé à la suite du morceau d’ouverture) et «MetroMnemo», empreints d’une fièvre crimsonnienne nettement plus convenue, et qui tranchent sur le reste de l’album par leur âpreté presque triviale. L’épique «Pentacle’s Suite», quant à elle, pâtit quelque peu de son format rapporté, façon «patchwork», en dépit de la constante beauté des thèmes développés. En d’autres termes, si Kotebel ne nous livre pas encore l’album parfait (mais est-ce sa préoccupation majeure ?), il nous offre tout de même une fabuleuse leçon de symphonisme complexe et audacieux, authentiquement défricheur, doublée d’une interprétation magistrale.
Contrairement à ce que l’on pourrait redouter, la musique de Kotebel n’a rien d’hermétique. Elle est au contraire traversée par une sorte d’évidence, une clarté mélodique qui en facilite la lecture et en accentue la portée, capable d’atteindre presque tous les publics. Elle s’ébat avec fluidité, véritablement animée, comme portée par un souffle immatériel, spirituelle au sens propre du terme. Comme un tunnel pointé vers le ciel, une élévation. Plus qu’une prière, un sortilège.
Olivier CRUCHAUDET
(chronique parue dans Big Bang n°63 - Automne 2006)

