BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

De-loused In The Comatorium pochette

PISTES :

1. Son Et Lumiere (1:35)
2. Inertiatic ESP (4:24)
3. Roulette Dares (The Haunt Of) (7:31)
4. Tira Me A Las Arañas (1:29)
5. Drunkship Of Lanterns (6:20)
6. Eriatarka (7:06)
7. Cicatriz ESP (12:29)
8. This Apparatus Must Be Unearthed (4:58)
9. Televators (6:19)
10. Take The Veil Cerpin Taxt (8:42)

FORMATION :

Cedric Bixler-Zavala

(chant)

Omar Rodriguez-Lopez

(guitares)

Juan Alderete

(basse)

Flea

(basse)

Jon Theodore

(batterie)

Ikey Isaiah Owens

(claviers)

Jeremy Michael Ward

(Sons)

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Frances The Mute pochette

PISTES :

1. Cygnus... Vismund cygnus (13:02)
A) Sarcophagi
B) Umbilical syllables
C) Facilis descenus averni
D) Con safo
2. The Widow (5:50)
3. L'via l'viaquez (12:21)
Miranda that ghost just isn't holy anymore (13:09)
4. A) Vademecum
5. B) Pour another icepick
6. C) Piscacis (Phra-men-ma)
7. D) Con safo
Cassandra Gemini (32:27)
8. A) Tarantism
9. B) Plant a nail in the navel stream
10. C) Faminepulse
11. D) Multiple spouse wounds
12. E) Sarcophagi

FORMATION :

Cedric Bixler Zavala

(chant)

Omar A Rodriguez-Lopez

(guitares)

Jon Theodore

(batterie)

Juan Alderete

(basse)

Ikey Owens

(claviers)

Marcel Rodriguez

(percussions)

INVITÉS

Larry Harlow
(piano)

Flea
(trompette)

John Frusciante
(guitare)

Adrian Terrazas
(saxophone, flûte)

THE MARS VOLTA

"De-loused In The Comatorium"

États-Unis - 2003 - Universal - 60:51

"Frances The Mute"

2005 - Universal - 76:55

 

 

Depuis le temps qu'on nous parle d'une nouvelle scène progressive, baptisée «alt.prog» (pour alternative prog), et relayée depuis plusieurs mois par la revue de presse de l'ami Philippe Babo dans ces colonnes, il fallait bien qu'on finisse par se pencher sur certains de ses spécimens. Souvent affublée du sous-titre de cet article (un brin provocateur, ou constat visionnaire ?), cette formation américaine sera le détonateur d'un courant musical que notre microcosme ne peut plus ignorer. L'objet de cet article n'est pas de (re)lancer un débat sans fin sur ce qui est «réellement» progressif ou pas, mais force est de constater qu'il y a un monde entre, au hasard, The Flower Kings et The Mars Volta, ou deux façons quasiment opposées d'envisager une «autre musique». D'un côté, la plupart des groupes que nous aimons considèrent le progressif comme un genre bien établi (c'est-à-dire en ne considérant plus le sens premier du terme «progressif»), et d'un autre, toute une ribambelle de groupes réinventent un progressif suivant une démarche similaire à leurs aînés d'il y a plus de 30 ans (pour ne pas dire 40). The Mars Volta est assurément un porte-drapeau exemplaire et incontournable de ce phénomène nouveau, et nous vous invitons à les découvrir sans plus tarder.

The Mars Volta est né en 2001 après la séparation du groupe texan At The Drive In, déjà inclassable, mélange assez violent de punk, rock, hardcore et consorts. Trois des cinq membres fondent un nouveau groupe, Sparta, et les deux restants, le guitariste Omar Rodriguez-Lopez et le chanteur Cedric Bixler-Zavala (tous deux ayant des origines sud-américaines), donnent naissance à The Mars Volta. Un premier mini-album (Tremulant) sort rapidement en autoproduction, avant qu'un contrat soit signé avec la maison de disques Universal. Ayant recruté plusieurs musiciens (le batteur Jon Theodore, un certain Flea à la basse et Isaiah Owens aux claviers, plus Jeremy M. Ward, un sixième homme de l'ombre, qui décédera toutefois avant la sortie du premier album) et bénéficiant du concours de quelques amis à la notoriété établie (en particulier le guitariste John Frusciante, des Red Hot Chili Peppers), le groupe enregistre en 2002 son premier véritable opus, De-loused In The Comatorium, qui sort au début de l'été 2003.

L'album est un concept (10 titres quasi enchaînés, de 1:28 à 12:28mn, pour plus d'une heure), librement inspiré par la vie de Julio Venegas, un artiste ami du duo, suicidé en 1996, et qui avait connu une période de coma. L'histoire raconte ainsi celle d'un homme qui, plongé dans le coma, vit des histoires extraordinaires dans ses rêves, et qui choisit de se suicider au sortir de celui-ci. Pas vraiment gai, mais en adéquation avec la musique. La découverte de cet album est l'équivalent d'un uppercut en pleine figure : on en sort totalement sonné et abasourdi. S'il y a bien quelques repères avec des influences évidentes (Led Zeppelin en tête, tant dans certaines intonations du chanteur que dans le jeu du batteur, sur lequel plane souvent le fantôme de John Bonham), il est inutile de chercher à les rapprocher d'un groupe connu, ni dans le monde du progressif, ni ailleurs. La musique proposée est d'une créativité rare, mélange inédit d'une multitude de genres souvent aux antipodes, et que personne n'avait encore envisagé ensemble. La violence brute du punk côtoie ainsi la suavité de nappes de Mellotron en apesanteur, la pop la plus immédiate fraie avec l'expérimentation tous azimuts. Il faut vraiment plus d'une écoute pour appréhender l'album, et impossible d'envisager faire autre chose dans le même temps : des critères de plus qui ne sont pas sans nous rappeler quelque chose...

Et le groupe a bien d'autres atouts : des musiciens techniquement irréprochables, s'épanchant pourtant peu en solos; un chanteur remarquable, à la voix tantôt rageuse et aiguë, tantôt douce et murmurée; un sens des contrastes saisissants d'intensité; des compositions riches en strates sonores (là encore, une des marques classiques du progressif); un flux d'émotions ininterrompus (rage, jouissance, tristesse, etc.). Tous ces éléments mis ensemble ne peuvent que nous rappeler les bases de notre musique favorite, celles qui prévalaient pour créer des albums comme Pawn Hearts, Relayer, et autre Starless and Bible Black. S'extirper de toute contrainte, sortir des formats habituels, laisser aller son inspiration là où elle veut, tels semblent avoir ainsi été les mots d'ordre de The Mars Volta pour créer De-loused In The Comatorium.

Le duo fondateur du groupe ne s'en cache d'ailleurs pas. En créant The Mars Volta, «l'idée était d'avoir un groupe qui était libre de faire ce qu'il voulait, libre de limites conceptuelles», déclare ainsi Omar A. Rodriguez-Lopez. Même si visiblement toute étiquette leur est pénible à entendre, ils ne rejettent pas la marque progressive : «Comment est-ce que de la musique ou de l'art innovateur, qui a pour but de nous faire réfléchir, peut ne pas être progressif ?», déclarent-ils encore. Le genre de profession de foi qui ne peut que nous rendre encore plus sympathique ce combo hors normes. Même si pour eux le progressif ne doit pas faire penser aux dinosaures des années 70, et ne pas se limiter à «un claviériste avec une cape». Les clichés ont décidément la vie dure !

De-loused In The Comatorium jette donc un gros pavé dans la mare, peut-être plus encore que le OK Computer de Radiohead il y a quelques années, finalement bien plus formaté et plus facile à appréhender, car limité à des influences essentiellement pop (même si cela n'enlève rien à la valeur de cet excellent album). Même s'il connaît une petite baisse de régime au début de sa seconde moitié, son degré d'innovation fait de De-loused In The Comatorium un album passionnant dans sa globalité. Une fois découverte, cette musique ne peut plus vous quitter. Comment une telle musique est-elle encore possible aujourd'hui ? Qui plus est sortie par une grosse maison de disques ! Cela paraît impensable mais De-loused In The Comatorium s'est vendu à plus de 500 000 exemplaires, oui vous lisez bien, cinq cent mille !!! Y aurait-il donc une place à grande échelle auprès du public pour des musiques difficiles d'accès et sans concessions ? En ces temps plutôt moroses, voilà une nouvelle inattendue et réconfortante.

Hiver 2005, The Mars Volta délivre déjà son second opus studio, Frances The Mute (avec toujours une pochette signée Storm Thorgerson, le fondateur du studio Hipgnosis, créateur de nombreuses pochettes pour Pink Floyd notamment). Et bien croyez-le ou non, celui-ci se révèle encore plus éblouissant que le premier, encore plus intense et encore plus... progressif ! Premier constat, pavlovien : cinq compositions seulement, reliées ensemble, et aux durées conséquentes - trois de 13 minutes, une de 6 et la dernière de 32 minutes. A ce sujet, une anecdote incroyable (mais vraie !). Le groupe a été obligé de découper cette suite en 8 parties, car considérant qu'il n'y avait «que» cinq morceaux, leur label voulait comptabiliser l'album comme un EP (un mini-album donc) ! Plus sérieusement, pénétrer le cœur de ce magnum opus requiert une bonne dose de concentration. A première écoute, on a le sentiment que le groupe s'est un peu fourvoyé, partant dans toutes les directions, abusant d'élucubrations expérimentales en tous sens, et avec peu d'éléments «accessibles» auxquels se raccrocher. Seconde écoute, mettez vous le casque sur les oreilles : la musique de The Mars Volta n'est pas une expérience qui se partage, au moins au début... Cette fois, ce qui frappe, c'est l'extrême densité des compositions, la juxtaposition des instruments (rendant passionnante la partition de chaque instrumentiste), la richesse des arrangements, et un tas de séquences imparables qui ne vont plus sortir de votre esprit.

Une fois encore, Frances The Mute est un concept-album, basé sur un fait réel. Jeremy Ward, le fameux sixième membre du groupe, décédé début 2003, avait découvert par hasard un journal intime à l'arrière d'un taxi. Trouvant des similitudes entre la vie de cet inconnu et la sienne, il en avait parlé à son duo d'amis, et c'est ainsi que ces derniers en ont fait ta trame de l'album. L'auteur du journal était en réalité un enfant adopté, et il partait à la recherche de ses parents biologiques. Chaque rencontre avec un personnage clé a ainsi donné lieu à un morceau, dont le titre est inspiré du nom de ces personnages.

L'album démarre très fort avec sans aucun doute le morceau le plus difficile d'accès, «Cygnus... Vismund Cygnus». Les musiciens sont toujours les mêmes, à l'exception du bassiste, Flea (crédité cette fois à la trompette !) cédant la place à Juan Alderte de la Pena, mais une multitude d'invités font leur apparition : pianiste, trompettiste, saxophoniste, flûtiste, percussionniste et des ensembles de cuivres et de cordes. La palette sonore est donc bien plus vaste et les changements d'atmosphère plus nombreux. Les solos sont toujours quasi inexistants, la masse sonore demeure énorme, parfois presque étouffante, même si les respirations ne manqueront heureusement pas par la suite. Après quelques arpèges de guitare acoustique, le chant punkoïde de Cedric Bixler-Zavala lance la machine sur un rythme infernal et haché, laissant peu de place à la mémorisation de toute mélodie. Ce morceau extrêmement touffu laisse entrevoir tout de même quelques accalmies (avec encore le renfort du Mellotron), mais pour débuter un album, il fallait oser. On découvre aussi que, plus encore que sur De-loused In The Comatorium, les bruitages et séquences de transition mi-planantes mi-bidouillages expérimentaux prennent une place grandissante. Au départ, tout cela paraît un peu gratuit et limite «creux», mais au fil des écoutes, on s'aperçoit que ces séquences deviennent aussi importantes que le reste, ménageant des espaces de relâchement, même si une certaine forme de malaise persiste tant les ambiances semblent glauques.

«The Widow», le deuxième titre, est ainsi constitué d'une première partie chantée superbe, sur un tempo ralenti (Led Zeppelin n'est encore pas très loin !), qui fait d'ailleurs l'objet d'un «single» (comme quoi rien n'est impossible...), tandis que la seconde est une longue séquence synthétique digne du Tangerine Dream des années 70 !!! La troisième plage, «L'via L'viaquez», chantée en espagnol et en anglais, alterne séquence rock débridée et... salsa ralentie tout droit sortie du Buena Vista Social Club. Cette alternance très contrastée se répète plusieurs fois mais le groupe modifie à chaque fois les textures sonores, et on ne s'ennuie pas un instant. Après une longue introduction toute en atmosphère inquiétante, la plainte d'une trompette, très évocatrice de la musique d'un film, fait démarrer «Miranda that ghost just isn't holy anymore», sublime morceau au tempo lent qui monte en puissance très progressivement. Le chant est magnifique (Robert Plant semble toujours dans les parages), les cordes sont utilisées avec bonheur et parcimonie, mais jamais pour édulcorer le propos musical. Mais c'est surtout la section rythmique qu'il faut louer, tant la complémentarité de la basse et de la batterie est exemplaire, avec un son digne des plus belles heures des glorieuses années 70.

Et comme si tout cela ne suffisait pas, la composition finale, l'épique «Cassandra Gemini», arrive en point d'orgue, pour plus d'une demie heure de plaisir ininterrompu. Il y a longtemps qu'une composition-fleuve n'avait pas parue aussi aboutie de la première seconde (qui démarre sur les chapeaux de roue) à la dernière (avec le retour aux accords de guitare acoustique du début de l'album). L'auditeur n'aura pas un moment de répit, avec sans cesse des thèmes nouveaux, des cassures de rythmes infernales, des contrastes sonores entre électricité et acoustique, des séquences free et d'autres parfaitement écrites. Là encore, le duo basse-batterie fait des merveilles, et l'intégration des cuivres (avec en particulier un saxophone très présent) est somptueuse. Le (quasi) final du morceau, correspondant aux plages 10 et 11, est une merveille absolue, avec un motif rythmique répétitif qui grimpe en intensité au fur et à mesure que le saxophone devient pris de folie, le tout baigné dans les nappes de Mellotron. Incroyable ! Après cela, on a le choix entre se repasser l'album ou profiter du silence, tant beaucoup d'autres musiques vous paraîtront fades et sans vie.

Et il n'y a plus à savoir si cette musique est, ou n'est pas, du progressif nouveau ou ancien. Oubliés les discours et les analyses. Il suffit de se laisser prendre au cœur et au corps par ce tourbillon musical d'exception. The Mars Volta nous donne avec Frances The Mute un nouvel étalon-or des musiques progressives mondiales au meilleur sens du terme, un album intemporel, aux richesses incommensurables (allez, je m'emporte !) et qui pourrait bien faire date comme les Close To The Edge, In The Court Of The Crimson King et autres Still Life d'antan. Si la révolution progressive doit revenir sur le devant de la scène médiatique en ce début de siècle, elle passera par The Mars Volta. INCONTOURNABLE !

Christian AUPETIT

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°57 - Avril 2005)