BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

CD 1 :
1. The Invisible Man (13:37)
2. Marbles I (1:42)
3. Genie (4:54)
4. Fantastic Place (6:12)
5. The Only Unforgivable Thing (7:13)
6. Marbles II (2:02)
7. Ocean Cloud (17:58)

CD 2 :
1. Marbles III (1:51)
2. The Damage (4:35)
3. Don't Hurt Yourself (5:48)
4. You're Gone (6:25)
5. Angelina (7:42)
6. Drilling Holes (5:11)
7. Marbles IV (1:26)
8. Neverland (12:10)

FORMATION :

Steve Hogarth

(chant, dulcimer)

Mark Kelly

(claviers)

Ian Mosley

(batterie)

Steve Rothery

(guitare, basse)

Pete Trewavas

(basse, guitare acoustique)

INVITÉE

Carrie Tree
(chant sur "Angelina" et "Genie")

MARILLION

"Marbles" - Deluxe Campaign Edition

Royaume-Uni - 2004

Racket Records - 53:43 / 45:14

 

 

Décidément, Marillion ne fait rien comme les autres. On connaissait l'album simple augmenté de bonus, remix et autres gâteries dont raffolent les fans. Avec Marbles, nous avons affaire à un album double réservé aux happy few et «compilé» - pour reprendre l'expression utilisée par Pete Trewavas dans son interview (Voir chronique de Marbles - édition simple) - en un album simple destiné au grand public ! A l'heure du MP3, et au moment où certains annoncent même à moyen terme la fin de l'objet «album», au profit de morceaux circulant individuellement ou en grappes sur la Toile, Marillion a peut-être une fois de plus une longueur d'avance...

Quoi qu'il en soit, le nuage qui dissimulait la moitié de la montagne est maintenant dissipé. On peut désormais embrasser du regard - plus exactement, des oreilles - la totalité de la chaîne montagneuse - autant le dire tout de suite, un véritable Himalaya, dominé par trois pics : 98:57 de musique, au lieu des 68:10 de l'album simple (remix de «You're Gone» compris), et 4 morceaux supplémentaires. On peut surtout répondre aux questions laissées sans réponses dans la première chronique (provisoire). Autant l'album simple semblait passablement hétéroclite et «foutraque», comme on l'a dit, autant cette «Deluxe Campaign Edition» paraît parfaitement ordonnancée, selon une structure de type ABCBABCBA (sûrement intentionnelle) : A représentant les trois piliers, les trois monuments «épiques» sur lesquels s'appuie l'album («Invisible Man», l'inédit et gigantesque «Ocean Cloud», sur lequel nous reviendrons, et «Neverland»), B, les quatre petites pièces éponymes que l'on connaît déjà, et qui fournissent le fil d'Ariane de l'album, et C, des groupes de morceaux (pièces rapides «pop-rock», ou ballades éthérées, au nombre de 3 sur le Disque 1, et de 5 sur le Disque 2) qui permettent à l'auditeur de souffler entre les pièces de résistance.

Le Disque 1 comprend trois nouveaux morceaux, «Genie», «The Only Unforgivable Thing» - encadrant «Fantastic Place», lequel apparaît plus tôt dans la tracklist - et «Ocean Cloud», et le Disque 2, un seul, «The Damage».

Le premier sentiment éprouvé est la stupéfaction. Stupéfaction, d'abord, devant la beauté du livret de 128 pages (réservé, répétons-le, aux quelques 13 000 Freaks ayant préacheté l'album en souscription, dont les noms sont tous dûment reproduits, et qui en ont, comme on dit, largement pour leur argent...). Pouvant à bon droit être comparé aux créations d'Hipgnosis, le travail réalisé par Carl Glover est tout simplement prodigieux.

Stupéfaction, et aussi perplexité, devant l'exceptionnelle qualité des compositions non retenues sur l'album simple... On mettra à part «The Damage» - sorte de pochade de psyché-britpop chantée en partie falsetto par H, qui apparaît quelque peu hors sujet et fait double emploi avec «Drilling Holes». La surprise vient surtout des 3 autres morceaux. D'abord «Genie», merveille pop-rock dans le droit fil de «80 Days» ou «Tumble Down The Years», où le - court - duo entre H et une voix féminine, celle de Carrie Tree, est un pur enchantement. Tout y est parfaitement en place, et s'il fallait absolument un single, on s'étonne que ce titre n'ait pas été choisi à la place de «You're Gone». Bien que - éphémère pied de nez aux majors - il ait atteint la 7è place des charts britanniques en mai, ce dernier paraît en effet bien pâlichon en comparaison.

Ensuite, la ballade «The Only Unforgivable Thing», très représentative de ce format moyen dans lequel excelle le groupe, avec son introduction et sa conclusion à l'orgue d'église - rien que ça -, et son interlude à tiroirs, dont les multiples développements entraînent l'auditeur toujours plus haut, toujours plus loin, sur des paliers successifs (Steve R. y délivre deux de ses trop rares soli). Avec «Fantastic Place», ces deux inédits forment une somptueuse trilogie renvoyant aux jours fastes d'Afraid of Sunlight. Sur cet album comme sur Marbles, d'ailleurs, la voix d'H, qui confine souvent au murmure, ou frôle le faux, fait plus d'une fois songer à celle de Mark Mollis.

Enfin «Ocean Cloud», longue fresque avoisinant les 20 minutes inspirée par les exploits du marin Don Allum (1937-1992) qui, en 1986-87, traversa seul à la rame l'Atlantique dans les deux sens, des Canaries aux Antilles, puis de Terre-Neuve à l'Irlande, en manquant chaque fois de mourir. Il est étonnant de remarquer qu'après «Out Of This World» - indirectement à l'origine du renflouement du Bluebird, le hors-bord aux commandes duquel le champion Donald Campbell avait trouvé la mort - et «Estonia», dédié aux naufragés du ferry du même nom, Marillion aborde pour la troisième fois le thème de la mort en mer. Après une majestueuse introduction atmosphérique qui n'est pas sans rappeler, précisément, «Out Of This World», cette longue suite aux multiples changements de climats et de rythmes, avec ses montées en puissance et ses riffs presque hard, nous emmène ensuite vers les rivages tourmentés et torturés de Brave, pour finir avec une reprise apaisée des thèmes initiaux. Une belle réussite, du niveau de «This Strange Engine».

Plus proche au final d'Afraid of Sunlight que de l'«Etrange Moteur» (comme l'avait laissé supposer l'écoute initiale du CD simple), Marbles, dans sa version longue, apparaîtra à certains comme un parfait compromis entre les influences progressives et pop-rock du groupe - comme si ce dernier avait voulu dresser un bilan de ses dix dernières années d'activité (retrouvant la densité de Brave et de son successeur, et la fraîcheur de This Strange Engine, tout en conservant les acquis «modernes» - raréfaction des soli, boucles de batterie... - des 3 albums suivants). Le Disque 1 ravira ainsi les amateurs du versant progressif du groupe, tandis que le 2 où, «Neverland» mis à part, se trouvent relégués les morceaux portant le moins à conséquence (le «ventre mou» de l'album, diront les mauvaises langues), de «You're Gone» à «Don't Hurt Yourself» (second single annoncé en juillet), en passant par le vaporeux «Angelina» et le déjanté «Drilling Holes», plaira à ceux qui goûtent ses inclinations «pop-rock».

D'autres pourront cependant regretter que Marillion ait voulu une fois de plus courir deux lièvres à la fois, et n'ait pas resserré son propos et offert un opus plus homogène. Un CD simple regroupant «Neverland» et les titres du Disque 1 aurait mérité 5 étoiles sur 5, et aurait été l'égal de Brave et d'Afraid of Sunlight... En mai 2003, d'ailleurs, une première ébauche de tracklist allant dans ce sens («Invisible Man» / «Only Unforgivable Thing» / «One Way Street [Genie]» / «Angelina» / «Pacific Rower» / «Neverland») avait été révélée sur Internet, les autres titres (dont un certain nombre ont depuis été mis en réserve pour un futur album) étant destinés à un CD Bonus. Ce n'est qu'ensuite que Marillion a changé son fusil d'épaule, en mettant en avant des morceaux plus accessibles. Cela paraîtra paradoxal, mais tels quels, puisqu'il faut juger un tout, aussi bien l'album simple que le double ne méritent que 4 étoiles. A trop vouloir offrir, et mélanger les genres, le groupe aura brouillé son message... Ce qui ne doit pas nous empêcher de le remercier du fond du cœur, malgré tout, pour cette cuvée de très haute tenue.

Philippe BABO

(chronique parue dans Big Bang n°54 - Juillet 2004)