BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1.  K.A I — 11:12
2.  K.A II — 15:53
3.  K.A III — 21:43

FORMATION :

Stella Vander

(chant, percussions)

Isabelle Feuillebois

(chant)

Himiko Paganotti

(chant)

Antoine Paganotti

(chant)

James Mac Gaw

(guitare)

Emmanuel Borghi

(piano, Fender Rhodes)

Frédéric d'Oelsnitz

(Fender Rhodes)

Philippe Bussonnet

(basse)

Christian Vander

(batterie, chant, percussions)

MAGMA

"KA"

France - 2004

Seventh Records - 48:58

 

 

Le voici enfin, le tant attendu «nouvel album» de Magma ! Il était grand temps que vienne s'ajouter à la discographie du groupe une œuvre plus digne de son talent que l'affligeant Merci, son dernier opus en date, publié il y a plus de vingt ans. C'est désormais chose faite, mais pour cela, Magma aura dû opérer un double retour aux sources, et c'est ce qui rend quelque peu compliquée l'appréhension critique de ce KA, dont on se demande dans quelle mesure on peut vraiment le considérer comme une «nouveauté».

Quelques précisions s'imposent sans doute, à ce stade, pour les non-initiés. La composition de «KA» (abréviation de «Kohntarkosz Anteria») date, en grande partie au moins, de 1972-73, c'est-à-dire l'apogée créatif de Christian Vander. Une période durant laquelle la production discographique du groupe était trop espacée pour absorber ce trop-plein de prolixité : c'est ainsi que, par exemple, le premier mouvement éponyme de la suite «Theusz Hamtaahk» resta inédit sur disque pendant de longues années. Et ne parlons pas de la fameuse «Dawotsin», laissée inachevée sur le métier pour une sombre histoire de plagiat (Vander prétend que Mike Oldfield, présent lors de séances de travail aux Manor Studios, en aurait «emprunté» le motif principal pour Tubular Bells !).

A l'origine, «KA» devait être le chaînon manquant entre Mekanik Destruktiw Kommandoh et Kohntarkosz. On retrouve d'ailleurs au détour de cette composition de brèves citations de ces dernières. Pour quelle raison «KA» ne vit-il pas le jour à l'époque ? Hormis l'explication d'ordre technique avancée plus haut, sans doute Christian Vander ne le considérait-il pas totalement achevé. Certes, il semble que la pièce ait été jouée en concert, à quelques rarissimes occasions, début 1973, mais qu'il ait été très vite décidé de la démanteler pour n'en retenir que trois séquences isolées : «Gamma Anteria», «Gamma» et «Om Zanka», dont des versions figurent sur la compilation Inédits de 1977, et que l'on retrouve enfin aujourd'hui dans leur contexte initial. Enfin, tout n'est pas forcément aussi clair puisque «Om Zanka» avait été recyclé entre-temps dans la première mouture de «Kohntarkosz» (cf. celle figurant sur BBC 1974 Londres).

Quoi qu'il en soit, et pour revenir à notre problématique de départ, il paraît évident que, si l'essence musicale de «KA» remonte bel et bien à une trentaine d'années, sa présente concrétisation discographique n'en demeure pas moins profondément actuelle. A cela, plusieurs raisons. La plus évidente est le talent et la fougue juvénile de l'équipe réunie actuellement autour du patriarche, que ce soit l'implacable trio électrique MacGaw-Borghi-Bussonnet (renforcé depuis l'an dernier par un second claviériste, Frédéric d'Oelsnitz) ou le bataillon choral formé par Stella Vander et Isabelle Feuillebois avec la brillante progéniture paganottienne, Antoine et Himiko. Mais au-delà de l'aptitude de ses interprètes à la dépoussiérer et la moderniser, c'est la capacité de cette musique à transcender le temps qui s'avère la plus décisive au final. Un constat qui vaut du reste pour tout ce que Vander a composé pendant l'âge d'or de Magma.

Cette intemporalité est plus évidente encore sur l'incarnation studio de «KA» que dans la version proposée en concert, dont elle se distingue à plusieurs égards d'un point de vue formel. Il y a d'abord l'importance accrue des voix, parfois démultipliées bien au-delà de ce qui est possible sur scène (et pourtant, la puissance polyphonique du quatuor vocal de Magma permet déjà beaucoup), par exemple pour l'ouverture du deuxième mouvement (qui fait écho à celle de «Kohntarkosz»). La production de Francis Linon (assurément sa plus réussie à ce jour) renforce cette richesse par une utilisation imaginative du spectre stéréophonique et un mixage qui n'hésite pas à reléguer parfois les chœurs au second plan pour mettre en valeur telle ou telle prestation instrumentale. Il y a aussi l'utilisation fréquente du piano acoustique en lieu et place de l'habituel Fender Rhodes, qui n'a été conservé que dans les séquences (relativement nombreuses toutefois) où son timbre unique sert mieux les atmosphères développées. Dernier luxe formel autorisé par le studio, l'opportunité offerte à Christian Vander de se dédoubler pour officier à la fois à la batterie et au chant dans la seconde moitié du morceau, alors qu'en concert il reste muet, totalement mobilisé derrière ses fûts.

Ces choix de production confèrent à «KA» une apparence formelle plus luxuriante et un spectre dynamique notablement élargi par rapport à ses interprétations scéniques : les fortissimos succèdent aux pianissimos, des séquences richement orchestrées à d'autres beaucoup plus minimalistes... Cet art du contraste se retrouve évidemment dans la substance même de la musique, tour à tour dissonante et agressive, puis d'une éclatante et sublime limpidité mélodique. Une dualité qui est plus que jamais au cœur de l'incroyable force de séduction de la musique de Magma. Il faut certes un certain temps pour apprivoiser cette beauté subtile, et le non-initié pourra être rebuté de prime abord par ses aspérités, mais les écoutes successives révèlent, au-delà d'une mise en forme rythmique souvent touffue, une simplicité et une accessibilité que le projet Les Voix de Magma avait brillamment mises en évidence il y a quelques années.

La musique de Magma apparaît en fait comme une formalisation «maximaliste» (de par la puissance orchestrale développée) de compositions au départ beaucoup plus dépouillées et épurées, dont on sait que Vander les élabore muni seulement d'un piano et de sa voix. Et si entre-temps l'œuvre s'est parée d'atours plus élaborés, cette simplicité fondamentale n'en continue pas moins de l'imprégner en profondeur. Bien sûr, il serait difficile de prétendre que les instrumentistes de Magma ne dédaignent jamais, à l'occasion, rouler des mécaniques ou s'aventurer dans une complexité plus démonstrative. Mais ces moments-là sont l'exception et non la règle : derrière son exubérance de façade, Magma est en réalité un groupe économe de ses effets et d'une extrême rigueur dans ses choix d'interprétation.

Cette description délimite assez bien les accointances de Magma avec le rock progressif. Si celles-ci apparaissent avant tout formelles, elles n'en sont pas moins considérables : rythmes complexes et sans cesse changeants, complémentarité subtile des différents musiciens, passes d'armes instrumentales flamboyantes (avec une mention particulière au solo de synthé de Borghi sur «Om Zanka»), grandeur symphonique... Bien sûr, le groupe serait sans doute réticent (comme la quasi totalité de ses confrères du reste) à endosser ce qualificatif maudit. Le lui appliquer ne relève aucunement de notre part d'un désir de l'enfermer dans une catégorie limitative, mais simplement d'une volonté de souligner à quel point les conceptions musicales exprimées par Magma comptent parmi les expressions artistiques les plus convaincantes issues de cette école musicale.

Si Magma et le rock progressif sont tout sauf des propositions équivalentes (aucune des deux ne pouvant prétendre englober l'autre), ce dernier n'en demeure pas moins la bannière stylistique la plus appropriée à sa musique. Continuer comme le font certains, y compris des journalistes réputés compétents, à affilier Magma au jazz - en vertu sans doute d'un politiquement correct dont le but serait d'éviter de concéder au 'prog' qu'il puisse exister des exceptions à sa prétendue médiocrité - est en tout cas stupide à tous points de vue : rien dans sa musique ne l'en rapproche, n'en déplaise aux esthètes un peu honteux d'écouter du «rock», a fortiori crypto-progressif...

Ceci étant précisé, il ne reste plus grand-chose à ajouter, à moins de se lancer dans une description linéaire, forcément réductrice, de la musique proposée sur ce CD. Pas question non plus de se lancer dans l'entreprise périlleuse d'en disséquer le propos littéraire : on sait depuis longtemps que le Kobaïen n'est pas tant une langue qu'une esthétique et que, pour peu que le message véhiculé dans les textes ait réellement un sens, le choix de l'exprimer dans une langue inventée le relègue automatiquement au second plan. Les quelques tentatives de Vander de s'adresser à nous en français ou en anglais, calamiteuses pour la plupart, auront achevé de nous en convaincre...

Il est compliqué de tirer un bilan synthétique de KA tant cet album est à la croisée d'enjeux multiples. Bien sûr, envisagé d'un point de vue strictement musical, cet album est tout simplement une réussite majeure et l'un des chefs-d'œuvre de Magma. Considéré sous l'angle «patrimonial», sa publication s'impose comme une nécessité absolue, comme l'avait été il y a trois ans celle de l'intégralité de la trilogie Theusz Hamtaahk en concert au Trianon, et comme devrait l'être la résurrection annoncée d'une autre suite inédite : «Emëhntëht-Rê», dont on ne connait jusqu'ici que des fragments épars («Hhaï» et les deux extraits inclus sur les rééditions CD du Live Hhaï et d'Udü Wüdü; le reste étant principalement constitué de la version longue de «Zombies», joué en concert en 1977), sera enfin dévoilé à l'occasion du concert de l'Olympia fin janvier et joué sur scène tout au long de l'année 2005, et certainement au-delà...

Quoi qu'il arrive, les amateurs de Magma ont tout lieu de voir l'avenir en rose, même si certains ne manqueront pas de regretter que Christian Vander tarde tant à accoucher de matière neuve, préférant ressusciter ses projets inachevés d'il y a trente ans. S'estime-t-il incapable d'en retrouver le souffle épique ? A-t-il simplement hiérarchisé ses objectifs et décidé que la sauvegarde et la mise en valeur de son corpus artistique devait être sa priorité ? Quelle que soit la réponse à ces questions, à supposer que Vander lui-même la connaisse, il serait regrettable de les laisser nous gâcher le plaisir considérable que Magma continue à nous donner, sur scène comme sur disque. Tant qu'il conservera ce niveau d'excellence, ayons l'élégance de taire ces critiques finalement très secondaires. Et réjouissons-nous d'une année 2005 qui s'annonce particulièrement faste pour Magma...

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°56 - Décembre 2004)