BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Between You And Me (6:28)
2. Quartz (9:07)
3. Map Of The World (5:02)
4. When I Meet God (9:18)
5. The Fruit Of The Wild Rose (6:57)
6. Separated Out (6:14)
7. This Is The 21st Century (11:07)
8. If My Heart Were A Ball It Would Roll Uphill (9:28)

FORMATION :

Steve Hogarth

(chant)

Mark Kelly

(claviers)

Ian Mosley

(batterie)

Steve Rothery

(guitares)

Pete Trewavas

(basse)

MARILLION

"Anoraknophobia"

Royaume-Uni - 2001

Intact - 63:41

 

 

Ainsi, il est enfin sorti, ce disque «révolutionnaire», comme il est dit dans le livret, avec la longue liste de ses 12 674 souscripteurs (dont Ian Anderson et Steve Wilson, entre autres personnalités, mais vous pouvez continuer à chercher, c'est très amusant). Un disque révolutionnaire par son financement, sinon par son contenu. Attendu avec impatience, Anoraknophobia (rappelons si besoin est qu'un anorak, en anglais, est une personne obsédée par une lubie, tels les fans de Marillion) a suscité toutes sortes d'espérances et d'interrogations : allait-il s'agir d'un disque avant-gardiste à faire pâlir de jalousie Radiohead ? Ou d'un retour aux sources, à la grande époque des années 93-95, avec la caution de Dave Meegan, le fameux producteur de Brave et Afraid of Sunlight ? Ni l'un ni l'autre, en fait (ou si l'on préfère, un peu des deux). La révolution, en fait, n'a pas eu lieu.

Pour faciliter (ou plutôt compliquer) la tâche des critiques, Steve «H» Hogarth, le chanteur-leader de Marillion, a publié au moment de la sortie d'Anoraknophobia un communiqué de presse dans lequel il interdit aux journalistes d'utiliser les termes «Genesis», «concept album», «Fish», «heavy metal», «dinosaures», «prévisible» et «rock progressif» pour rendre compte de l'album. Avant d'ajouter qu'il s'agit d'une collection de chansons «contemporaines, subtiles et extrêmement pertinentes ('relevant')» [sic], et que si «on s'attend à un album bourré de prog-rock auto-complaisant et inconséquent, alors on risque d'être très déçu».

Une fois le décor planté, débarrassons-nous un temps de nos éventuelles préventions. Si le terme «progr...» (pardon - vous voyez ce que je veux dire) est à bannir, a-t-on le droit de recourir à celui de «post-progr...» (encore pardon), forgé par le leader de Parallel or 90 Degrees (voir Revue de Presse, avril 2001) pour désigner les «groupes contemporains tentant de réaliser, dans le contexte de 2001, l'ambition et la diversité des idéaux progr..., avec une approche plus réaliste dans les paroles et la composition» ? Rien n'est moins sûr, car Marillion va beaucoup moins loin dans l'expérimentation que Radiohead, Gorky's Zygotic Mynci ou Sigur Ros.

En tout état de cause, dans sa volonté d'emmener son groupe sur des chemins moins balisés, sinon inconnus, H a de la suite dans les idées. Mais au sein du groupe, est-il le seul à penser de la sorte ? Les boucles de drum'n bass sur «This is the 21 st Century», ce n'est pas lui, mais Steve Rothery... Gardons-nous de faire de lui le seul responsable de l'évolution du groupe. Les autres membres en ont fait leur porte-parole, mais on peut penser - et espérer - qu'ils sont globalement d'accord avec ses prises de position.

H et ses compagnons, donc, ont de la suite dans les idées. Anoraknophobia apparaît comme l'aboutissement d'une évolution entamée en 1997 avec Tales from the Engine Room, album sous-estimé, et passé sous silence dans ces colonnes à sa sortie. Ce remix de This Strange Engine, qui contenait de très belles réussites (tels le remix ambient d'«Estonia», ou une version techno de «Memory of Water») était réalisé par les DJ de Positive Light (Mark Daghorn et Marc Mitchell, ceux-là mêmes qui devaient un peu plus tard relooker Fish avec ses Raingods with Zippos ), et Marillion y annonçait en quelque sorte son programme pour les années à venir.

Mais pour la première fois, après quelques semi-réussites et, surtout, quelques errements, on peut dire que le groupe est parvenu en 2001 à un résultat convaincant. Après la parenthèse lumineuse de This Strange Engine, les deux albums suivants, Radiat10n et .Com, avaient en effet marqué une nette baisse d'inspiration et ressemblaient à certains égards à des collections de démos mal dégrossies. Marillion s'y livrait à des «expérimentations», mais celles-ci restaient somme toute timides : s'inspirer de The Verve, Massive Attack ou Crowded House, même en surpassant les originaux, n'est pas expérimenter.

Anoraknophobia s'inscrit donc dans cette lignée (avec des références et des emprunts plus discrets - Crowded House marié à U2 sur «Between You and Me», Massive Attack, si l'on veut, sur «21st Century» - ou carrément, des citations sur le mode parodique et/ou ludique : le moog de «Band on the Run» de McCartney sur «When I meet God», ou l'orgue sinueux de «Light my Fire» des Doors sur «Separated Out»), à ce détail près qu'il opère en même temps une synthèse avec le style originel de Marillion, du moins dans l'état où le groupe avait laissé les choses en 1995. Anoraknophobia apparaîtrait donc comme un album consensuel, comme si chaque membre du groupe avait pu s'exprimer et tirer le combo dans des directions différentes. Ce n'est pas nouveau, à dire vrai, mais cela n'a jamais été aussi frappant. On en trouvera un exemple flagrant avec «Map of the World», très belle ballade hogarthienne à la Bruce Springsteen... au milieu de laquelle Steve Rothery décoche tout à coup un solo flamboyant grande époque de la plus belle venue, que l'on croirait tiré de Brave ou This Strange Engine.

Pour ce qui est des «expérimentations» (mais qui, dans l'absolu, n'en sont pas), il y en a somme toute peu, mais elles sont de taille. D'abord, l'inspiration funky, groovy, soul (c'est comme on voudra) de «Quartz» et du techno-blues «Fruit of the Wild Rose», deux des plus belles réussites du disque (le pont du premier morceau, qui ne déparerait pas dans un album de Marvin Gaye, tirerait des larmes à un Inrockuptible sourd-muet) ; il ne s'agit pas à proprement parler d'une innovation, Hogarth, dans sa volonté de noircir la musique du groupe, ayant auparavant semé des cailloux de Petit Poucet avec «Born to Run», le splendide blues de Radiat10n, ou la reprise d'«Abraham, Martin & John», du même Marvin Gaye, lors du concert acoustique d'Oswestry (Live at the Walls, 1999). Ensuite, les lignes de basse omniprésentes, puissantes, de Trewavas, à qui son escapade avec TransAtlantic semble avoir valu de prendre du galon au sein du groupe. Enfin, et surtout, les boucles de drum'n bass sur «21 st Century» - auxquels, il est vrai, Marillion s'était déjà timidement essayé avec «House», sur .Com. L'influence de Massive Attack est ici revendiquée. Pourquoi pas... En quelque sorte, du trip-hop progr... - pardon ! du dub ambient...

Pour le reste, il ne faut jamais creuser très profondément pour retrouver la «patte» inimitable du groupe. D'abord, s'agissant de la forme, tous les morceaux sont longs, très longs, parfois trop longs (un comble ! - par exemple, «21st Century», dans la mesure où il s'agit d'un morceau peu évolutif, aurait gagné à être écourté d'une ou deux minutes). Quant à la séquence de jam de la fin de «Wild Rose», elle n'était pas forcément indispensable. Le format progr..., - pardon ! le format étiré, utilisé par certains groupes dans les années 70 - paraît avoir été conservé tout en étant parfois vidé de son contenu...

Sur le fond, on retrouve bien sûr le même lyrisme, le même don (sur certains morceaux) d'emmener l'auditeur dans des dédales musicaux, le don de l'«aspirer vers le haut» - les mêmes pauses, les mêmes accélérations, décélérations et changements de rythme, les mêmes montées en puissance. Mais, dira-t-on, ne s'agit-il pas de progr..., - pardon ! de certaines influences d'un mouvement musical apparu à l'extrême-fin des années 60 ? Il s'agit en tout cas, au risque d'enfoncer une porte ouverte, de la marque de fabrique du groupe. Et elle est toujours présente.

Tous les titres, hormis «Quartz», seule avancée véritable, ont des antécédents dans le répertoire de Marillion. L'album commence très fort avec «Between You and Me», morceau pêchu, avec une reprise du feu de Dieu, lorgnant vraisemblablement vers les radios. Situé dans la lignée d'«Uninvited Guest» et autres «Under the Sun», et concrétisant le mariage incongru de Crowded House pour le chant et de U2 pour la rythmique surpuissante, ce titre n'est pas le sommet de l'album, mais on aurait tort de bouder son plaisir. Plus loin, «Separated Out» rappelle «Accidental Man» de 97 ; «If My Heart Were A Ball...», avec sa basse «transatlantique», renvoie au chaos savamment ordonnancé de «Cathedral Wall», ou aux moments les plus torturés de Brave; enfin, «This is the 21 st Century» - d'ores et déjà un classique du groupe, l'équivalent, selon Hogarth, d'«Easter», qui vaudrait à lui seul l'achat du disque - est aussi aérien et poignant qu'«Estonia»...

Il n'est pas jusqu'aux paroles des chansons qui ne rappellent les opus précédents. Steve Hogarth officie désormais seul, sans John Helmer, et c'est un peu dommage, car les textes du second étaient moins prévis... - pardon ! plus abstraits, plus poétiques. H revient une fois de plus sur ses thèmes favoris : l'incommunicabilité (l'incompatibilité entre l'homme et la femme, entre la pendule et la montre à quartz, ne marquant jamais la même heure, sur le titre du même nom) ; l'invitation à vivre sa vie et à larguer les amarres («Map of the World», copie quasi conforme de «Go») ; le désenchantement du monde («This is the 21 st Century»).

Au total, la révolution n'a pas eu lieu, mais Marillion a livré là, avec la production dense, luxuriante, précise, puissante, capiteuse de Dave Meegan, de la très belle ouvrage - le meilleur album du groupe depuis 1995. Derrière les professions de foi marketing et les déclarations intempestives, le douzième opus du groupe est le fruit d'un dosage savamment pensé entre innovations (modestes) et fidélité à son style originel. Il manque peut-être à Anoraknophobia la spontanéité et la touche de génie qui nous feront indéfiniment revenir vers Brave ou Afraid of Sunlight. Mais il s'agit malgré tout, sans nul doute, d'un bel album de rock «contemporain, subtil et pertinent» (! - avec tout de même quelques traces ou relents de progr... - pardon, vous savez, ce courant musical qui a connu son heure de gloire entre 1970 et 1975... Ça ne vous dit rien ?). Ça va comme ça, Steve ?

Philippe BABO

(chronique parue dans Big Bang n°40 - Juillet 2001)