BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Opera Totale (46:54)

FORMATION :

Malleus

(arrangements, programmation Fairlight III, sons, mixage)

+ invités

(orchestre philharmonique Marchigiana, chœur S. Caecilia de Corridonia, divers solistes [voix, flûte, trompette, guitares électrique et acoustique, piano, batterie, percussions], compagnie théâtrale "La Rancia", groupe de yoga San Giuseppe of Josi...)

MALLEUS

"Opera Totale"

Italie - 1994

MCM Records - 46:54

 

 

Tout commence par une longue et lugubre nuit, en plein cœur d'un territoire mystérieux. Le ciel est d'un noir profond, "quelque chose" d'inconnu et d'étrange semble s'approcher, et finalement s'abat sur un village en proie à la terreur... Il n'y a plus rien, la pluie a cessé de tomber aussi subitement qu'elle était apparue. Et le temps, tel les gouttes de pluie, s'écoule lentement...

Tout commence ainsi, mais chacun pourrait trouver sa propre histoire à l'Opera Totale de Malleus, œuvre inclassable, pensée, réalisée par un artiste à plus d'un titre exceptionnel.

Pourtant, lorsque j'ai écouté ce CD pour la première fois, et vu défiler devant moi tout un tapis d'événements sonores, je ne me doutais pas que la vérité était toute proche.

Ayant même d'avoir lu avec intérêt la présentation du CD, écrite par le Dr. Fabio Filippetti, écrivain-chercheur en parapsychologie, et rencontré Malleus en personne à Paris, j'avais déjà pressenti l'essentiel de l'œuvre !

"Oui, c'est moi, dans mon studio, je t'ai envoyé des pensées, des ondes très fortes, et tu les as reçues, et d'autres aussi ont pu les recevoir !", me déclare-t-il, amusé et souriant.

Tout cela peut vous paraître un peu "compliqué", alors je vais vous raconter l'histoire de cet Opera Totale, de son élaboration à sa création définitive.

Une nuit, seul, Malleus se rend sur les ruines d'une forteresse, "Rocca Degli Ottoni", presque entièrement recouverte par la végétation; lieu baigné de légende, assiégé avant d'être mis à feu et à sang des siècles auparavant. Attiré par le mystère qui entoure ces vieilles pierres (cf. les photos du livret), Malleus décide de revenir sur place un peu plus tard, pour tenter une expérience de "self-hypnose", et ainsi remonter à l'époque du siège et de la destruction de la forteresse.

Nous sommes le 3 août 1978, il est Oh30. Pour se mettre en condition, Malleus utilise une bande contenant un message déclenchant le processus d'éveil de la conscience : 50 minutes de silence...

Tout de suite, il perçoit un son profond et puissant, qui l'accompagnera tout au long de son périple, au cours duquel il revit de façon invisible les terribles combats, les corps atrocement mutilés et les flammes de la destruction. Malleus n'en dira jamais plus, tant la simple énonciation de ces moments ravive en lui de terrifiants souvenirs.

Mais le plus extraordinaire, c'est que ce "voyage" n'a pas duré 50 minutes, non; en fait, la transe a duré quatre heures, comme si une force inconnue avait repasse plusieurs fois la bande, pour permettre à Malleus de découvrir un lieu merveilleux, plein de beauté et de paix, exactement ce qu'était la forteresse avant sa chute..

Incroyable, non ? Pourtant, quinze années plus tard, une pièce musicale unique de 47 minutes retrace cette aventure insensée... presque comme si on la vivait !

Il aura donc fallu à Malleus toutes ces années pour réussir à retranscrire cette expérience. "Mon thème d'enregistrement était le renforcement de la volonté, en utilisant l'inspiration musicale, l'inspiration des musiciens, l'énergie de tous les artistes, la recherche sur les sons" :

- L'inspiration musicale lui vient "à l'improviste", trois mois après l'expérience. Enfermé seul dans un studio, il jette les bases de ce qui est amené à devenir l'Opera Totale, avec une guitare, un piano, peu de choses... En 1988, il réalise Opera Prima, une version condensée, qu'il diffuse lui-même sans aucune promotion (5500 LP vendus - aujourd'hui introuvable !), "comme ça pour voir, pour tester la réaction des gens à cette musique".

- Les artistes, les musiciens qui ont participé à la version définitive, sont près de 1000 (!!!) : l'Orchestre Philharmonique Marchigiana, le choeur S. Caecilia de Corridonia, des solistes (voix, flûte, trompette, guitares électrique et acoustique, piano, batterie et percussions), la Compagnie Théâtrale "La Rancia", le groupe de yoga San Giuseppe of Josi, et les 25 groupes ésotériques réunis pour une même concentration à travers toute l'Italie, la nuit de 31 octobre 1992... plus les nombreux techniciens impliqués dans la réalisation.

- La recherche sur les sons : ingénieur du son de profession, Malleus possède son propre studio, très connu en Italie, et surtout le seul à posséder un Fairlight III, "une machine informatique fabuleuse, qui est capable de reproduire des milliers de sons... Magnifique !!!", ajoute-t-il, vraiment enthousiaste !. "J'ai également travaillé sur les basses fréquences, qui sont très difficiles à reproduire, sur les harmoniques des ondes...".

En tout cas, à l'écoute, on ne doute pas de ses compétences ni de ses connaissances. Et le résultat de toute cette créativité se ressent sur l'album, d'une qualité et d'une richesse sonore rarement rencontrées (voir, à ce propos, le post-scriptum de cet article).

L'expérience menée avec les 26 groupes "ésotériques" (25 répartis dans toute l'Italie, et un présent dans le studio le jour de l'enregistrement) pour créer l'effet "OM", mérite également qu'on s'y attarde. "Trois mois environ avec le 31 octobre 1992, j'avais contacté ces groupes, en leur demandant de se concentrer sur certains thèmes de réflexion, pour le jour dit, envoyer leur énergie psychique à travers l'espace, jusqu'à mon studio. Le son "OM" ne vient pas de la voix, il est transmis par tout le corps soumis à une intense émotion et une grande concentration" (écoutez aux alentours de la 17ème minute !).

Six mois d'enregistrement, 25 jours de mixape (en Dolby Surround !), et enfin, Opera Totale est achevé.

La musique, malgré sa source d'inspiration principale, est magnifique. Malleus, conscient de sa possible reconnaissance au sein du mouvement progressif, même s'il ne la revendique pas, la définit comme de la "psycho-music". Mais on pourrait dire aussi qu'elle ressemble à une musique de film, symphonique et médiévale. En tout cas, son pouvoir d'évocation est immense, c'est assurément une œuvre qui fait travailler l'esprit, l'imaginaire de ses auditeurs. Et si vous savez la savourer a sa juste valeur, vous vibrerez de toutes les émotions qu'elle dissipe. Du chant poignant (sans paroles) de Donatella Duranti aux tambours grondants de Danilo Brugnini, du piano de Marcello Colo à la guitare électrique solo de Renato Gasparini... bien des horizons musicaux sont couverts.

Malleus réalise là une œuvre d'exception (à comparer, si cela est possible, au Pillory de Jasun Martz, le côté monocorde et expérimental en moins...), qui mérite bien plus qu'une simple écoute distraite (le niveau de production est tel qu'on décèle sans cesse de nouveaux sons !).

Un mot sur la pochette du CD : un homme, nu, tente de gravir un escalier dont on ne peut voir la fin, mais ses pieds sont entravés par des chaînes qui le retiennent en bas. Un dessin qui participe à la compréhension de l'œuvre, montrant la difficulté pour la conscience humaine de s'échapper librement, puisque toujours retenue par le côté "matérialiste" de la vie...

Quant aux projets de Malleus, on ne peut pour l'instant rien en dire. "Je ne peux pas décider 'Tiens, aujourd'hui, je vais composer quelque chose'; ou encore, m'asseoir dans le studio avec tous les instruments [Ndr : Ah oui ! Il joue du piano, de la guitare, de la batterie, des percussions...; écrit couramment en gothique, en celtique et bien d'autres écritures !], et attendre que l'inspiration vienne. Ce n'est pas possible pour moi. Il faut que cela vienne d'ailleurs, autrement". Une autre attitude face à la création musicale...

Christian AUPETIT

P.S. : Attention ! Si vous tenez à votre équipement hi-fi, modérez la puissance de votre écoute aux passages avoisinant les 4:50 et 24:50. C'est écrit sur le dos du CD, et Malleus m'a raconté une anecdote cuisante à ce sujet... et ce ne sont pas des blagues, je vous aurai prévenus !!!

(chronique parue dans Big Bang n°10 - Mars/Avril 1995)