BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Dao Dermo (6:14)
2. La Violoncelliste Contemporaine (6:46)
3. Blue Ipsis (5:04)
4. Cobaltine (6:23)
5. Peine Perdue (5:47)
6. Tommy O (7:16)
7. Deux Fois Six (6:18)
8. Pseudo Trillos (0:47)
9. Formule Magique (6:48)

FORMATION :

Jac La Greca

(guitare)

Rémy Chaudagne

(basse)

François Verly

(batterie)

Leandro Aconcha

(claviers, piano)

Hervé Croce

(batterie)

Bernard Lanaspeze

(basse)

Yvon Le Pommelec

(basse)

JAC LA GRECA

"Ipsis Quest"

France - 1997

Muséa Parallèle - 51:27

 

 

L'exercice dit de «l'album de guitariste» n'a jamais vraiment souffert du discrédit qui a affecté les musiques progressives après l'âge d'or des années 70. Sans doute est-ce dû au succès persistant du hard-rock, qui a fait de la virtuosité guitaristique l'un de ses chevaux de bataille, toujours est-il que le créneau reste porteur. Mais parallèlement, le contenu musical de tels albums a beaucoup perdu en substance pour se réduire à une démonstration technique le plus souvent stérile.

Tel n'est assurément pas le cas de Jac La Greca. Ce guitariste parisien, dont Ipsis Quest est la toute première réalisation, n'a pas mis comme tant d'autres la charrue avant les bœufs. L'impressionnante virtuosité qu'il déploie sur les neuf compositions (de 5:04 à 7:17 hormis une courte pièce de 0:48) est avant tout là pour servir un autre de ses talents, moins tape-à-l'œil mais garant d'une séduction à plus long terme, celui de la composition.

La référence majeure qu'il convient d'évoquer au sujet de La Greca est Allan Holdsworth. Rien de très original certes, tant le guitariste anglais a engendré une multitude de suiveurs pour lesquels son héritage se résume le plus souvent aux aspects les plus caricaturaux de son style : la prodigieuse vélocité, le 'tapping' à tout va, la sonorité sinueuse... Autant d'éléments que La Greca restitue à la perfection lui aussi, mais dans le cadre d'architectures harmoniques recherchées et travaillées. Si celles-ci évoquent souvent le jazz, on n'en reste pas moins généralement proche d'un rock progressif instrumental de haute volée.

La présence importante des claviers, par l'entremise de l'excellent Leandro Aconcha, y est sans doute pour beaucoup, mais la variété rythmique, la succession des thèmes et le souci porté aux mélodies sont certainement ce qui permet à Ipsis Quest de prétendre pouvoir séduire un public assez large.

Extrêmement professionnelle à tous points de vue, qu'il s'agisse de l'interprétation (où l'on croise des musiciens réputés comme Rémy Chaudagne ou François Verly) comme de la production, cette réalisation marque l'avènement d'un musicien particulièrement doué et sans nul doute promis à un brillant avenir.

Aymeric LEROY

Entretien avec Jac LA GRECA :

Peux-tu nous en dire plus sur ton parcours, ton éducation musicale, tes principales influences, les groupes dont tu as fait partie précédemment, etc. ?

J'ai véritablement commencé à écouter de la musique à l'âge de 13 ans avec le rock progressif anglais en général. Je n'avais à cette époque aucune culture ni aucune formation musicale, ma famille étant totalement déconnectée de ça (et du reste d'ailleurs !)... Vers 3 ou 4 ans, je me souviens avoir été fortement marqué par la chanson de Dutronc «Il est cinq heures», avec ses petits solos de flûte tout a fait géniaux. Mais personne n'a su déceler mon intérêt précoce pour la musique. Donc je suis parti avec un handicap de quinze années part rapport à d'autres. De 15 à 18 ans j'ai touché une guitare en dilettante, comme beaucoup d'ados.

A cette époque, mon groupe préféré était UK (l'énergie, l'inventivité, le feeling, la précision, etc.); ça me renversait et c'est le premier concert que j'ai vu de ma vie. Bozzio et Jobson étaient mes idoles. Il y avait aussi les stars du genre que tout le monde connaît. Mais je crois que c'est en écoutant «One of a Kind» de Bruford et un certain bon jazz-rock de l'époque (Ponty, Mahavishnu, Jeff Berlin etc.) que j'ai eu envie de me lancer dans l'aventure.

Je me suis inscrit dans une école de jazz réputée à 19 ans, avec un niveau proche du 0° Kelvin ! Trois ans plus tard je me suis retrouvé à diriger un atelier dans cet endroit avec des musiciens qui avaient vingt ans de solfège derrière eux. C'était très étrange. Mais j'étais motivé et inconscient. Le poids de mon inexpérience était minant, mais mon goût de l'improvisation me donnait confiance. Je n'ai jamais eu peur de faire des fausses notes. Il fallait foncer à tout prix et sacrifier les plus belles années. Sans aucun soutien moral.

A l'époque, une soif frénétique de culture m'a permis de me familiariser avec les principaux compositeurs classiques et musiciens de jazz. Mes favoris sont ceux qui parviennent à l'équilibre entre une imprévisibilité excitante et une grande maîtrise de soi. Sans mettre de coté le lyrisme. Aussi bien dans la composition que l'improvisation. Je suis avant tout autodidacte. Je n'ai jamais mis les pieds dans un conservatoire sauf pour y donner des cours et je n'ai pas appris grand chose ailleurs. Je savais déjà que je voulais faire une musique mi-écrite, mi-improvisée. Mis à part quelques groupes assez éphémères mais importants pour l'expérience, j'a très vite monté mon propre groupe Pseudo Trillos, avec mes compositions.

On trouve sur l'album deux sections rythmiques différentes autour de toi et du claviériste Leandro Aconcha. A quoi correspondent ces deux groupes ? Ces musiciens ont-ils été réunis pour les séances d'enregistrement, ou as-tu également joué avec eux en concert ou autres ? Si oui, comment et depuis combien de temps les connaissais-tu ?

Le groupe avec la rythmique, Hervé Croce (batterie) et Yvon Le Pommelec (basse) correspond à la première formation que j'ai montée, en 1988. Ce génie de Leandro est arrivé en 1993, après avoir épuise au sens propre pas mal de pianistes ! Leandro lui a toujours assuré dès la première répétition. On a fait pas mal de concerts ensemble. Malheureusement Yvon est mort l'année dernière après l'enregistrement, suite à une infection HIV...

La seconde rythmique est composée de Rémy Chaudagne à la basse, qui a réalisé quatre CD dont le dernier album avec Peter Erskine (célèbre pour avoir joué avec Weather Report, Jaco Pastorius, Pat Metheny, Mike Stern, Wayne Shorter etc.); je l'ai connu après l'avoir vu sur scène avec Leandro. Et, à la batterie, François Verly, que tout amateur de jazz connaît puisqu'il a joué aux cotés de Randy Brecker, Bernard Lubat, Martial Solal, Didier Malherbe, Michel Portal, Abus Dangereux, Louis Winsberg, Marc Ducret, les ONJ de François Jeanneau et Antoine Hervé, Nguyen Lè, etc. J'ai eu l'occasion de bavarder cinq minutes avec lui en 1985. Lorsque je l'ai revu en 1996, il se souvenait de moi !! C'est un musicien fabuleux. Il suffit d'écouter «Cobaltine» par exemple pour s'en rendre compte.

Comment te situes-tu musicalement ? Dans l'esprit, te juges-tu plutôt musicien de jazz, de rock, ou polyvalent ? De ce point de vue, Ipsis Ouest est-il le reflet de toute ta personnalité musicale, ou seulement une partie ?

J'ai commencé à prendre du plaisir en improvisant. Si l'on part du principe que le jazz, c'est avant tout l'improvisation, je me sens plus jazzman. Mais mes premières influences sont dans le rock. Ça c'est pour l'instrument; pour l'écriture je suis à l'écoute de moi-même, sans chercher à contribuer à ce que je déteste le plus : l'esprit de chapelle. Je ne ferai jamais plaisir aux intégristes - sauf, peut être les intégristes antisectes ! Je n'essaie pas non plus de faire plaisir à tout le monde. Mais la seule façon d'être aimé pour soi-même, c'est déjà de s'écouter. Ensuite, ceux qui se sentent des points communs viennent vers vous. «Ipsis Quest» étant un concept basé sur le progrès, ce disque m'a permis dans un premier temps d'évacuer des influences, à ma manière, et qui seront forcement moins présentes sur le prochain. Mais je pense que des compos comme «Blue Ipsis» ou «Cobaltine» par exemple sont assez personnelles, non ?

Justement, cet album met en valeur ton grand talent d'instrumentiste, mais également de compositeur. Tiens-tu particulièrement à jouer ta propre musique, ou serais-tu prêt à t'intégrer à un projet plus collectif ?

Encore une fois, j'aime improviser. Donc tout projet qui inclut une part d'improvisation m'excite. C'est le coté pile. Pour l'écriture, le côté face, c'est la solitude qui prime. Mais composer pour une commande est très intéressant également.

Comment es-tu parvenu à financer cet album, dont la production est particulièrement professionnelle ?

J'ai économisé ! Le studio m'a coûté vraiment cher. Si le résultat est, d'après certains, excellent, moi je n'aurai jamais le recul nécessaire pour le savoir... En tous cas, on peut toujours faire mieux avec de l'argent supplémentaire, et je sais que je ne serai jamais satisfait, pour une raison simple : c'est que les sensations éprouvées lors de la composition sont difficilement traduisibles, même si la musique est l'art abstrait par excellence. Donc le résultat échappe au musicien, et est perçu par l'auditeur d'une certaine façon. C'est comme lorsqu'on raconte une histoire qui se déforme à chaque fois qu'elle se transmet. Au final, le compositeur n'est plus maître de sa musique. C'est un peu frustrant. J'ai beaucoup travaillé sur ce projet, en essayant d'éviter au maximum les mauvaises surprises.

Comment en es-tu venu à le sortir par le biais de Muséa?

J'ai contacté Muséa par hasard en 1992 pour une éventuelle aide en vue d'un futur album. Je leur ai envoyé une démo 8 pistes de deux ou trois morceaux, et eux on cru qu'il s'agissait d'un disque déjà terminé, prêt à être distribué ! J'en suis resté là, et quatre ans plus tard (ouf !), l'album enfin réalisé (le vrai !) a été signé en distribution avec l'appui de toute l'équipe. Bernard Gueffier, le boss, a beaucoup d'énergie, et se consacre à 110% à son travail. Je crois qu'ils sont un peu débordés en partie à cause de la restructuration du label.

Il est difficile de ne pas penser à Allan Holdsworth quand on écoute tes solos de guitare. Comment juges-tu sa contribution à la pratique de la guitare ? Lesquelles de ses qualités prends-tu comme modèle ?

Je pense qu'Allan est le seul guitariste électrique avec un son issu du rock qui soit parvenu à donner ses lettres de noblesses à l'instrument, au sens classique du terme. A l'opposé du blues ou du rock qui sont des musiques populaires, avec leurs maîtres aussi. En son clair, le jazz avait déjà Django, Pat Martino et d'autres... Peu de musiciens arrivent à son degré de précision d'improvisateur. Il est comme un musicien classique en réalité. Il a fait avancer l'instrument dans tous les compartiments du jeu technique : son, musicalité, improvisation, rythme, etc. Mais pour moi sa principale qualité, en dehors de ses compos, reste sa maîtrise hallucinante des débits rythmiques. Comme Michael Brecker.

Le problème est que la plupart des guitaristes n'ont retenu de lui qu'un aspect très superficiel dans leur jeu. Leurs oreilles sont restées bloquées au niveau n°1, c'est à dire le son rock ou le mouvement des doigts. Les premières fois que je l'ai écouté, avant même qu'il ne fasse son premier disque, je savais en écoutant ses solos que ses compos seraient magnifiques. Lorsque j'ai entendu un jour sur un casque pourri de la Fnac, les premières mesures du premier morceau de «Road Games», j'ai saisi qu'il avait été bien plus loin que ce que l'on pouvait présager à l'époque. En fait j'ai des affinités affectives autant que guitaristiques. Quelquefois on perçoit dans sa musique des échos évident, d'un paradis préexistant en chacun de nous. Dans «Atavachron» ou «Secrets» par exemple... Pour moi l'art sert à cristalliser ce genre de sensations éphémères et fugaces qu'on a parfois dans la vie. En ce qui concerne le son de la guitare électrique on peut faire beaucoup mieux je pense. Mais nous sommes tributaires des constructeurs et du 'bizness' qui se contentent de reproduire (en les améliorant certes) des systèmes vieux de trente ans au moins. A mon avis il faudrait tout revoir ou presque. Et dire qu'on est presque en 2000 !

Quelles sont actuellement tes activités musicales, et quels sont tes projets pour les mois à venir ?

Ma principale activité musicale est l'obsession de faire des progrès et de jouer. J'aimerais donner huit concerts par mois car j'ai plein de choses à exprimer, mais je n'ai pas de manager. Mon nouveau groupe devrait être constitué de François Verly (le pied !), Philippe Talet (qui a joué longtemps dans Abus Dangereux, sans oublier Didier Malherbe et Patrick Forgas) que m'a conseillé François. Mais j'attends d'avoir un nombre suffisant de dates pour le contacter. Il y aura aussi Leandro Aconcha aux échantillonneurs et un saxophoniste ténor et soprano.

Je prépare également un second enregistrement avec des arrangements plus acoustiques. Maria Schneider (sans doute la plus grande compositrice actuelle) m'a encouragé à continuer dans cette voie. Sinon, le batteur Patrick Forgas m'a «embauché» dans son nouveau groupe qui devrait jouer au printemps. Sa musique est excitante à jouer et de bons musiciens vont la mettre en valeur. Ça va déménager. J'attends ça avec impatience !

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°24 - Janvier/Février 1998)