BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Paradigm Shift (8:54)
2. Osmosis (3:26)
3. Kindred Spirits (6:29)
4. The Stretch (2:00)
5. Freedom Of Speech (9:19)
6. Chris And Kevin's Excellent Adventure (2:21)
7. State Of Grace (5:01)
8. Universal Mind (7:53)
9. Three Minute Warning (28:31)

FORMATION :

Tony Levin

(basses)

John Petrucci

(guitares)

Mike Portnoy

(batterie)

Jordan Rudess

(claviers)

LIQUID TENSION EXPERIMENT

"Liquid Tension Experiment"

États-Unis - 1998

Magna Carta / Mascot Records - 74:02

 

 

L'idée de départ de ce CD est, au choix, extrêmement racoleuse ou complètement géniale. Réunir, le temps d'une séance d'enregistrement, quelques-uns des instrumentistes les plus en vue de la scène progressive américaine... bref, constituer un (éphémère) 'supergroupe' progressif, comme il était coutume de le faire il y a une vingtaine d'années.

On sait depuis quelques temps que Pete Morticelli et Mike Varney, les deux têtes pensantes du label Magna Carta, n'ont de cesse de tenter, par tous les moyens, de donner un coup de fouet décisif à un renouveau progressif artistiquement probant, mais commercialement latent. La réalisation de compilations-hommages aux pionniers du genre (Pink Floyd, Yes, Genesis, Jethro Tull, Rush...) était une première étape; avec Black Light Syndrome (Bozzio-Levin-Stevens) l'année dernière, Liquid Tension Experiment aujourd'hui, et bientôt Age Of Impact (Trent Gardner de Magellan et divers invités), l'ère des projets 'all-stars' semble ouverte.

C'est donc cette fois à Mike Portnoy, batteur virtuose et flamboyant de Dream Theater, que Magna Carta a confié la tâche de recruter sa 'dream-team'. Ravi de l'occasion, celui-ci pensa d'abord à Billy Sheehan (bassiste réputé sur la scène hard avec lequel il avait déjà travaillé sur Working Man, l'hommage à Rush) et Jens Johansson (ancien claviériste d'Yngwie Malmsteen qui vient d'intégrer Mastermind). Ceux-ci étant indisponibles, il opta finalement pour Tony Levin (décidément friand de ce genre d'expériences depuis quelques années) et Jordan Rudess (qui avait joué avec Dream Theater le temps d'un concert en 1994, puis avait assuré la première partie du groupe à plusieurs reprises avec son complice Rod Morgenstein). Il manquait encore un guitariste : après avoir envisagé une multitude de candidats, il se tourna logiquement vers son complice de toujours, John Petrucci.

Le style musical honoré par Liquid Tension Experiment est largement tributaire des circonstances de sa réalisation. Celle-ci (écriture et enregistrement) s'est étendue, pour des raisons liées aux disponibilités de chacun, sur à peine une semaine. Pas le temps, sur une durée aussi réduite, d'espérer affirmer une réelle identité collective ou se lancer dans un travail de composition pleinement abouti. Nous sommes donc en présence du témoignage pris sur le vif à mi-chemin entre la jam-session impromptue et le travail d'un véritable groupe.

Ce n'est d'ailleurs certainement pas un hasard si alternent, au fil du CD, plages écrites et improvisées. Ces deux facettes du projet s'avèrent d'ailleurs étonnamment complémentaires. Si la première représente assez fidèlement de ce qu'il était légitime d'attendre des quatre musiciens réunis ici, la seconde est plus surprenante, et pour tout dire assez rafraîchissante, reprenant le flambeau d'une pratique de l'improvisation rock que seuls quelques très rares groupes (le King Crimson de 1973-74 en tête) avaient réussi à maîtriser. Grâce en particulier au talent de Tony Levin (dont on se souvient qu'il a débuté sur la scène jazz new-yorkaise), l'écueil du remplissage stérile, y compris sur le pourtant très long "Three-Minute Warning", même si sa presque demi-heure n'est logiquement pas exempte d'errances ou de longueurs (le contraire eût été étonnant...), est évité.

La substantifique moelle du CD n'en demeure pas moins logiquement les cinq pièces écrites - "Paradigm Shift" (8:54), "Kindred Spirits" (6:29), "Freedom Of Speech" (9:19), "State Of Grace" (5:01) et "Universal Mind" (7:53) - qui, mises bout à bout, constituent finalement un album de durée fort honnête. Les premières secondes sont trompeuses, faisant craindre une débauche de virtuosité stérile, qui plus est dans un registre résolument 'heavy', mais la suite révèle plus de nuances : si les deux transfuges de Dream Theater ne peuvent visiblement s'empêcher de trouver régulièrement refuge dans les clichés hard-progressifs, ils savent aussi calmer le jeu et mettre leurs compétences techniques époustouflantes au service de plus de subtilité.

John Petrucci délaisse ainsi de temps en temps les riffs plombés qu'il affectionne tant pour offrir quelques solos plus lyriques et mélodiques, ou pour se livrer à des courses-poursuites haletantes avec son collègue claviériste Jordan Rudess. Dommage que ce dernier soit si discret, son accompagnement aux synthés étant généralement couvert par les parties rythmiques de Petrucci, et le son qu'il utilise pour ses solos étant souvent proche de celui d'une guitare... Il faut tout le dépouillement de "State Of Grace" pour que l'auditeur prenne véritablement conscience de sa présence. Mais l'effacement des claviers par rapport à la guitare est semble-t-il une loi du genre, en matière de hard-progressif, fût-il instrumental...

Si l'inspiration est relativement homogène sur ces morceaux, il convient de mettre en exergue le dernier d'entre eux, "Universal Mind". Plus encore que les précédents, où se succédaient de manière finalement un peu prévisible séquences dynamiques et apaisées, celui-ci est un véritable déchaînement créatif qui laisse entrevoir ce qu'aurait pu être (ce que sera ?... on l'espère !) Liquid Tension Experiment avec quelques jours ou semaines de pratique en plus : une formidable machine à jouer, capable de tous les exploits, de toutes les audaces. Car si ce CD est bon, pour ne pas dire très bon, il aurait pu être encore bien meilleur, si en plus du talent, nos quatre compères avaient eu... le temps !

Aymeric LEROY

Entretien avec Jordan RUDESS et Tony LEVIN :


Liquid Tension Experiment est le dernier en date d'une série de projets «all-stars» réunissant les meilleurs musiciens progressifs du moment. Pensez-vous qu'il s'agisse d'une bonne façon d'initier un large public à la facette la plus audacieuse du rock progressif ? Ou voyez-vous simplement cette expérience comme le moyen de jouer avec d'excellents musiciens ?

JR : Je trouve que c'est un concept sympa. J'espère avoir la chance de faire un autre album avec LTE, et également enregistrer avec d'autres musiciens du même acabit dans le même genre de contexte. Je suis persuadé, par ailleurs, qu'il y a beaucoup de gens un peu partout qui ont envie d'entendre des musiciens se donner vraiment à fond. Il est vital que les musiques progressives gagnent du terrain. Un projet comme celui-ci est certainement un bon moyen d'aller dans ce sens et de redonner à ce genre de musique une plus grande visibilité. Un label comme Magna Carta, qui bénéficie d'une excellente distribution, est bien placé pour relever ce défi.

TL : Pour moi, LTE a avant tout été l'occasion de jouer avec d'excellents musiciens avec lesquels je n'aurais sans doute pas travaillé autrement. La semaine que nous avons passée en studio tous les quatre fut une expérience particulièrement plaisante, et la réalisation de l'album un grand défi. J'espère que nous pourrons prolonger ce plaisir par des concerts...

Pour des raisons d'incompatibilité de vos emplois du temps respectifs, le processus d'écriture, de répétition et d'enregistrement s'est étendu sur à peine une semaine. Quels sont les aspects positifs et négatifs d'une telle contrainte temporelle ? Pensez-vous que le résultat final aurait été très différent si vous aviez disposé de plus de temps ?

JR : C'était un grand défi. Jusqu'au jour de notre première et unique répétition, je pensais que cet album serait purement constitué de «jams». J'ai alors reçu un coup de fil de la maison de disques, qui m'a demandé si je pouvais au contraire venir avec des compositions bien structurées... Je remercie les autres d'avoir permis que cela soit possible. Je pense qu'une certaine magie est née de ces limitations de temps. Pour autant, je ne recommande à personne de travailler dans ces conditions, c'est extrêmement difficile. Personnellement, j'aime composer très rapidement. C'est presque devenu un jeu entre John Petrucci et moi-même - il jouait un riff, moi j'en jouais un autre en réponse, et ainsi de suite jusqu'à ce que ça devienne un morceau !

TL : Je pense qu'il est bon de conserver une certaine fraîcheur. Avec plus de temps et de travail, le résultat aurait été plus peaufiné, il y aurait sans doute eu des sections supplémentaires dans les morceaux. Mais l'essence du projet est bel et bien là, et si en plus il y a une excitation, un sentiment de surprise pour les musiciens, alors c'est une bonne chose !

L'improvisation est généralement associée au jazz, et les exemples d'improvisation rock réussie sont très rares. LTE en est un. Quel est votre opinion sur le sujet ?

TL : Je trouve qu'il y a beaucoup de musique improvisée très intéressante en ce moment, et pas seulement dans le domaine du jazz. Avec King Crimson, nous travaillons beaucoup avec le concept d'improvisation totale, en particulier lors des concerts... Souvent, d'ailleurs, ce que nous faisons finit par se retrouver sur disque...

JR : A mon avis, l'improvisation est une manière très importante de s'exprimer, dans quelque style que ce soit. Quelque chose dont les gens n'ont pas toujours conscience, c'est que pour improviser au sein d'un groupe, il faut pouvoir s'entendre bien les uns et les autres. Hélas, souvent, dans un contexte rock, tout est très fort et si vous n'avez pas d'excellents moniteurs, toute interaction réelle est exclue. Dans le studio où nous avons enregistré, c'était évidemment plus commode, et nous avons pu nous laisser totalement aller. Bref, c'est un concept tout à fait valable selon moi.

Tony, dans les années 70 et 80 tu étais surtout connu comme musicien de studio, mais ces dernières années tu as participé à un grand nombre de projets dans lesquels tu tiens un rôle plus prédominant, qu'il s'agisse des albums avec Steve Gorn et Jerry Marotta, Terry Bozzio et Steve Stevens, B.L.U.E., ou encore ProjeKct One. Pourquoi ? La période actuelle se prête-t-elle mieux à des activités de ce genre ?

TL : Effectivement, dans les années 70, j'étais un musicien de studio. C'est un traval intéressant, mais je ne pense pas qu'il convenait à mon style de jeu. J'ai donc pris la décision tout à fait consciente de laisser un peu cela de côté et de faire davantage de scène. Lorsque j'ai commencé à jouer avec Peter Gabriel, j'ai fait moins de studio, même si j'ai continué à participer à de très bons albums, et plus de concerts. Je pense que la qualité de mon jeu a beaucoup progressé de ce fait. Et puis dans les années 90, j'ai créé mon propre label, Papa Bear Records, afin d'y sortir des projets plus personnels qui n'auraient pu voir le jour ailleurs. Ce label n'est pas conçu pour vendre énormément, mais il m'apporte beaucoup de satisfaction car je jouis d'une totale liberté. J'en profite également pour promouvoir, par le biais des livrets, mes autres activités artistiques - la photo, pour «World Diary» et «From The Caves Of The Iron Mountain», et la peinture à l'huile, inspirée par la musique, pour «Bruford Levin Upper Extremities».

Jordan, avec la présence de deux membres de Dream Theater, la musique de LTE est forcément très puissante. As-tu éprouvé des difficultés à te faire entendre au milieu du «mur du son» de la guitare de John Petrucci ? Cela a-t-il influé sur ton choix de sons ?

JR : Il est évidemment plus difficile de se faire une place dans un tel contexte. C'est d'ailleurs le cas dans le hard-rock en général, on a du mal à entendre les claviers. J'ai donc créé des sons dont je pensais qu'ils fonctionneraient dans cette optique. J'ai également utilisé un 'patch' que j'avais réalisé pour le Rudess-Morgenstein Project, très «mur-du-son» lui-même. Le problème, c'est qu'on peut facilement le prendre pour autre chose que des daviers ! Par exemple au début de «Kindred Spirits», lorsque le son est très puissant - c'est moi ! Par ailleurs, les compositions de l'album me laissent souvent des espaces de liberté, dans lesquels je peux me faire entendre davantage. Pour revenir au choix des sons, «Three Minute Warning» a été fait tellement vite que j'ai été contraint de parer au plus pressé et de faire confiance à ma bonne étoile. Et je me suis retrouvé avec un son d'orgue, alors que je n'en utilise jamais ! Le vrai défi, dans l'histoire, reste de jouer quelque chose qui aille bien avec ce que font les autres, qui ait un sens aussi bien pour le groupe que pour l'auditeur.

LTE est-il voué à rester une expérience sans lendemain, ou avez-vous des projets de second album, voire de concerts ? Avec le recul, que vous a-t-il apporté en tant que musiciens ?

TL : Il est difficile de dire ce que l'avenir nous réserve, les trois autres étant très pris par leurs tournées. J'espère qui y aura un autre CD et, si nous parvenons a coordonner nos emplois du temps, des concerts. Ce serait une bonne chose pour la musique, J'aime beaucoup voir la musique se développer, vivre sa vie propre à partir du moment où elle est jouée devant un public. C'est ce qui me procure le plus de plaisir dans la réalisation d'un tel projet...

JR : J'adorerais voir LTE reprendre du service, que ce soit pour un album ou pour une tournée. Ce serait formidable, mais cela dépend encore une fois des activités de chacun. Je crois que nous avons tous pris beaucoup de plaisir à faire ce disque. Pour ma part, travailler avec de bons musiciens m'apprend toutours beaucoup. Les écouter sur disque, c'est une chose, mais jouer avec eux dans un tel cadre, c'est une expérience irremplaçable ! J'ai vraiment l'intention de participer à d'autres projets de ce genre à l'avenir, de faire ce que Mike a fait avec LTE : réunir des musiciens que j'apprécie et faire un disque avec eux. C'est un peu comme un rêve devenu réalité, et je suis sûr que c'est l'impression que nous avons tous eue en faisant cet album.

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°25 & 26 (Mars/Été 1998)