BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. A Legacy (6:16)
2. Deserve (4:23)
3. God (6:11)
4. Rich (5:42)
5. Enlightened (4:59)
6. Built-in Bastard Radar (4:52)
7. Tumble Down The Years (4:33)
8. Interior Lulu (15:14)
9. House (10:15)

FORMATION :

Steve Hogarth

(chant, claviers, percussions)

Mark Kelly

(claviers)

Ian Mosley

(batterie)

Steve Rothery

(guitares)

Pete Trewavas

(basse)

MARILLION

"Marillion.com"

Royaume-Uni - 1999

Castle - 62:25

 

 

Jethro Tull (qui vient de sortir Dot.Com au moment où nous rédigeons cette chronique) et Marillion : même combat, celui visiblement du manque d'inspiration dans le choix du titre de leur nouvel album. Internet est certes un formidable outil de communication (qui plus est à la mode car symbolisant le millénaire à venir), mais l'évoquer de la sorte suscite rapidement quelque doute sur le concept qu'il est censé évoquer... Cette volonté d'apparaître à la pointe du progrès semble même quelque peu désuète, et ne symbolise certainement pas une quelconque avance sur son temps. Une fausse bonne idée somme toute.

Mais peu importe, car dans le cas qui nous intéresse (celui de Marillion donc), le titre de ce onzième album-studio va a contrario de son contenu. Ce dernier traduit en effet une réelle avancée dans la quête de l'équilibre entre pop et prog que le groupe anglais semble rechercher, consciemment ou non, depuis plusieurs années... Au point que Marillion.com s'apparente rapidement à une probante réussite, celle de musiciens visiblement avides de donner un sens à leur musique pour l'extirper de règles par trop convenues... Marillion ne révolutionne certes pas son propos musical, mais lui donne une forme séduisante, celle capable de le mettre enfin (et définitivement ?) en phase avec la scène pop contemporaine tout en conservant les caractéristiques qui l'ont apparenté (plus ou moins, selon les périodes) au courant progressif...

Voyant sans doute dans cette attitude une possibilité de revenir 'dans le vent', sans pour autant passer pour un opportuniste qui prendrait le train en marche, Marillion s'est donc coulé - avec un naturel indéniable - dans l'environnement musical qui est actuellement celui de l'Angleterre, symbolisé en premier lieu par Radiohead et Massive Attack (deux influences revendiquées haut et fort, le titre final «House» ayant même eu comme titre de travail «The Massive Attack Song» !), sans toutefois délaisser totalement son héritage progressif.

Marillion reconduit donc, ce qui semble finalement relever du bon sens, la formule inaugurée sur This Strange Engine : une pop-rock sophistiquée, aux inclinations progressives épisodiques et limitées, et un long morceau purement progressif (ici, «Interior Lulu» et ses 15 minutes). Il ne faudrait toutefois pas croire que l'expérience extrême de Radiation soit implicitement reniée : Marillion capitalise clairement les seuls véritables acquis de cet album (qui, passé l'effet de surprise, s'avère bel et bien comme une œuvre musicalement mineure du groupe), qui se situaient au niveau de l'expérimentation sur les sons (cf. la voix trafiquée d'Hogarth sur «Built-In...»).

Certaines tendances observées depuis plusieurs albums sont poursuivies : la réintégration des claviers analogiques (on entend même, sur «Built-In Bastard Radar», un clavecin !), orgue Hammond et Moog en tête, celle-ci ne signifiant toutefois pas une réappropriation de clichés progressifs puisqu'elle correspond à un retour en grâce généralisé (chez les groupes cités plus haut). De toute façon, ces sons apparaissent systématiquement traités, ou altérés par la façon dont la production les intègre au son. Il en est de même pour la guitare de Rothery, dont le son traditionnel n'apparaît que rarement (le solo de «Enlightened»), même si derrière les sonorités plus 'sales' dont elle se pare, le lyrisme demeure («Go !», encore «Built-In...»).

Musicalement, l'album navigue entre des velléités différentes, voire antagonistes. Au progressif ambitieux et captivant de «Interior Lulu» (quelle superbe pièce !) répondent d'autres titres dont l'ambition est certes moindre mais qui révèlent, outre un sens mélodique particulièrement affiné, un travail de production créatif (le mixage a été assuré par le décidément incontournable Steven Wilson et par l'ingénieur du son de Seasons End, Nick Davis). Mais les moments de bravoure se découvrent plus particulièrement lorsque le groupe met en œuvre les méthodes d écriture décrites par Hogarth dans l'interview qu'il nous avait accordée l'an dernier, consistant à mettre bout à bout des séquences issues d'improvisations spontanées (c'est évident sur le morceau d'ouverture «Legacy» notamment) : le résultat s'avère alors particulièrement intéressant, car l'intérêt de l'auditeur se voit constamment relancé. On mettra à part le morceau final, «House», très atmosphérique (c'est là que la comparaison avec Talk Talk est la plus frappante). Rythme chaloupé imperturbable, nappes synthétiques, trompette à la Miles Davis, chant habité de Hogarth... Dix minutes envoûtantes qui concluent l'album sur une touche inédite (pour peu que l'on ne connaisse pas Massive Attack et consorts !).

La conclusion s'impose d'elle même, et rejoint celle formulée dans le cadre de la chronique du dernier album de Yes. Quand un compromis s'effectue sans compromissions, et s'il se réalise par et dans le talent mélodique et la science des arrangements, le résultat peut prendre des formes tout à fait réjouissantes. Ce Marillion.com n'est certes pas un chef-d'œuvre, mais montre combien ses auteurs sont des architectes sonores de génie. Le génie de faire cohabiter des éléments dissociables et de rendre cette cohabitation tout à fait naturelle. Au point que les déçus et les inconditionnels du groupe anglais devraient sans nul doute se retrouver autour de cet album. Marillion.com n'est peut-être pas (impossible encore de le dire) le meilleur opus de l'ère Hogarth, mais traduit quoi qu'il en soit mieux qu'aucun autre la fusion des différentes aspirations de ses auteurs... Il éclaire également l'arrivée à maturité d'une formule (le terme «pop-prog» est ici on ne peut plus adapté) qui pourrait assurément, vu la positive et actuelle conjoncture, permettre à ses créateurs d'en tirer enfin les fruits d'une reconnaissance mondiale. C'est maintenant ou jamais, les gars...

Olivier PELLETANT & Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°32 - Octobre 1999)

Entretien avec Steve ROTHERY :

C'est au lendemain du concert donné le 6 octobre 1999 par Marillion au MCM Café - après une très courte nuit de sommeil - que Steve Rothery a répondu avec sa modestie et sa gentillesse légendaires à nos questions, dans le hall d'un hôtel de Pigalle. Ce qu'il dit fera grincer les dents de plus d'un...

Après l'éclectique et controversé Radiation, Marillion.Com marquerait plutôt un retour à la grande tradition mélodique de Marillion...

Oui, tout à fait d'accord. Radiation était un album difficile. Il s'agissait d'une tentative délibérée de faire quelque chose de différent, d'ébranler les préjugés que les gens peuvent nourrir à notre propos. Cet album était à mon avis assez réussi, bien qu'il ne compte pas au nombre de mes favoris. Le mixage, notamment, aurait pu être meilleur... Je le trouve assez difficile à écouter, mais il contient tout de même son lot de très bonnes chansons. Cela dit, je reconnais que du point de vue du son et des mélodies, le nouvel album correspond davantage à ce qui, personnellement, me fait vibrer, du moins s'agissant de mon apport personnel.

Depuis le relativement simple This Strange Engine, votre musique semble être redevenue plus complexe, avec de plus en plus d'effets sur les sons et les voix, et des structures évitant le schéma classique couplet/refrain (même sur des morceaux courts en apparence directs comme «A Legacy» ou «Go»...)

Pour tout dire, nous n'avons jamais été très attachés à la structure couplet/refrain... !

Oui, mais les deux derniers albums contenaient majoritairement des chansons assez simples et directes basées grosso modo sur cette structure...

C'est vrai, il y avait là une volonté de simplifier notre musique et d'aller vers quelque chose de plus conventionnel en termes de structures, mais le plus souvent, ce que nous faisons obéit rarement à des formules préétablies - nos compositions tendent dans une certaine mesure vers des formes plus vagabondes, plus «cinématographiques»... Nous essayons toujours de «raconter une histoire» en paroles et en musique, et de créer quelque chose de plus intéressant structurellement, qui puisse en même temps nous offrir une plus grande latitude en matière de composition, sans nous soucier de cadres préconçus et dépassés.

S'il te fallait donner aujourd'hui une signification au terme «progressif», serait-ce pour toi trouver de nouvelles sonorités, plutôt que de composer de longs morceaux de bravoure... ?

Nous essayons de nous laisser imprégner par diverses influences, puis nous tentons de les incorporer dans ce que nous faisons... Nous essayons d'explorer de nouveaux territoires, ou même, sans aller jusque-là, de garder une ouverture d'esprit dans ce que nous faisons. Ne pas être fermés, ne pas nous arrêter à ce que, selon certains, le rock progressif classique doit être - en dehors de quoi rien n'est bon, et selon qui toute musique différente serait «impure», et bonne à brûler... C'est grotesque. Et surtout, je crois que c'est passer à côté de ce que ce type de musique doit être en premier lieu.

Depuis This Strange Engine, Marillion semble hésiter entre la pop/rock et le «progressif», et vous ne semblez pas avoir arrêté votre choix avec Marillion.com !

Je ne crois pas que la question soit de «choisir». C'est le reflet de notre façon de travailler, et de la façon dont nous interagissons en tant que musiciens ou paroliers les uns sur les autres. L'orientation que nous donnerons à telle ou telle chanson dépend de beaucoup de choses, de la coloration de l'idée musicale de départ ou des paroles sur lesquelles nous devons travailler. Nous la laissons grandir et suivre son chemin seule, et la direction que nous emprunterons s'imposera le plus souvent inconsciemment.

Cela dit, quand on doit composer sur des paroles comme celles d'«lnterior Lulu», on sait d'entrée de jeu que ce ne sera pas une chanson pop ! L'important, je crois, est de créer quelques instants de magie, que cela soit par le biais de chansons courtes ou longues. Dans nos compositions les plus 'pop', si vous tenez à ce terme, nous essayons là encore de saisir des étincelles de créativité initiales, d'essayer de leur donner vie, et de voir ce qu'elles donnent. Si nous nous refusions d'emblée ce genre d'expérience, nous nous priverions de bon nombre de ces moments de magie... Nous ne sommes pas crispés sur des idées préconçues, et si certaines de nos chansons ont une structure plus directe, nous n'en avons pas honte. Ce qui ne veut pas dire que nous en faisons notre credo. Nous ne nous sommes pas dit : «Maintenant, nous allons écrire des pop songs», ou d'autres stupidités du même genre. L'important est la qualité du matériau de départ, qu'il s'agisse d'un morceau court ou d'une longue composition complexe et évolutive...

Ian McDonald a dit un jour que la première chanson «progressive» avait été «Yesterday» des Beatles. Penses-tu qu'une chanson de deux minutes peut être plus «progressive» qu'une longue suite ennuyeuse ?

Oui. A dire vrai, nos «chansons courtes», comme vous le savez, sont rarement diffusées en radio, mais si jamais elles l'étaient, ce serait peut-être un moyen d'attirer l'attention des gens, d'essayer de leur faire apprécier ce qu'on fait et, à partir de là, de leur donner envie de découvrir plus largement notre musique et ce qu'on représente...

Jethro Tull a choisi le même titre que vous (Dot.Com) pour son dernier album. Drôle de coïncidence !

Oui, c'est très sympa de leur part ! (rires)

Pourquoi avez-vous choisi ce titre, et que signifie Internet pour le groupe et ses liens avec son public ?

Plusieurs choses : c'est d'abord une reconnaissance de l'importance d'Internet, et de la communauté «globale», planétaire. Que représente notre groupe aujourd'hui ? Les gens qui nous suivent ont tendance à être très polarisés à notre égard, ils nous aiment vraiment. On peut constater la profondeur de cet attachement partout dans le monde. Et grâce à Internet, nous pouvons toucher pour la première fois des pays comme le Chili, où des gens vivent vraiment ce que nous faisons. C'est une sorte de reconnaissance de cette communauté «globale» des fans de Marillion. Ils soutiennent vraiment notre passion pour ce que nous faisons. Un fort pourcentage d'entre eux vivent dans des pays éloignés. Pour prendre l'exemple de nos concerts semi-improvisés d'Oswestry, ou du Zodiac Show d'Oxford, cet été, des fans ont convergé en même temps des quatre coins du monde, du Canada, d'Australie, de Nouvelle-Zélande, du Japon, d'Israël... C'est extrêmement important pour le groupe, surtout avec le développement massif d'Internet dans les dix ou quinze ans à venir. Cela deviendra une partie très importante de la vie quotidienne de chacun, notamment avec l'apparition de la télévision interactive. C'est quelque chose qui va arriver tôt ou tard.

Mais ce n'est pas une idée nouvelle, puisque dès les années 80, votre fan-club s'appelait The Web...

Très juste ! Pour revenir à ta question, nous avions décidé d'appeler l'album Marillion.com avant d'apprendre que Jethro Tull avait choisi le même titre. Nous n'avons pas jugé nécessaire de changer. Ce choix nous paraissait judicieux pour cet album, et pour le stade d'évolution auquel est parvenu le groupe dans son parcours. Pour Marillion, je pense vraiment que c'était la bonne décision. Pour Jethro Tull, je ne sais pas... !

Marillion est une «entreprise d'écriture musicale» au fonctionnement démocratique quasi unique dans le rock business d'aujourd'hui - un fonctionnement qui explique peut-être pourquoi vous êtes toujours ensemble près de deux décennies plus tard... Comment travaillez-vous ?

Je pense qu'on peut plutôt parler de l'existence d'une alchimie entre nous. Il y a effectivement quelque chose d'unique dans la manière dont les différents membres du groupe interagissent les uns sur les autres. C'est quelque chose de très particulier... Nous nous entendons le plus souvent très bien en tant que personnes - faute de quoi, comme tous les autres groupes, nous finirions par nous séparer. Nous nous connaissons depuis si longtemps que j'ai l'impression que nous formons une véritable fratrie. Nous finissons par connaître les petites maniaqueries, les excentricités de chacun. Règne aussi entre nous un grand respect mutuel, qui donne à chacun la liberté dont il a besoin. Tout cela explique pourquoi nous sommes encore ensemble à enregistrer des disques.

Il n'y a pas de boss, comme Ian Anderson chez Jethro Tull...

Non, il y a des musiciens travaillant ensemble, chacun, selon le morceau, jouant le rôle de catalyseur en proposant une, ou deux, ou toutes les idées pour la construction d'une chanson. C'est à celui qui saura trouver l'étincelle qui donnera vie au morceau.

Vous composez ensemble, directement en studio, en improvisant ?

Oui, parfois. Cela dépend du morceau. Il nous arrive de jammer à partir d'une idée de départ. Pour «Enlightened», par exemple, j'avais déjà plus ou moins deux parties de guitare, et quand nous nous sommes réunis, nous en avons trouvé une troisième, de telle sorte que nous avons rapidement disposé de trois éléments fonctionnant ensemble, et qui ont formé la base de la structure de la chanson. Pour «House», l'idée de départ est venue à l'occasion d'un 'bœuf', puis l'un de nous l'a retravaillée seul pour la rapporter ensuite au groupe. Il n'y a pas de règle absolue.

Pour «Interior Lulu», vous êtes partis d'une idée (dont les membres du Web avaient eu un aperçu sur le «CD de Noël» 1998), pour aboutir à un résultat qui en est très éloigné...

Oui, nous avions enregistré cette ébauche pour «Radiation», mais nous n'en étions pas satisfaits. Le morceau a été entièrement refondu...

(Une serveuse apporte une grande tasse de café serré... Interruption. Steve Hogarth débarque à moitié en pyjama dans le hall de l'hôtel pour demander s'il y a des volontaires pour déjeuner... Cris et rires divers. La bande sera particulièrement difficile à transcrire !)

Les derniers albums de Marillion traitent pour une bonne part du divorce, des déchirements, de changements radicaux dans le cours d'une vie, avec très peu de « happy ends « (cf. «These Chains», «Now She'll Never Know», et maintenant «Tumbling Down», «A Legacy», «House»). Peut-on espérer des chansons un peu plus joyeuses à l'avenir !?

(Rires) Je pense que le dernier album comporte des côtés plus souriants... Un titre comme «Go» est très optimiste. Mais il faudrait demander aux paroliers, Steve Hogarth et John Helmer, leur avis sur la question - d'où tirent-ils leur inspiration et pourquoi ont-ils tendance à traiter en ce moment ce genre de thèmes... Toutefois, je pense pouvoir dire que les paroles de Marillion.com comportent des aspects plus optimistes. Cela dit, les chansons les plus tristes sont très souvent les plus belles. Elles ne sont pas les plus faciles à écrire, mais ce sont les plus vivantes... On touche difficilement les cœurs en chantant «La vie est belle ! Je suis heureux !». Beurk !

Pourquoi Marillion a-t-il fait appel à Steve Wilson pour Marillion.com ? Depuis quand le connais-tu ?

Nos contacts avec Steve Wilson remontent à une époque très lointaine - aux tous débuts du groupe, quand nous nous sommes séparés de Diz Minnitt et Brian Jelliman [respectivement premiers bassiste et claviériste de Marillion], et qu'il sont partis former un autre groupe je ne me rappelle plus le nom [Pride Of Passion, ndlr], avec une chanteuse... ça a pas mal marché pour eux. Brian Jelliman s'est fait à nouveau virer, et Steve les a alors rejoints, en tant que claviériste, en 1982. Cela fait donc très longtemps que nous évoluons dans les mêmes eaux.

Mais quel âge a-t-il ? Il a l'air si jeune...

Il doit manger bio (rires). Effectivement, il était très jeune à cette époque, en tous cas il est beaucoup plus jeune que les vieux croûtons de Marillion (rires) !... C'est étrange, effectivement, mais nos relations remontent à cette époque lointaine.

Comment en êtes-vous venus à travailler avec lui ? J'ai entendu dire que vous avez rencontré l'été dernier des problèmes de mixage ?

Oui, un vrai cauchemar. Quand nous en sommes venus au mixage de l'album, Stewart Every, qui avait déjà travaillé sur Radiation, et avait enregistré nos nouveaux morceaux, a essayé de les mixer, mais nous n'avons pas été très satisfaits du résultat. Nous avons alors fait appel pour le mixage à Trevor Vallis, qui a travaillé sur plusieurs titres, mais hormis sa version de «House», que nous avons retenue, nous n'étions à nouveau pas très contents du son obtenu. Là-dessus, nous avons rencontré Steve Wilson à l'un des concerts que nous avons donnés au Zodiac Club d'Oxford en juillet; je suis allé le voir à la fin du show pour lui demander s'il serait partant pour mixer une ou deux chansons de notre nouvel album, car j'éprouve un grand respect pour ce qu'il fait avec Porcupine Tree - pour son talent et ses capacités. Pourquoi pas, m'a-t-il répondu. C'est ainsi qu'on lui a fait mixer «Interior Lulu». Comme on a aimé le résultat, il a mixé un autre titre, et puis un autre, et puis un autre, il en a fait cinq en tout ! (rires). Je ne dirai pas qu'on lui doive à lui seul le sauvetage de l'album, mais il a ajouté un peu partout des couleurs à lui. Sans son apport, l'album ne serait pas aussi fort. Au cours d'un enregistrement, il peut arriver qu'on se plante complètement, et la phase la plus cruciale est le mixage, au cours duquel les morceaux prennent véritablement vie. Il faut prendre de grandes décisions : que faut-il atténuer, que faut-il mettre en avant... Nous lui avons laissé faire tout cela. Quand il est revenu, il avait pris certaines décisions qui ont pu nous paraître radicales sur le moment, mais il éprouvait une grande empathie pour ce que nous faisions, et notre collaboration a été très fructueuse.

Steve Wilson a récemment déclaré que sa musique «n'avait aucun rapport avec celle, très typée, de Marillion». Pourtant, quand on entend ses soli sur «Smart Kid» ou «Stop Swimming», pour ne citer que ces deux titres du dernier album, on ne peut manquer de leur trouver une énorme ressemblance avec les vôtres !!!...

(Rires) C'est probablement dû au fait que nous partageons des influences communes (David Gilmour, notamment). Cela dit, j'ai peut-être été plus sensible que lui à l'influence de certains musiciens, tels Steve Hackett ou Andy Latimer, en plus de ce que nous avons en commun, et qui ont moins compté pour lui. Pour sa part, je pense qu'il a été davantage influencé par David Gilmour, et son jeu est peut-être plus bluesy que le mien...

On pourrait dire qu'il s'inscrit davantage dans la lignée des groupes psychédéliques et planants, à l'instar d'Ozric Tentacles...

Oui... En ce qui me concerne, ce qui m'a vraiment marqué est le jeu des guitaristes véritablement mélodiques - l'intensité de l'émotion qu'il insufflaient dans ce qu'ils faisaient... Franchement, je ne pense pas avoir exercé une véritable influence sur Steve Wilson. Je pense qu'il apprécie ce que nous avons réalisé au fil des années, et que Marillion a été quelque chose d'important dans sa vie (il a notamment assisté à notre tout premier concert). Nous avons suivi des évolutions différentes, voilà tout - nous sommes deux rameaux d'un même arbre...

L'arbre au porc-épic, ou l'arbre aux souhaits ?... Que penses-tu du projet de Pete Trewavas avec Roine Stolt, Neal Morse et Mike Portnoy ? Aurais-tu aimé y participer ?

Le peu que j'en ai entendu - notamment certaines parties de guitares - me semble excellent, ce sont tous de remarquables musiciens, mais il est encore trop tôt pour porter un jugement en termes de style musical... Je ne pense pas que j'aurais pu trouver le temps pour y prendre part. J'essaie tant bien que mal de mener à bien un certain nombre de projets - notamment donner un successeur à «Carnival of Souls» - mais il n'y a jamais assez d'heures à mon goût dans une seule journée ! Cela étant, pour la première fois depuis plusieurs années, avec cet album, j'ai réussi à me concentrer entièrement sur Marillion, à faire le tri de mes différentes influences. J'ai pu ainsi me consacrer exclusivement à l'écriture - chose qui requiert tant d'énergie et d'attention. Mener en parallèle d'autres projets ne peut qu'être préjudiciable, même si on ne s'en rend pas compte sur le moment.

Le projet comportera une reprise de Procol Harum. Ce groupe compte-t-il parmi tes influences ?

Non... Le seul morceau de Procol Harum que j'aie vraiment aimé n'est pas le sempiternel «A Whiter Shade of Pale», mais plutôt «Pandora's Box» [sur l'album «Procol's Ninth», 1975]. Procol Harum ne m'a jamais vraiment passionné, à la différence de groupes comme Camel ou Caravan.

Quels groupes de la scène musicale actuelle recommanderais-tu ?

Il y en a deux ou trois que j'aime bien (longue hésitation), mais aucun ne sort véritablement du lot... Manic Street Preachers est un bon groupe. Travis aussi.

Écoutes-tu des groupes progressifs purs et durs comme Magellan, Flower Kings ou Spock's Beard ?

J'ai croisé hier soir Neal Morse dans le hall de l'hôtel. C'était très amusant de le voir là... Pour répondre à ta question... non (rires). Pour faire court, non. J'ai plutôt tendance à réécouter des albums qui m'émeuvent du point de vue des paroles ou de la musique comme les premiers albums de Joni Mitchell - «Blue», par exemple.

Je sais que tu aimes la musique celtique. Clannad ?...

Certains de leurs albums, et ce qu'ils ont fait avec Bono [«In a lifetime», 1986]. Leur musique d'«Harry's Game» [pour une série de la BBC, 1982], - un morceau absolument somptueux - est une de mes dix chansons favorites. J'écoute aussi souvent Vangelis. J'aime beaucoup ses musiques de film, pour leur atmosphère sombre... Et aussi Ry Cooder sur la musique de Paris-Texas. J'aime bien également Crowded House, The Blue Nile (leur album «Hats»), et le premier Jellyfish [«Bellybutton»]. La plupart de ces groupes ne sont pas assimilés au mouvement progressif... Je n'ai rien contre ce dernier. En tous cas, cela fait un certain temps que je n'ai rien entendu provenant de cette mouvance qui m'ait causé d'émotions véritablement fortes.

Marillion a récemment rendu hommage à Radiohead avec «Fake Plastic Trees», et - dans une moindre mesure - à Massive Attack avec certaines sonorités de «House» . C'est tout de même assez surprenant, dans la mesure où vous êtes les maîtres, et eux sont les apprentis... C'est en tous cas une marque d'humilité assez rare dans le milieu rock actuel...

Je ne sais pas s'ils seraient d'accord avec ça (rires) ! Radiohead et Massive Attack figurent parmi les groupes produisant la musique contemporaine la plus intéressante, vraiment. Je pense tout particulièrement au dernier album de M.A. [«Mezzanine»], et à cette chanson avec le clip montrant un fœtus... [«Teardrop»]. Un merveilleux morceau, avec une sorte de pulsation... Pour moi, cette musique est véritablement progressive, avec ses ingrédients mélodiques et atmosphériques. Elle est à mes yeux beaucoup plus progressive que... Euh...

Celle des Flower Kings ?...

Oui... Oh non. Les Flower Kings sont bons... Finalement, je ne citerai aucun nom pour n'offenser personne !

Maintenant, doit-on s'attendre à voir sortir un disque de Marillion chaque année ? Ou allez-vous marquer une pause en vous consacrant à des projets en solo ?

Cela dépendra. Nous devons réagir en fonction des circonstances. Nous ne saurons qu'à la fin de l'année comment a marché cet album, et seulement à partir de là, nous prendrons des décisions concernant l'album suivant.

Peux-tu nous dire quelques mots du second Wishing Tree ?

Il sera à la fois plus sombre et plus mélodique. Quelque chose qui ressemblera davantage à du Massive Attack qu'à du Joni Mitchell. Probablement. Beaucoup d'atmosphères sombres, avec des programmations - et deux ou trois choses beaucoup plus rock - un peu à la manière d'Alanis Morrissette... ! Quelque chose de très fort. Le problème est de trouver le temps pour boucler l'album. Comme Hannah Stobart vit maintenant en Californie, les occasions de travailler avec elle se font plus rares...

J'ai entendu dire qu'elle s'était mariée. Tu lui présenteras tous nos vœux...

Oui, elle s'est mariée le mois dernier avec un de mes meilleurs amis... Merci, je n'y manquerai pas (rires). Mais je pense qu'Hannah va passer quelques semaines en Angleterre à la fin de l'année et que nous pourrons travailler...

Quand reviendrez-vous en France ?

Nous essayons de trouver une salle à Paris pour un concert qui ferait suite à la tournée allemande, début décembre. Malheureusement, toutes les salles sont prises à cause de l'an 2000... En tous cas, nous reviendrons probablement en février pour 5 ou 6 dates à Paris et en province.

Philippe BABO
Remerciements à Valérie TOUSSAINT pour l'enregistrement et la transcription de cet entretien.

(Entretien parus dans Big Bang n°33 - Décembre 1999)