
PISTES :
1. Humanize (6:07)
2. All Around Me (9:03)
3. 1st Of May (3:34)
4. I Wish I Had A Boat (5:41)
5. Dustgod (5:04)
6. Dreamdance (4:49)
7. Why Do I Still Sleep (7:55)
8. Indian Summer (5:12)
FORMATION :
Patric Helje
(chant)
Reine Fiske
(guitare)
Stefan Dimle
(basse)
Simon Nordberg
(claviers)
Jonas Lidholm
(batterie)
INVITÉS
Sara Isaksson
(chant - piste 7)
Lotta Johansson
(saxophone - piste 1)
Sebastian Öberg
(violoncelle - piste 4)
LANDBERK
"Indian Summer"
Suède - 1996
Record Heaven / Muséa - 47:30
Avec ses deux premiers albums, Landberk s'est ménagé une place à part dans le paysage progressif actuel, et exprimé un potentiel attractif allant bien au-delà du "cénacle" des seuls amateurs du genre. A son apparent refus d'une virtuosité qui, bien souvent, rebute les profanes, le quintette suédois ajoute une indéniable capacité à s'exprimer efficacement dans un cadre plus "pop". Cette personnalité à la limite de la schizophrénie, dont on se serait attendu à ce qu'elle opte tôt ou tard résolument pour l'un ou l'autre de ses penchants, Landberk semble plus que jamais en assumer la dualité avec ce troisième album.
Indian Summer reprend, à peu de choses près, les ingrédients qui avaient fait la réussite de One Man Tell's Another (1994). Cohabitent ainsi des pièces étirées, pleines à ras-bord d'une mélancolie et d'un mal-être typiquement scandinaves, et des chansons plus simples, enjouées et aux mélodies accrocheuses. La compétence du groupe dans I'une comme l'autre de ces catégories étant désormais établies, le principal enjeu de ce nouvel album est la réussite de cette cohabitation.
S'il est clair que le charme de Landberk repose plus, pour nous autres amateurs de rock progressif en tout cas, sur la première catégorie, qui irait reprocher aux Suédois de souhaiter contrebalancer, de temps à autre, cette langueur (certes fascinante et envoûtante, mais potentiellement lassante), par des moments plus guillerets ? La démarche n'est en soi nullement critiquable, et lorsque le résultat est de la qualité de "Humanize" (6:07), morceau d'ouverture mu par un irrésistible souffle épique, on en redemande ! Le problème, c'est que ce n'est pas toujours le cas.
Des morceaux comme "1st Of May" (3:35), "Dreamdance" (4:50) - déjà présent sur le mini-CD du même nom, ici en version remixée - et surtout "Dustgod" (5:04), pâtissent d'une mise en rythme trop appuyée, les faisant glisser vers un 'indy-rock', certes plus sophistiqué que la moyenne, mais pas forcément à sa place ici. Les mélodies sont également un peu faciles. "Dustgod", notamment, et malgré l'utilisation originale du vibraphone, agace par un refrain répétitif et conventionnel.
Puis il y a les autres morceaux: "All Around Me" (9:03), dont la seconde moitié est l'un des sommets de l'œuvre du groupe; "l Wish I Had A Boat" (5:41) et ses envolées gorgées de Mellotron; ou encore le rêveur et hypnotique "Why Do I Still Sleep" (7:55) et la voix enjôleuse de Sara Isaksson... Là, Landberk est au sommet de son art. Et ce n'est pas uniquement parce que la facette instrumentale du groupe peut ici s'exprimer plus librement. En effet, en la personne de Patric Helje, le quintette dispose d'un chanteur au charisme indéniable, sans doute l'un des tous meilleurs de la scène actuelle. Son timbre envoûtant (que d'aucuns comparent à celui d'un certain Bono...) réussit l'exploit de convaincre avec des textes pourtant nébuleux et à l'anglais plus qu'approximatif. Son mérite n'en est que plus grand.
Au centre de l'édifice sonore de Landberk, il y a Reine Fiske, guitariste exceptionnel qui, pourtant, ne fera vraisemblablement jamais la "une" des magazines spécialisés. Son jeu, qui frappe avant tout par son économie de moyens, possède une force expressive assez inouïe. Il lui suffit de plaquer l'un de ces accords bizarres dont il a le secret pour instaurer d'emblée un climat envoûtant. Le mellotron de Simon Nordberg et la rythmique solide de Stefan Dimle et Jonas Lidholm n'ont plus qu'à venir se plaquer et, comme par magie, le "son" Landberk, inimitable, est là. Cette qualité, peu de groupes actuels la possèdent. On peut reprocher ce que l'on veut à Landberk, en particulier son refus presque dogmatique de la virtuosité, mais on ne peut lui enlever cette sagesse primordiale: la modestie. Bien des groupes en devenir peuvent en prendre de la graine, au lieu de se lancer à corps perdu dans une complexité au-dessus de leurs moyens, dictée plus par la soif de reconnaissance que par une motivation artistique profonde.
Indian Summer le confirme donc avec éclat (la production, signée Simon Nordberg, est superbe) : Landberk maîtrise parfaitement un univers qu'il a su imposer dès son premier album, Lonely Land (1992). Doit-on se contenter de regretter que ses choix stylistiques ne soient pas plus souvent en phase avec nos attentes ? Je serais tenté, tout de même, d'aller plus loin. Le quintette suédois est parvenu à ce stade de maturité à force de sagesse et de prudence. C'est très bien. Mais il paraît évident que, pour continuer à progresser, Landberk devra à l'avenir faire preuve d'une plus grande audace. Existe-t-il, pour des musiciens, défi plus stimulant ?
Aymeric LEROY
Entretien avec Patric HELJE, Reine FISKE et Stefan DIMLE :
Laser's Edge, Megarock et maintenant Record Heaven : chacun de vos albums est sorti sur un label différent. Manqueriez-vous quelque peu de diplomatie ?
PH : Oh, non, cela n'a rien à voir avec la diplomatie ! Enfin... Je ne dirais pas que le fait que Ken Golden ait tendance à appeler au beau milieu de la nuit n'a pas joué un rôle... (rires). Sérieusement, je pense qu'il est plus pratique pour nous de travailler avec un label d'ici. Nous parlons la même langue, pour commencer... Pour ce qui est de Megarock, le problème est simple : ils ont cessé de produire des disques...
RF : Et puis, ça ne s'est pas vraiment bien passé entre nous. Ils nous avaient promis des tas de choses, notamment d'imprimer des posters promotionnels. Et à chaque fois que nous les relancions, ils n'avaient pas de temps, ou plus d'argent...
PH : En fait, nous faisions un peu office d'intrus, car Megarock était prioritairement un label de hard mélodique.
Parlons maintenant de votre musique. Comment se déroulent vos séances d'écriture ?
RF : Eh bien, le plus souvent, les idées de base viennent de Stefan et moi. Notre batteur, Jonas, écrit aussi quelques chansons, mais sa méthode est très différente. Il a une culture musicale très importante, il a suivi des cours au conservatoire, et notre façon d'écrire lui paraît souvent très... tordue (rires) !
PH : Généralement, nous partons d'un riff de guitare ou de basse, et chacun amène ses idées. Selon les cas, arriver à la version définitive du morceau peut prendre deux semaines... ou une année entière !
RF : C'est un énorme travail. Pour que les chansons acquièrent l'identité du groupe, il faut les jouer, les rejouer des centaines de fois...
SD : C'est pour symboliser tout ça que la pochette de l'album montre le corps d'une femme enceinte. Cet album, nous l'avons porté en nous comme un enfant, avec tout ce que cela implique de douleur et, parfois, de lassitude... et l'enregistrement fut comme un accouchement !
La production de Indian Summer est plus sophistiquée que celle des deux premiers albums. Etes-vous désormais plus sensibles à cet aspect de votre musique ?
PH : Tout à fait. Nous continuons évidemment à enregistrer nos morceaux dans des conditions 'live', car c'est indispensable au son Landberk, mais nous ajoutons plein de petits détails plus subtils à l'arrière-plan. C'est beaucoup plus intéressant à écouter, dans son salon, confortablement installé dans son fauteuil...
RF : Nous avons beaucoup plus réfléchi, cette fois, à la manière dont le groupe devait sonner. Le rôle de Simon a été crucial, c'est la raison pour laquelle il est crédité comme producteur de l'album. Il a fait un boulot incroyable au niveau du son, par exemple en utilisant des effets synthétiques analogiques. Et en tant que claviériste, il a considérablement élargi son registre...
Vous vous distinguez de la plupart des groupes de rock progressif par votre apparent refus de toute démonstration technique. Est-ce un parti-pris conscient de votre part ?
RF : Je suis d'accord pour dire que notre musique est très simple. Elle laisse une part très importante à la spontanéité. Pourtant, même si les mélodies sont simples, je crois que l'ensemble n'en est pas moins profond.
PH : En fait, je dirais que les morceaux de Indian Summer sont très compacts, dans le sens où ils sont construits à partir de tout un tas d'idées, mais que, grâce au travail d'arrangement, ils possèdent une sorte d'évidence.
RF : C'est vrai, le nouvel album est plus complexe que tes précédents. Mais nous accordons une attention particulière au fait que les chansons 'fonctionnent' en tant que telles. Qu'on puisse, par exemple, les chanter avec simplement une guitare, autour d'un feu de camp (rires) ! Il n'y a rien de pire que des morceaux qui ne sont en fait qu'un empilement de thèmes, seulement parce qu'il est de rigueur d'écrire des compositions en plusieurs parties... Donc notre musique est simple en apparence, mais en fait elle est faite de milliers de petits éléments mis bout à bout.
Que répondez-vous à ceux qui qualifient votre musique d'anachronique ?
RF : Je ne sais pas... il est vrai que nous utilisons des instruments et des sons qui étaient en vogue au début des années 70. Mais si on les trouvait modernes à l'époque, pourquoi ne le seraient-ils plus aujourd'hui ? En fait, je crois que Landberk; est un groupe très moderne...
Quels sont vos projets dans l'immédiat ?
SD : Notre batteur, Jonas, est parti aux Etats-Unis et va y passer toute l'année universitaire, jusqu'en juin 1997 donc. Nous n'allons pas pour autant rester inactifs. Richard Nettermalm, qui est connu par sa participation aux groupes suédois Egg, Fistfunk et Fleshquartet, va le remplacer à titre temporaire. Nous comptons donc donner d'autres concerts dans notre pays dans les mois qui viennent. Et nous allons commencer à écrire de nouveaux morceaux et penser éventuellement à des projets en dehors du groupe...
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°17 - Mars/Avril 1996)

