BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

All The Rage pochette

PISTES :

1. Life On The Blade (12:10)
2. All The Rage (8:15)
3. Ailleurs (6:49)
4. One Sky (7:25)
5. The Silent Thread (5:05)
6. The Immortals (9:30)
7. The One Who Knows (15:17)
8. Choices ( 6:25)

FORMATION :

Guy LeBlanc

(tous instruments, chant)

Natasha LeBlanc
Sylvie Dion

(chœurs [7])

EXTRAITS AUDIO :

GUY LEBLANC

"All The Rage"

Canada - 2004

Mahl Productions - 71:24

 

 

2003 aura été une année bien difficile pour Guy LeBlanc. Entre son éviction tacite (aucune déclaration officielle n'a été faite à ce jour, me semble t-il...) de Camel et les graves problèmes de santé de sa femme, les mauvais souvenirs ont eu de quoi hanter durant de longs mois la mémoire de notre ami Canadien. Mais ce dernier possède un atout de taille pour s'extraire de ses sombres pensées : son talent de musicien/compositeur. Il nous le dit d'ailleurs clairement dans l'entretien qui suit, la musique fut, parallèlement bien sûr à la convalescence positive de son épouse, une formidable thérapie pour lui. Il était donc logique que All The Rage, œuvre éminemment personnelle, ne paraisse pas sous le nom de Nathan Mahl mais bien sous celui de son unique compositeur. Guy LeBlanc, dont c'est ici le second album en solitaire (après Subversia en 1999), ne se contente pas de nous livrer le fruit de son introspection, mais nous offre bel et bien ce qui apparaît à ce jour comme l'aboutissement de sa démarche progressive.

L'avantage d'avoir réalisée l'interview avant de finaliser la rédaction de cette chronique ne fait aucun doute. Cela m'a en effet permis de tester une certaine intuition, ressentie à l'écoute de All The Rage. Car cet album ne se contente assurément pas de décliner une nouvelle fois le progressif virtuose que son auteur délivre depuis quelques années. Certes, la musique découverte ici capitalise sans nul doute tous les acquis de l'art jubilatoire (dans tous les sens du terme) rencontré chez Nathan Mahl, mais elle s'imisce dans une direction que certains (dont moi) souhaitaient lui voir emprunter... Les conseils d'Andy Latimer (cf. entretien) ont été entendus par Guy LeBlanc, et cela ne fait aucun doute à l'écoute d'un morceau comme «The One Who Knows».

En terme d'intuition, vous le constaterez aisément, je ne vais pas concurrencer Nostradamus ou Elizabeth Teissier... Car considérer le passage de LeBlanc au sein de Camel comme un élément fondateur de All The Rage sautera aux yeux de beaucoup de monde. On peut d'ailleurs légitimement se demander, et ce dès la première écoute, si certaines compositions n'ont pas été conçues au départ pour A Nod And A Wink, dernier album en date de Camel auquel Guy a collaboré activement... Le claviériste canadien le confirme même de manière à peine voilée dans l'entretien ci-après. Quoi qu'il en soit, All The Rage ouvre donc une brèche indéniable dans les certitudes musicales affichées juqu'alors par LeBlanc. Ce dernier a repris à son compte le symphonisme aérien de Camel, laissant dorénavant respirer bien davantage son progressif tout en continuant de lui offrir ses phénoménales périodes de frénésie instrumentale.

Sans surprise aucune finalement, LeBlanc offre ici une nouvelle fois la preuve qu'il est un claviériste de grand talent. Par contre, découvrir en lui un guitariste aussi consistant que délié aurait de quoi nous inviter alors à le placer parmi les artistes les plus doués du courant progressif. A contrario, son chant ne fera certainement pas l'unanimité. Celui-ci demeure relativement peu présent de toute façon, mais il ne fait aucun doute que les capacités vocales de notre ami Canadien n'ont pas la même flamboyance que ses aptitudes d'instrumentiste. Pour ma part, je dois avouer que ce constat ne limite en rien le bonheur que me procure All The Rage à chaque nouvelle écoute. Peut-être est-ce du au fait que LeBlanc module sa voix de manière différente sur chacune des 8 présentes compositions (de 5 à 15 minutes) : rageuse et gutturale sur «All The Rage», très «Latimer» sur «Choices», très émouvante sur «The Silent Thread», et... en français sur «Ailleurs» !!! Quoi qu'il en soit, Guy LeBlanc a eu l'intelligence de faire débuter All The Rage par une composition totalement instrumentale («Life On The Blade» et ses 12 minutes), plaçant l'auditeur dans les meilleures conditions possibles avant de le laisser aborder les morceaux chantés...

Au final, All The Rage déborde d'humanité et d'authenticité. En aucun cas, il ne serait question de considérer cet album comme une œuvre parfaite, ce serait même une dramatique erreur. Car de ses défauts, de ses aspérités serais-je tenté de dire, ainsi que des fractures de son auteur, All The Rage tire sa force et sa raison d'être. Œuvre souvent bouleversante, elle témoigne également d'un artiste en état de grâce sur le plan de son inspiration et de sa démarche musicale. Guy LeBlanc n'a pas hésité à placer son art au cœur de ses meurtrissures, sans chercher à bomber le torse, faisant simplement corps avec sa musique...

Olivier PELLETANT

Entretien avec Guy LeBLANC :

Guy LeBlanc

Alors que Nathan Mahl est désormais un groupe connu et reconnu dans le «monde» progressif, pourquoi sortir aujourd'hui cet album sous ton propre nom ?

J'ai envisagé un moment de faire de ce disque un album de Nathan Mahl. Mais je me suis rendu compte, dès le début, que les compositions étaient plus sombres et plus personnelles. En 1999, lorsque j'ai réalisé Subversia (mon premier album solo), la musique était suffisamment différente de celle de Mahl pour justifier un titre solo. C'est également le cas ici, je crois. Cela peut sembler un peu étrange, vu que je compose toute la musique des deux projets, mais je vois quand même une différence importante entre les deux. Quand je compose pour Nathan Mahl, je le fais en ayant à l'esprit la personnalité des musiciens qui composent le groupe à ce moment-là, et en fonction de ça, je les invite à relever le défi. Ce n'est pas le cas pour les morceaux de All The Rage, le seul défi était pour moi-même...

A ce propos, il est assez incroyable de constater que tu joues tous les instruments sur All The Rage. Est-ce plus simple, ou au contraire plus compliqué pour toi, de tout gérer ? Joues-tu également de la batterie, ou s'agit-il de programmations ?

Ce n'est ni plus simple, ni plus compliqué ! J'essaie toujours d'apprendre quelque-chose en composant ou en produisant des disques. Dans ce cas-ci, j'ai appris à jouer de la guitare, acoustique et électrique. J'ai aussi appris quelques nouveaux «trucs» en tant qu'ingénieur de son et producteur. J'ai toujours joué des claviers (et ça fait maintenant déjà 40 ans !), et j'ai commencé à jouer de la batterie quand j'avais 13 ans. Donc les parties de batterie ne sont pas programmées, mais jouées en temps réel - sur une batterie électronique il est vrai, d'où leur son... J'ai aussi joué plus de flûte à bec sur ce disque que sur les précédents.

Tu n'es pas tout à fait seul sur cet album, puisque tu crédites Natasha LeBlanc, l'une de tes filles...

Natasha, qui avait déjà joué de la flûte à bec sur Heretik 1, et chanté sur Heretik 2 et 3, était dans mon studio avec sa demi-sœur Sylvie un dimanche après-midi, et je leur ai demandé si elles voulaient chanter des chœurs dans le premier vers de «The One Who Knows». J'avais fait une chose semblable à la fin de Heretik 3 avec mon autre fille Kaleigh, quand elle n'avait que 9 ans. J'aime beaucoup provoquer de l'improvisation en studio.

Kaleigh ?!? Ce n'est pas un hommage à Marillion, quand même ?

Non ! C'est Dawn (ma femme) qui a choisi Kaleigh (sans le «y» du célèbre morceau de Marillion). C'est un nom d'origine celtique, et elle ne connaissait pas Marillion (ni d'ailleurs le prog en général) avant qu'on ne se marie...

Personnellement, je trouve que All The Rage contient certaines de tes plus belles compositions («The Immortals», «The One Who Knows»...). A leur écoute, on a parfois l'impression d'entendre un mix entre du Nathan Mahl (la virtuosité) et du Camel (le symphonisme). Est-ce ton passage dans Camel qui t'aurait influencé de la sorte ? Certaines compositions de n'auraient d'ailleurs t-elles pas été écrites au départ pour All The RageA Nod And A Wink ?

C'est très perspicace de ta part ! «The Immortals» et «The One Who Knows» ont en effet été composées en majorité avant A Nod And A Wink, et je les composais en effet avec la possibilité de les voir sur ce disque. Andy et moi voulions explorer beaucoup de concepts. Nous nous suggérions des tas de bouquins, entre autres Steppenwolf, par lequel ces deux pièces ont été inspirées. Il est donc vrai que quand je composais ces pièces, j'imaginais la guitare jouée par Andy. Je ne sais pas si c'est une influence plutôt qu'un choix de direction mélodique. S'il y a eu une influence sur ma composition depuis ma participation avec Camel, ce serait probablement au niveau de l'arrangement. Andy m'a toujours suggéré de laisser respirer l'auditeur. (rires) Par contre, j'ai eu le plaisir de voir Andy jouer des envolées 'holdsworthiennes', en rigolant dans le studio.

A propos de Camel, peux-tu nous en dire plus sur ton départ ? Es-tu resté en bon terme avec Andy Latimer ?

Hmh... Mon départ de Camel a été très soudain. J'étais prêt à faire la dernière tournée. J'étais même en Californie trois semaines après l'infarctus de ma femme, fin avril 2003. Mais trois jours après mon arrivée chez Andy, j'ai reçu un appel m'informant que la santé de ma femme ne s'améliorait pas; au contraire, l'infirmière m'apprit même que sa situation s'aggravait. Donc, je suis revenu à la maison, et je savais que je ne ferais plus partie du groupe, vu le risque de mon absence. Andy et moi sommes restés en contact couriel occasionel. Suite a mon départ, j'ai eu certaines froideurs avec «le management» du groupe.

Quand tu évoques le «management» de Camel, fais-tu allusion à Susan Hoover ? D'autre part, est-ce du domaine du possible de te revoir au sein de Camel dans le futur ?

Je préfère ne pas parler du management de Camel, et le sentiment est réciproque, je crois. Dans l'absolu, il serait bien sûr possible d'envisager une participation au sein du groupe en studio dans le futur, mais je n'ai aucune idée si mes services seront requis.

«The Silent Thread» est dédié à ta femme Dawn, qui a été gravement malade l'an dernier. Peux-tu rassurer nos lecteurs sur son état de santé ?

Sa convalescence a été quand même assez longue; près d'un an. Mais depuis le printemps, elle se porte beaucoup mieux. Nous avons reçu énormément de messages de sympathie de fans de Mahl et de Camel; ce fut vraiment chaleureux !

Une question qui va certainement te déplaire, mais je me dois de te la poser. J'ai lu sur le site de Lasers Edge le commentaire suivant concernant All The Rage : «Mais combien faudra-t-il le payer pour qu'il arrête de chanter ?»... Ce genre de sentence te touche t-elle ?

Je viens tout juste de lire cette chronique. C'est plutôt rigolo, non ?! Je connais Ken Golden depuis 1999. C'est lui-même qui avait recommandé mon groupe pour le premier NEARfest. C'est lui qui m'a présenté à Scott McGill, qui a joué sur Subversia. Je sais ce qu'il aime et ce qu'il n'aime pas dans mes disques. Mais, ce sont ses goûts à lui ! Je crois qu'il s'amuse à me faire une petite blague en même temps. Dans le passé, je m'intéressais beaucoup plus à ce qu'on écrivait sur moi. Par exemple, au moment de Shadows Unbound et Subversia, on comparait ma voix à celles des Lake et Wetton (mince, alors...). Après Heretik 1, on citait Hammill. Et après Heretik 2, on ne savait plus quoi penser !!! (rires). Pour Shadows Unbound, j'ai même fait appel à un nouveau chanteur (JP Ranger). Ma réponse est sur All The Rage, les paroles de «Choices» (la dernière pièce du disque) s'adressent particulièrement aux critiques. Mais pour ce nouveau disque, j'ai exploré toutes les possibilités avec ma voix; et je suis très content du résultat. Trop de whisky... trop de cigarettes !!! Je suis le Capitaine Haddock du prog ! (rires)

A propos du chant, tu utilises le français sur «Ailleurs». Est-ce important pour toi de montrer également ton appartenance à la communauté francophone ? Quel est la différence pour toi entre chanter en français et en anglais ?

Je suis francophone de naissance (acadien, plus précisément). J'ai appris l'anglais par moi-même, et mon expérience par rapport à ces deux langues a relevé essentiellement d'une adaptation aux accents régionaux. Ma famille déménageait souvent d'une province à l'autre, et je m'acharnais rapidement à adopter l'accent régional. «Ailleurs» est ma première chanson en français. Je trouve ma voix sur cette chanson plus «relax», moins forcée. Je ne pense pas dans une langue ou l'autre... Ma première langue fut la musique, de toutes façons. J'ai bien aimé chanter en français, et je compose d'ailleurs une nouvelle chanson dans cette langue pour mon prochain disque.

Le titre de l'album est assez intrigant. Peux-tu nous en dire plus ?

Il s'agit avant tout d'un jeu de mots - je fais ça souvent avec les titres ou les paroles de mes compositions. En dehors de son sens littéral («toute la colère»), «all the rage» se traduit également par «dernier cri» ou «à la mode». Mes chansons sur le disque sont plus accessibles, plus simples, plus mélodiques qu'avant. Moins de notes, plus de mélodie; moins de frivolité, plus d'émotion. Je ne pourrais pas faire un disque plus sincère, honnête ou introverti. Ma vie de l'an passé est toute entière dans ce disque : mes pensées, mes peines, ma rage, mon amour, ma folie, tout ! Une thérapie musicale, en quelque sorte !

Tu autoproduis tous tes albums. Est-ce un choix ou une contrainte ?

Mon but était de monter mon propre studio, afin de pouvoir faire mes disques quand ça me plaisait. J'ai reçu des propositions de plusieurs labels, mais je préfère rester autonome. Par contre, je dois aussi m'occuper de la promotion et de la distribution de mes disques, et ça, c'est du sport !

Peux-tu nous dire combien d'exemplaires des albums de Nathan Mahl et de ceux que tu as fait en solo tu as vendus à ce jour ?

Ça doit se situer aux a|entours de 10.000 disques, tous albums confondus.

Vis-tu de la musique ?

Parfois. Par exemple, entre 1992-98, j'en vivais complètement, et encore en 2000 et en 2002. Mais, voulant être compositeur et artiste indépendant, je préfère faire un autre boulot plutôt que de jouer les requins de studio ou, pire encore, cachetonner dans un groupe de reprises. Au Canada (comme dans d'autres pays, d'ailleurs), il existe un certain nombre de systèmes d'aide financière au sein de la communauté culturelle. Mais les conditions sont probablement les mêmes partout aussi. Je ne veux pas d'aide du gouvernement. Je ne veux pas être «compositeur à la cour» au service de la pseudo-bourgeoisie nord-américaine. Bref, vous voyez, si je ne vis pas toujours de mon art, c'est tout simplement parce que je suis trop têtu !

De manière générale, quelles sont tes influences, et les groupes (prog ou non) qui t'intéressent le plus actuellement ?

Mes influences se situent principalement dans les années 70. Elles vont de Jon Lord à Vincent Crane (Atomic Rooster), d'Elton John à Billy Preston, de Jan Hammer à Kit Watkins, de Keith Emerson à Rick Wakeman, de Steve Knight à John Evan (Jethro Tull)... Je pourrais continuer longtemps !! J'aime toujours beaucoup jeter une oreille sur les «grands classiques» du rock progressif. J'ai aussi été influencé par des compositeurs symphoniques : Prokofiev, Stravinsky, Bach, Mozart etc. Aujourd'hui, j'aime bien certains des groupes progressifs de la nouvelle génération; une liste partielle figure sur le site de Nathan Mahl, dans la page de liens. J'aime aussi beaucoup, mais ça n'a pas grand-chose à voir, Bruce Hornsby.

Sur quels projets travailles-tu actuellement ?

Je suis en plein enregistrement d'une pièce de 25 minutes avec Nathan Mahl pour le projet collectif autour de «L'Odyssée» d'Homère lancé par la revue finlandaise Colossus. J'enregistre aussi une série de «bœufs» avec Mike Sary (French TV) et Shawn Persinger (Boud Deun). Je produis le premier disque de ma fille Natasha. Je compose des nouvelles pièces pour un autre disque solo, et aussi pour Nathan Mahl. Je travaille aussi sur un DVD de Nathan Mahl (du vieux et du nouveau).

Un mot de conclusion pour nos lecteurs ?

Un gros merci à tous ceux qui achètent nos disques. Les messages d'encouragement que je reçois d'auditeurs des quatre coins du monde sont un véritable carburant pour moi. Je continuerai à faire de la musique aussi longtemps que les gens continueront à m'écouter !!!

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°55 - Octobre 2004)