BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Porta Del Cielo (1:10)
2. Doppia Immagine (7:49)
3. Un Senso All'Impossible (10:18)
i) Teatro Di Follia
ii) Il Ricordo
4. Orpheus (4:45)
5. Nuova Luce (10:13)
i) Passato
ii) Sogno
iii) Presente
iv) Realtà
6. Enciclica 1168 (24:29)
scena I: Preludio (Gennaio 17)
scena II: Caduta / Visione
scena III: Delitto
scena IV: Coscienza
scena V: Canto Pagano / Metamorfosi
scena VI: Dopo La Pioggia
scena VII: Sterminio
scena VIII: Lumen In Coelo
ocena IX: Postludio ( “così in alto è come in basso” )
7. Schema (v.s.d.) (3:41)

FORMATION :

Alessandro Corvaglia

(chant, guitare acoustique)

Maurizio Di Tollo

(batterie, percussions)

Agostino Macor

(claviers, theremin)

Andrea Monetti

(flûte, flageolet, saxophone)

Fabio Zuffanti

(basse, pédalier de basse, chœurs)

LA MASCHERA DI CERA

"LuxAde"

Italie - 2006

Immaginifica - 62:31

 

 

Auteur en 2002 d’un génial premier album éponyme, construit autour d’une suite de 20 minutes parfaitement structurée et passionnante de bout en bout, La Maschera Di Cera s’est vite imposé comme l’une des plus probantes tentatives pour ressusciter les grandes heures du prog italien des années 70, dans une veine symphonique à la fois sombre et théâtrale, dopée par le chant puissant et expressif d’Alessandro Corvaglia. Un charisme renversant que son précoce deuxième album, Il Grande Labirinto (2003), sans doute trop rapidement ébauché, car constitué de pièces aux développements dans l’ensemble plus erratiques, n’a guère réussi à entamer. Sans nouvelles de La Maschera Di Cera depuis son album live, In Concerto, paru en 2004, nous étions donc resté sur un sentiment mitigé, la démonstration d’un potentiel certes formidable, mais pas toujours exploité avec une rigueur proportionnelle. C’est dire si le groupe était attendu au tournant avec ce nouvel album, d’autant qu’il semble avoir cette fois pris son temps pour le peaufiner, avec notamment l’aide de Franz Di Cioccio (PFM) à la production.

Avant d’entrer dans le vif du sujet, rappelons pour les plus distraits d’entre nous que La Maschera Di Cera est aussi l’un des nombreux projets du bassiste Fabio Zuffanti, dont il est devenu rituel de souligner l’hyperactivité pathologique, confinant presque à la dispersion (Finisterre, Hostsonaten, Aries, Merlin, La Zona, Quadraphonic…). Je n’insisterai donc pas plus sur le caractère pour le moins prolifique du personnage (qui semble d’ailleurs lui réussir tout autant qu’à un Steven Wilson, pour prendre un exemple similaire), si ce n’est pour relativiser quelque peu la quantité de travail qu’il lui a sans doute été possible d’investir dans la réalisation de ce seul album. Une appréhension que l’écoute du présent LuxAde vient assez rapidement démentir, ce dernier s’avérant non seulement une excellente cuvée, mais aussi peut-être l’album du groupe le mieux produit à ce jour, mettant plus que jamais en lumière (ou plutôt en «ténèbres», car on ne peut pas dire que la tonalité générale soit particulièrement guillerette) sa personnalité ombreuse et tourmentée.

Ressemblant de plus en plus, sur certains passages d’une âpreté rugueuse, à un Van Der Graaf Generator qui aurait troqué son saxophone contre une flûte, La Maschera Di Cera parvient à insuffler dans sa musique une noirceur menaçante, matérialisant carrément les affres du mal-être existentiel là où d’autres ne réussissent au mieux qu’à les évoquer. Sur fond de basse grondante et saturée, mêlée à des ruissellements de mellotron et d’orgue caverneux, la flûte nerveuse d’Andrea Monetti, tour à tour stridente ou d’une inquiétante suavité, s’émancipe en effet de la plupart des clichés associés à cet instrument, pour se rapprocher davantage du jeu en contrepoints d’un David Jackson (quelques courts passages de saxophone contribuent d’ailleurs à entretenir cette illusion). Sans doute mieux mixé que par le passé, le chant d’Alessandro Corvaglia, formidable vocaliste dont seuls les italiens ont le secret, acquiert dans ce contexte une fascinante force de conviction, tout en relief et en puissance. Pour autant, la musique de La Maschera Di Cera ne se dépare à aucun moment d’une évidence mélodique tout à fait savoureuse, souvent classisante sur les bords, assez prégnante en tout cas pour la colorer d’une sorte de romantisme torturé, propre à dépasser les clivages coutumiers du public progressif.

A ce stade de la description, j’en vois déjà qui salivent, prêts à se damner pour posséder ce joyau noir aux ténébreux reflets. Pourtant, sans vouloir jouer les rabats joie, j’hésite à placer cet album sur le même piédestal que le premier opus du groupe, la faute, encore une fois, à la cohérence approximative de certains morceaux (le titre d’ouverture, «Doppia Immagine», en dépit de l’excellence des thèmes développés, ressemble encore trop à un patchwork de séquences rapportées). Quant aux parties de claviers, certains solos flirtent même avec le cliché, à l’instar des séquences néo-classiques un brin téléphonées de «Nuova Luce». Un constat d’autant plus agaçant que le groupe sait aussi ficeler solidement son propos, capable d’aller à l’essentiel sans rien perdre de son élégance déliée, comme en témoigne ce petit brûlot de symphonisme pêchu qu’est «Orpheo» (4:45 mn seulement, mais quelle intensité !).

Le meilleur est incontestablement atteint sur la suite «Enciclica 1168», à laquelle il manque sans doute un véritable leitmotiv, mais dont les sous-parties partagent un même haut degré d’inspiration, et s’enchaînent avec une égale fluidité. Traversée par un lyrisme farouche, enchaînant de fiévreuses convulsions instrumentales à base d’orgue rauque et de basse saturée, et des relâchements éthérés gorgés de mellotron, cette pièce intense dégage une emphase dramatique qui risque d’en laisser plus d’un à genoux. Pour ne rien gâcher, le batteur Maurizio Di Tollo, qui a pris la relève de Marco Cavani depuis presque trois ans, s’avère sinon plus adroit que son prédécesseur (on ne peut malheureusement toujours pas dire que l’accompagnement de batterie, dans l’ensemble assez conventionnel, soit le point fort du groupe), au moins d’une frappe légèrement plus déliée. Bref, de quoi racheter largement les quelques travers mentionnés plus haut.

Au total, La Maschera Di Cera nous offre là l’un des meilleurs albums de ces derniers mois, dans un genre délibérément passéiste où il commence à avoir de sérieux concurrents (cf. Ubi Maior). Mais il reste sans doute encore, dans cet exercice à haut risque, le groupe doté de la plus forte personnalité, ne serait-ce qu’à travers son instrumentation si particulière (absence totale de guitare électrique pour un heavy-prog d’une puissance pourtant tellurique), et un sens aiguë de la musicalité (plus probant, à mon humble avis, que le dernier The Watch, collection de clichés genesisiens enchaînés au détriment d’une direction mélodique claire). En ce sens, le groupe de Fabio Zuffanti effectue plus qu’une relecture du glorieux passé progressif italien, mais se le réapproprie avec une classe que beaucoup pourraient lui envier. Incontournable, décidément !

Olivier CRUCHAUDET

(chronique parue dans Big Bang n°62 - Été 2006)