BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Time (3:42)
2. Kontiki (7:17)
3. Mirror Man (6:00)
4. You Are (6:06)
5. Rememberence (6:35)
6. Valentinsong (9:38)
7. Tell (8:36)

FORMATION :

Patric Helje

(chant, guitare)

Reine Fiske

(guitare)

Stefan Dimle

(basse)

Simon Nordberg

(claviers)

Jonas Lidholm

(batterie)

LANDBERK

"One Man Tell's Another"

Suède - 1994

MegaRock Records - 47:46

 

 

La scène progressive suédoise est à l'heure actuelle une des plus intéressantes qui soit, et la profusion de groupes jeunes, nés avec les années 90 et s'inscrivant dans tous les registres de rock progressif, en fait également l'une des plus vivantes.

Landberk, le groupe qui nous intéresse ici, forme avec Änglagård et Anekdoten un trio magique et inespéré pour nos pavillons auditifs, tant la qualité des oeuvres fournies à ce jour dépasse l'entendement. Entièrement dévouées à une époque où le rock (re)découvrait des développements et des structures que la musique classique se réservait jusque là, ces trois formations bénéficient d'une production sonore impensable il y a vingt ans : la forme et le fond enfin réunis ! Influencées de façons déterminante par King Crimson (période 1972-74 essentiellement), elles ont également en commun une instrumentation résolument 'passéiste' et extrêmement riche. Point de synthés dernier cri, ni de batterie électronique, seuls règnent en maîtres les mellotrons, orgues Hammond, moogs, guitares grasses (Gibson), basses ronflantes et peaux tendues, clochettes, cymbales, flûte (pour Änglagård) ou violoncelle (pour Anekdoten).

Landberk fut, en 1992, le premier des trois compères à sortir son album, en suédois et en vinyle chez Colours, en anglais et en CD chez Laser's Edge. Avec le recul, Lonely Land est certainement le plus accessible des albums du trio sus-nommé. Moins touffue que celle d'Änglagård, moins sombre que celle d'Anekdoten, la musique de Landberk se veut avant tout climatique et posée. On est d'ailleurs fixé sur cette démarche dès le premier titre, "Waltz Of The Dark Riddle" (4:46) : chant lointain et presque caverneux sur fond de mellotron, thème cyclique à la guitare...

N'en déduisez pas pour autant que leur musique aurait des vertus soporifiques : lorsqu'ils se décident à jouer tous en même temps, ce qui arrive quand même fréquemment, on a droit à des explosions sonores indescriptibles. Une fois encore, il faut louer le travail de ces musiciens qui jamais ne paraissent se mettre trop en avant et où pas un élément n'est plus faible qu'un autre. Andreas Dahlback (batterie), remplacé par la suite par Jonas Lidholm, Stefan Dimle (basse), Reine Fiske (guitare), Patric Helje (chant et guitare), remarquable de sobriété et à la voix pleine de nuances, et Simon Nordberg (claviers et accordéon (!) forment une entité réunie par une même cause : leur musique.

Et cette musique est tout bonnement captivante !

Même si les guitares sont parfois saturées, l'auditeur n'est jamais agressé par un changement de rythme trop violent, des distorsions faciles pour sonner "expérimental". Au contraire, il faut se laisser emporter par le tourbillon symphonique d'une pièce comme "You And I" et son mellotron orchestral, ou la lente ascension de "Lonely Land" (avec un plaisant passage au sitar tenu par un invité, 'St. Mikael'...), ou bien encore le côté rock de "Pray For Me Now". Une musique qui prend le temps de se développer, lentement mais irrémédiablement (la durée des morceaux oscillant entre 7 et 10 minutes, pour un total de 50:45). Voici des musiciens qui, malgré leur jeune âge, semblent avoir déjà tout compris de la progression à donner à un morceau, annihilant toute monotonie à l'écoute.

Encore une fois, ce Lonely Land s'avère être un très grand album et, en 1992, il augurait des meilleurs espoirs pour la suite de la carrière de Landberk.

1994 : parution du second album, One Man Tell's Another. Entre-temps sont sortis les fantastiques albums d'Änglagård et Anekdoten, et l'on retient son souffle face à la suite donnée à ces premières œuvres unanimement (ou presque...) louées de par le monde.

Dès la première écoute, on est submergé (et subjugué) par la puissance, la profondeur du son. Comment des groupes à la limite de l'autoproduction parviennent-ils à de tels résultats ?

Les sept titres qui composent cet opus (de 3:40 à 9:35) sont prêts à nous dévoiler leurs trésors. Car inutile de laisser au suspense le temps de s'installer : ce disque est encore meilleur que le précédent ! Eh oui, c'était possible ! Certes, le ton s'est un peu durci ("Kontiki", "Mirror Man"), mais la variété des compositions est encore plus grande. De l'orientalisant et gai "Time" au final paroxystique de "Tell", on en reste sur le c... !

Et comment rendre par des mots toutes les émotions que laisse transpirer cet album ? Je ne pourrai vous parler que de la sobriété renouvelée du chanteur, alliée à une richesse instrumentale toujours aussi grande, et à un penchant toujours bien présent pour les passages calmes ("Kontiki"), voire à la limite de l'audible ("Valentine Song" et son lent crescendo), alternant avec d'autres plus symphoniques ("Rememberance"). Le dernier titre résume à lui seul tout le talent de Landberk et reste le point culminant de leur œuvre. Basé sur un thème unique repris individuellement par chaque instrument, son intensité ne fait que croître jusqu'à la chute, en forme de clin d'œil au grand King Crimson.

Voici un disque indispensable (mais avoir dans sa discothèque Lonely Land me paraît également souhaitable), qui marquera certainement l'année 1994. Et si les seconds albums d'Änglagård et Anekdoten atteignent ce niveau... aïe aïe aïe, je me tais, tiens !!!

Christian AUPETIT

(chronique parue dans Big Bang n°7 - Septembre 1994)