BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Change (20:05)
2. Motions Of Desire (6:32)
3. Full Circle Poetry (14:15)
4. Without Knowing Why (7:55)
5. Illusion & Reality (Part I) (10:18)
6. Illusion & Reality (Part III) - Final Breath (4:49)
7. Illusion & Reality (Part IV) - Reprise (3:09)
8. Dream Vision (7:50)

FORMATION :

Eirik Hanssen

(chant)

Kim Stenberg

(guitares)

Gilbert Marshall

(claviers, chant)

Jan T. Johannessen

(batterie)

Allan Olsen

(chant)

Lars Petter Holstad

(basse)

MAGIC PIE

"Motions Of Desire"

Norvège - 2005

Autoprod. - 74:58

 

 

Autant le déclarer d'emblée, cela faisait longtemps que l'on avait pas entendu un premier album d'une telle qualité ! Magic Pie frappe ici un grand coup et il ne fait nul doute que nous tenons là une des grosses révélations de cette année 2005. Pour la petite histoire, sachez que les six membres de cette formation avaient d'abord envisagé de former un groupe de reprises avant de se décider - et grand bien leur en a pris - de créer finalement leurs propres compositions originales, avec l’intention de mêler progressifs 'seventies' et contemporains.

Les influences citées par les musiciens, avec en tête Spock's Beard et les Flower Kings, sont à ce titre assez éloquentes, et résument parfaitement le style qu’ils ont choisis d’honorer : un progressif coloré et ambitieux, fortement ancré dans les années 70, mais sachant en éviter le passéisme tout en incluant des sources d'inspiration plus modernes, puisées en particulier dans le courant hard-progressif (Dream Theater est également mentionné comme influence importante). Mais alors que les deux groupes cités en début de paragraphe semblent avoir de plus en plus de mal à surprendre (ambition progressive en régression chez les américains, manque de renouvellement pour les suédois), Magic Pie retrouve la fraîcheur qui habitait justement leurs premières œuvres. Cela se traduit tout simplement par une musique riche, vivante, menée tambour battant, aux morceaux toujours inventifs et surprenants (huit au total, dont la durée oscille entre 3 et 20 mn). L'intérêt est ainsi constamment relancé, que ce soit à travers un break inattendu, une envolée symphonique particulièrement inspirée, voire certaines parties encore plus étonnantes, tel ce passage chaloupé limite reggae sur "Full Circle Poetry".

Une des caractéristiques principales de la musique des norvégiens est donc cette tonalité "hard" assez prégnante, sans toutefois jamais être étouffante, principalement exprimée à travers la guitare de Kim Stemberg. Ce dernier semble être la principale force motrice du groupe, puisque non content de composer les trois quart du répertoire, il a également produit et mixé l'album, et s'est même chargé d’en concevoir la pochette. Son jeu flamboyant, massif sans être pesant, oscille entre riffs telluriques à la Deep Purple ou Rush et soli virtuoses, dont la vélocité évoque un Petrucci ou même un Malmsteen (mais heureusement sans dérive démonstrative). Il sait varier aussi ses interventions, et l'on a ainsi droit à quelques envolées plus "Stoltiennes" (sur le morceau titre par exemple), comme à de fréquentes accalmies acoustiques, tantôt délicatement folkloriques (peut-être les seules traces des racines scandinaves du groupe), tantôt plus rythmées.

Mais n’en déduisez surtout pas pour autant que les claviers, assurés par Gilbert Marshall, sont relégués au second plan, bien au contraire. En plus d'assurer l’assise symphonique de la plupart des morceaux, ils se livrent souvent à de passionnants et jouissifs duels avec la guitare, au cours desquels un orgue Hammond rugissant et très présent se taille la part du lion. C'est tout l'esprit des années 70 qui est alors ressuscité avec un culot admirable, pour notre plus grand plaisir ! Et pour revenir à Dream Theater, certains sons et solos rappellent immanquablement la star du métal-prog, en particulier sur le quasi-instrumental "Dream Vision" (titre composé par le batteur Jan Torkild Johannessen).

Le chant, pour sa part, se révèle excellent ! Assuré par deux chanteurs aux timbres puissants et chaleureux (avec un feeling exubérant très "américain"), il n'est pas comme souvent le parent pauvre du cd. Le travail sur les chœurs rappelle bien sûr Spock's Beard même si, à la différence de ces derniers, les parties instrumentales restent largement majoritaires. Les mélodies se révèlent quant à elles d'une redoutable efficacité, et rentrent dans la tête dès les premières écoutes, pour difficilement en sortir...

Difficile de mettre en avant une composition en particulier, tant tous les titres semblent habités de la même ferveur et du même plaisir de jouer communicatif. Mais il est vrai que "Illusion and Reality Part 1" (10:18) et surtout "Change" (20:05), morceau d'ouverture aux développements débridés et hauts en couleur (peut-être aussi le plus symphonique), offrent un condensé parfait de ce que Magic Pie peut offrir de meilleur au monde progressif (les notes du livret du cd confirment que le groupe en est également conscient). Sans oublier le plus court mais puissant "Without Knowing Why", dont les épanchements instrumentaux convulsifs sont peut-être parmi les plus fulgurants qu’il nous ait été donné d’entendre dans le genre depuis les heures de gloire de Spock’s Beard.

Des défauts ? Pas vraiment, mais pour être totalement juste, il est vrai que le cd est peut-être un peu long (près de 75 mn), et s'il n'y a pas vraiment de remplissage, une petite coupe d'une dizaine de minutes (le plus prévisible "Dream Vision" par exemple...) aurait sans doute rendu le tout plus intense. Et pour chipoter encore un peu, la production, bien que très honorable, manque d'ampleur, tandis que la pochette aurait pu être plus soignée. Bref, quelques travers de jeunesse qu’il devrait être relativement facile de corriger dans l'avenir.

Vous l’avez compris, pas de quoi gâcher la réussite largement constatée sur ce Motions Of Desire. Magic Pie possède un charisme musical éclatant (en attendant de les voir sur scène...) et se joue des clichés prog avec une aisance et une maturité remarquable. Autant de qualités qui permettent de fermer les yeux sur des influences encore un peu trop voyantes, et surtout de pronostiquer sans prendre trop de risques un avenir radieux pour le groupe...

Clément CURAUDEAU

(chronique parue dans Big Bang n°58 - Été 2005)