BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Tiger! Tiger! (3:45)
2. The Power & The Passion (12:48)
3. All The King’s Horses (4:43)
Tragic Symphony
4. I. Sea Of Tears (7:18)
5. II. Nothing Left To Say (6:08)
6. III. Into The Void (13:30)

FORMATION :

Bill Berends

(guitares, guitare-midi, chant, basse)

Rich Berends

(batterie, tympanon, percussions)

Phil Antolino

(basse)

MASTERMIND

"Tragic Symphony"

États-Unis - 1994

Cyclops - 48:14

 

 

Il serait tentant, à l'heure actuelle, d'assimiler Mastermind au courant 'hard-progressif' dont nous vous avons présenté les principaux tenants dans un précédent numéro. Mais une telle classification serait injuste, car là où les Dream Theater et consorts sont prioritairement des groupes de heavy-metal (avec un côté sophistiqué), Mastermind peut se revendiquer pleinement du genre progressif, même si une connotation 'dure' doit lui être associée.

Ainsi, si nous n'avons pas accordé à Mastermind l'une des plus hautes places du dassement de nos disques préférés de l'année 1995, ce n'est nullement (comme c'est par exemple le cas pour Deus Ex Machina) du fait d'une quelconque "marginalité" de ce groupe dans la scène progressive. C'est tout simplement que les frères Berends semblent s'obstiner à refuser à leur musique la condition essentielle de sa plénitude. Pour être clair, l'absence de chant.

Je ne cacherai pas, en effet, que le Mastermind que je préfère, et de loin, est celui des longues fresques instrumentales (ou tout au moins dans lesquelles le chant occupe une place réduite), poursuivant dans la voie royale du ELP le plus inspiré (celui de "Tarkus", avec un soupçon de "Karn Evil 9"), avec une bonne dose d'énergie électrique en plus.

De ce point de vue, le deuxième opus du duo du New Jersey, Brainstorm, allait dans la bonne direction, puisqu'il était construit autour de deux superbes suites d'une vingtaine de minutes chacune, "Brainstorm" et "Triumph Of The Will". Mais Berends s'était fourvoyé en leur adjoignant une nuée de courtes pièces moins intéressantes qui, loin d'aérer l'ensemble comme elles étaient censées le faire, achevaient de le rendre indigeste.

Tragic Symphony est placé sous le signe de bonnes résolutions. D'une part, sa durée totale est sensiblement moins élevée que celle de son prédécesseur (une cinquantaine de minutes contre 70), et d'autre part le contenu musical est plus varié, moins constamment oppressant. La ballade acoustique "All The King's Horses" (4:43), dans la lignée de celles de Greg Lake, remplit très bien cette tâche (son intérêt s'arrête toutefois là).

Ceci étant, le chant demeure un problème pour les titres plus "progressifs", non que Bill Berends soit un chanteur exécrable (on a entendu bien pire, et il a de plus le gros avantage de chanter dans sa langue natale !), mais plutôt qu'il s'opère une dichotomie flagrante entre la chatoyance des séquences instrumentales, qui mettent en scène de passionnants duels guitares / synthés, sur un tissu rythmique sans cesse renouvelé, et les passages chantés, qui semblent en comparaison bien austères. C'est particulièrement le cas dans "The Power & The Passion" (12:48) qui, soit dit en passant donnerait plutôt dans l'excès de décibels que l'hommage au Eloy planant du milieu des années 70...

Faisons nous cependant une raison, et ne nous privons pas du plaisir que Mastermind nous offre avec le plat de résistance de ce troisième album, la suite-titre "Tragic Symphony", longue de près de 27 minutes. Construite en trois parties, dont la dernière (qui en occupe la moitié) est totalement instrumentale, celle-ci représente bel et bien la quintessence de l'art de Bill Berends. Poursuivant avec brio dans la veine des deux suites de Brainstorm, celui-ci nous propose une œuvre construite avec une méticulosité digne de celle des compositeurs classiques, en traitant cette substance musicale d'une façon 'rock', mais surtout totalement personnelle.

La maturité de Mastermind étant désormais totale et indéniable, espérons qu'il tiendra une nouvelle fois compte des erreurs passées. Sans lui demander de renoncer totalement au chant qui est incontestablement le moins flagrant de ses talents, je l'encourage en tout cas vivement à privilégier largement la voie explorée dans la suite "Tragic Symphony". Car l'ambition démesurée est finalement ce qui lui sied le mieux...

Aymeric LEROY

Entretien avec Bill BERENDS :


Je crois que Rich et toi avez commencé à jouer ensemble dans des groupes vers la fin des années 60 ?

... Non, nous ne sommes pas si vieux ! Ce qui est vrai, c'est que nous avons commencé à jouer d'un instrument tous les deux en 1967. Je n'avais que treize ans, et Rich... sept !!! J'ai rapidement monté un groupe au collège, nous faisions des reprises de Cream, Jimi Hendrix, les Beatles etc. Rich, lui, n'était qu'un gamin ! Nous n'avons pas vraiment joué ensemble avant 1974. Je venais de passer quelques années loin de chez nous, pour étudier à l'université. Nous commencions à savoir jouer correctement de nos instruments, et j'écrivais déjà quelques trucs, alors nous avons monté un groupe avec notre troisième frère, David.

Par quelles phases (influences, style, etc.) es-tu passé au cours de toutes ces années ?

Avant même de commencer à jouer, j'étais un fan des Beatles, comme pas mal de gamins, d'ailleurs. J'écoutais tellement leurs disques que ma mère a fini par me les confisquer ! J'avais quelques copains qui étaient fans comme moi, alors nous nous sommes réunis pour faire comme les Beatles. Il nous manquait un Ringo, alors nous avons obligé Rich à faire le batteur. Comme il était le plus petit, il n'avait pas le droit de dire non (rires) ! Mon idole à moi, c'était George Harrison : je voulais être le guitariste soliste !

Mais le groupe qui m'a vraiment incité à me lancer, ce fut Cream. Lorsque que je les ai entendus, je n'en revenais pas. Aucun groupe ne m'avait "parlé" de cette façon ! Ce fut aussi le premier groupe que je vis en concert. Par eux, j'ai découvert le blues, et les autres groupes anglais de l'époque : Led Zeppelin, John Mayall, Ten Years After, Jeff Beck. J'ai également entendu Emerson, Lake & Palmer, mais je ne fus pas instantanément séduit. Je les trouvais un peu froids et distants.

Ma découverte suivante fut celle du Mahavishnu Orchestra. Ils reprenaient en quelque sorte là où Cream s'était arrête, en introduisant des éléments jazz dans leur musique. Je me mis au jazz (Miles Davis, John Coltrane) et au jazz-rock (Return To Forever, Tony Williams...). J'ai eu alors une période jazz, je tapais souvent le bœuf avec d'autres musiciens, je faisais beaucoup de progrès techniques. Puis je me suis lassé du côté improvisé. Je voulais jouer des choses plus structurées. Je me suis alors remis à E.L.P., qui mélangeaient toutes les musiques que j'aimais - le rock, le blues, le jazz -, avec en plus des morceaux bien construits. Ce que j'aimais aussi beaucoup chez eux, c'était leur côté théâtral, grandiose. Sur scène, ils savaient vous chauffer une salle !

Par E.L.P., j'ai découvert d'autres groupes progressifs, mais je n'ai pas spécialement accroché, car je trouvais toujours qu'il leur manquait l'un ou l'autre des éléments que j'aimais chez E.L.P. ! Je n'ai jamais été un grand fan de Gentle Giant ou Yes, car les structures de leurs morceaux me paraissaient des plus aléatoires, et leur son trop confus et manquant d'ampleur. Bien sûr, j'aime certaines choses, comme "And You And I" ou Relayer, ou encore le premier King Crimson, mais c'est à peu près tout. Le reste ne me plaît que moyennement.

A la fin des années 70, tout ce que j'aimais dans la scène rock a disparu peu à peu, la musique n'avait plus aucune profondeur, alors je me suis mis à écouter principalement du classique. Ce n'était pas totalement nouveau pour moi, car mes parents en écoutaient beaucoup chez moi quand j'étais plus jeune, mais là j'en suis arrivé au point où je me suis complètement désintéressé du rock. C'est alors que nous avons créé Mastermind et que j'ai renoué avec ce qui m'avait plu dans cette musique.

Avant Mastermind, il y eut, je crois, un groupe nommé Tank, dont il semble qu'un CD devrait sortir bientôt. Peux-tu nous en dire plus sur ce groupe ?

A l'origine, j'ai créé Tank avec un camarade de classe, lorsque j'étais au lycée. Ça ne dura que quelques mois. J'ai choisi ce nom parce que j'étais un grand amateur de tanks - les machines de guerre, pas les fosses septiques [ndr : le mot "tank" possède ces deux sens en anglais...] !!! Contrairement à ce que les gens croient, ce nom n'avait rien à voir avec le morceau d'E.L.P., et le répertoire que nous jouions était plutôt hard-rock et surtout composé de reprises, qui allaient de Deep Purple à Mahavishnu Orchestra !

A la fin de mes études universitaires [1974], lorsque j'ai commencé à jouer avec mes frères, j'ai repris ce nom car il collait bien avec le côté puissant de notre musique, qui était un amalgame de progressif, de classique et de jazz-fusion, un mélange de reprises et de compositions originales. Nous avons pu enregistrer quelques morceaux sur 4 pistes à l'époque, et le CD reprendrait ces bandes. C'est assez primitif, mais très intense. ZNR avait l'air intéressé, mais nous n'avons pas eu de confirmation. J'ai remisé les bandes, et la qualité du son est tout à fait correcte. C'est prêt à sortir, il ne reste plus qu'à ce qu'on me propose un contrat ! Il y a quelques titres écrits par David, quelques uns de moi, dont "Tidings Of Battle", et des reprises de Prokofiev ("Toccatta, Op. 11") et Chick Corea ("Vuelto Abajo"). Le tout dure environ une heure.

Cette période était fabuleuse, mais au bout de quelques années, nous avons constaté que nous n'allions nulle part. David a décidé d'arrêter en 1977, et Rich et moi avons continué sans lui, avec un bassiste du coin, Kip Leming, qui a plus tard fait partie de Riot. Nous avons intégré quelques reprises plus conventionnelles dans notre répertoire, des morceaux de Black Sabbath ou Ted Nugent. Pour les interpréter, il nous fallait un chanteur compétent, et nous avons trouvé Rich Harter.

Nous étions alors au tournant des années 80, et pendant un certain temps, nous avons plutôt bien marché. Alors que tout le monde était à fond dans la new-wave et le glam-metal, nous jouions du bon gros rock... nous étions finalement en avance sur notre époque... ! Il y avait beaucoup de motards dans notre public, et l'ambiance était plutôt chaude ! Nous jouions beaucoup de reprises : "21st Century Schizoid Man" de King Crimson, quelques titres de Jethro Tull, du Black Sabbath, du AC/DC, du Led Zeppelin... et quelques compositions originales, comme "War Machine" (qui datait de l'époque avec David), "Child Of Technology", "One By One"... Pouvoir jouer ses morceaux devant un public, c'est très utile pour savoir ce qui fonctionne et ce qui ne fonctionne pas... Et le public réagissait plutôt bien ! Hélas, l'époque de MTV est arrivée, et tout le circuit des clubs s'est écroulé comme un château de cartes. Alors nous avons laissé tomber, en 1982.

Comment est né Mastermind ensuite ?

On ne peut pas dire que Mastermind soit vraiment "né", car Rich et moi étions déjà, en quelque sorte, un groupe. Après l'échec de Tank, j'étais assez découragé par la scène musicale. Les groupes à la mode étaient nuls à chier, et ceux que j'avais aimés étaient méprisés. Bref, j'ai arrêté complètement de jouer pendant un an ou deux. Pendant ce temps, Rich a continué dans divers groupes sans lendemain. J'ai essayé de trouver un boulot, mais la routine du "9 heures - 17 heures" m'a rapidement gonflé. Alors je suis devenu ingénieur du son, histoire de me faire un peu de blé. Et à nouveau, j'en ai eu marre : les groupes que j'enregistrais étaient tellement nuls que ça m'a incité à m'y remettre sérieusement moi-même ! Je suis allé voir mon frère jouer dans un club. Le bassiste était bon, alors j'ai dit à Rich de l'amener pour que nous jouions ensemble tous les trois. Le bassiste en question était Phil Antolino.

C'était pendant l'été 1986. La répétition s'est bien passée, Phil avait l'air d'aimer des morceaux, alors nous nous sommes mis sérieusement au travail, et nous avons recommencé à jouer dans les bars, mais cette fois avec seulement des compositions originales. J'ai décidé d'appeler notre trio Voyager One, pour symboliser ce nouveau départ vers l'inconnu... J'avais également écrit des chansons plus accessibles. Évidemment, nous étions complètement à contre-courant de ce qui se faisait à l'époque, et il était rare que nous rencontrions des gens qui aimaient vraiment notre musique.

Il s'est trouvé que j'avais économisé assez d'argent pour me construire un mini-studio à domicile, et dès que ce fut possible, je fis enregistrer au groupe quelques morceaux, des nouveaux et d'autres datant de la période de Tank. Je ne me préoccupais strictement pas des modes, de ces groupes de chevelus style Bon Jovi qui commençaient à sévir en masse sur MTV... J'étais heureux de faire de la résistance, et j'ai même encouragé Rich a faire un long solo de batterie sur un titre, ce qui était vraiment le nec-plus-ultra de la ringardise. Finalement, les morceaux enregistrés étaient assez différents de ce que nous jouions lors des concerts de Voyager One, plus 'heavy' et plus instrumentaux. Il m'a semblé judicieux de trouver un nouveau nom.

Le déclic vint de notre ancien chanteur, Rich Harter, qui entretemps avait créé son propre groupe. Harter Attack (un jeu de mots dont j'étais l'auteur), lors d'une conversation téléphonique. Je lui parlais des morceaux que nous avions enregistrés, et il me demanda : "Et qui est le 'cerveau' (mastermind) de tout ça ?". Je lui répondis que c'était moi. Le nom resta. Je ne me suis jamais posé trop de questions quant à l'intelligence de ce patronyme, car à mon avis c'est le groupe qui fait le nom et non l'inverse. Les noms des groupes sont généralement débiles - Rush, Yes, U2... - si on y réfléchit ! Certains jours, je trouve que Mastermind est un nom sympa, d'autres, je le trouve nul. Mais ça ne fait rien, maintenant il est trop tard pour changer !

Entre l'enregistrement de Volume One et sa sortie chez ZNR, il s'est écoulé plus de trois ans. Pourquoi ?

Surtout parce que nous n'intéressions personne ! Et je ne voulais pas faire le moindre compromis, du genre porter une perruque du fait de ma calvitie précoce, ou toutes les choses qu'il faut faire pour plaire aux "auditeurs" de MTV... Par exemple, vous ne me verrez jamais sur scène en short. A l'âge que j'ai, ce serait complètement ridicule ! Quel rapport cela a-t-il avec la musique ?

Bref, après que nous eûmes enregistré cette bande, fin 1986, j'en ai envoyé des copies un peu partout. Et, chose étonnante, les critiques furent plutôt favorables, même si les maisons de disques n'ont pas pour autant réagi (ce n'est d'ailleurs toujours pas le cas). La première chronique de la cassette dans un journal d'une certaine importance fut celle de Robert Carlberg dans le magazine Electronic Musician, en août 1987. Le résultat ne se fit pas attendre : rapidement, près de 200 exemplaires de Volume One (titre destiné à nous motiver pour continuer !) furent écoulés ! Cela me fit me sentir un peu moins seul. Je suis toujours heureux de constater que des gens continuent à se rebeller contre la dictature des grands médias. De fil en aiguille, j'en vins à rencontrer Steve Roberts, de ZNR. Il avait lu une chronique de la cassette dans une feuille de chou locale de Los Angeles. Il me proposa de la distribuer, et suite au succès qu'elle rencontra, il fit presser une version CD qui sortit en janvier 1991.

La formule en trio de Mastermind ne dura pas longtemps, puisque tu tiens toi-même la basse sur les albums suivants, Brainstorm et Tragic Symphony. Pourquoi ? Est-ce difficile pour un troisième musicien de s'accorder avec les frères Berends ?

Oui, mais ce n'est que l'une des raisons. La principale étant que nous n'avons jamais trouvé un bassiste qui s'intègre parfaitement à l'esprit du groupe. Phil est un bon bassiste pour la scène, mais pour le reste, notamment ses goûts musicaux, il diffère complètement de Rich et moi. Cela ne nous empêche pas d'être bons amis, ce qui est important lorsqu'il n'y a pas d'argent à la clé ! Phil est parti pendant cinq ans, entre 1989 et 1994, et nous avons joué avec trois autres bassistes : Mark Stavola était sans doute le meilleur, mais humainement ça ne collait pas; puis il y a eu un gars nommé Dale-quelque chose, je ne me rappelle plus; et Bob Eckman, également un excellent musicien. Mais aucun n'était vraiment l'homme de la situation, et ils ont fini par quitter le groupe, parfois volontairement, parfois non... Phil est revenu avec nous l'année dernière. Il a beaucoup aimé les nouveaux morceaux. Nous n'avions pas fait de scène depuis deux ans, et il nous a vraiment encouragés à reprendre les concerts. Je ne sais toujours pas si je dois l'adorer ou le détester pour ça !

J'ai essayé de contacter Jack Bruce une fois, par son manager, mais je n'ai jamais eu de retour. J'aimerais beaucoup travailler avec quelqu'un comme lui. Un bassiste-chanteur, ce serait vraiment l'idéal ! Il se trouve justement que nous avons donné quelques concerts en première partie de John Wetton en octobre. Il conviendrait sûrement très bien !

Comment s'est passée cette tournée ? Avez-vous sympathisé ? Joué ensemble ?

Oh, non ! Il faisait son propre truc, tout seul, en s'accompagnant à la guitare acoustique et au piano. Lors de notre concert au Bottom Line de New York, Ian McDonald l'a rejoint sur scène pour un morceau, et à Philadelphie Annie Haslam est venue lui dire bonjour ! J'ai eu l'occasion de discuter avec lui, et c'est vraiment quelqu'un de très sympa. Un vrai gentleman ! Par exemple, il nous laissait toujours la plus grande loge, parce que nous étions trois et que lui ne voyageait qu'avec un 'roadie'.

T'a-t-il parlé du nouveau UK ?

Pas beaucoup... Il m'a juste dit qu'il était allé à New York plusieurs fois entre les concerts pour enregistrer avec Jobson, et qu'il était épuisé ! Mais il ne m'en a guère dit plus à ce sujet...

A propos du chant, la plupart des chroniqueurs, et je suis plutôt d'accord, préfèrent vos instrumentaux à vos chansons. Comment réagis-tu à ces critiques ? Pourquoi juges-tu qu'il est important que Mastermind joue aussi des morceaux chantés ? Est-ce seulement pour rendre votre musique plus accessible ?

Je sais que beaucoup de gens détestent ma voix ! Mais vous seriez étonnés de savoir combien de fans m'écrivent en me disant qu'au contraire, ils l'adorent ! Je pense vraiment que dans le rock, le chant est une affaire de goût. Je suis tout à fait conscient de ne pas être un Wetton ou un Lake, mais d'un autre côté, je ne peux pas supporter Adrian Belew, je suis incapable de comprendre comment il peut avoir le culot d'ouvrir sa bouche sur une scène ! Et pourtant, des tas de gens le trouvent super, alors que penser ? Même chose avec Ian Anderson ou Geddy Lee : il y a des pour et des contre. Ce qui est sûr en ce qui me concerne, c'est que je ne travaillerai plus jamais avec un chanteur qui ne fasse que ça : ils veulent toujours chanter tout le temps et ça me tape sur les nerfs !

Pour ce qui est des textes et du chant dans Mastermind, je pense qu'il y a un assez bon équilibre. A mon avis, les groupes entièrement instrumentaux deviennent vite barbants. Ou alors, il faut qu'il y ait beaucoup de solistes différents, car s'il n'y a que de la guitare, c'est très limité. Et j'ai remarqué qu'en général, les gens préfèrent du chant, même nul, à pas de chant du tout. Alors...

A la sortie de Volume One, les chroniqueurs ont beaucoup insisté sur ton utilisation très originale de la guitare-synthétiseur. On a parfois du mal à imaginer que certains de tes solos ne sont pas le fait d'un vrai claviériste. As-tu été étonné de la fascination que tu exerces auprès des gens ?

Sincèrement, oui. Je ne pense pas être le seul guitariste à utiliser ce procédé, la technologie nécessaire est accessible à tout un chacun. Par contre, je suis l'un des rares à l'exploiter vraiment à fond. Personnellement, ça ne me préoccupe plus vraiment, car ça fait plus de vingt ans que j'utilise cette technique, même si à l'époque elle était plus rudimentaire... De nos jours, plus personne n'utilise les synthétiseurs en tant qu'instruments... maintenant, ce sont des esclaves au service des machines, comme beaucoup de gens dans ce bas monde, hélas !...

La musique de Mastermind est souvent grandiloquente, voire pompeuse, à la manière d'Emerson, Lake & Palmer. Y a-t-il une part de second degré dans ce parti-pris ?

Je ne dirais pas cela comme ça... C'est plutôt l'impression de puissance, de grandeur... C'est un peu comme accéder à quelque chose qui vous dépasse complètement. Comme une goutte de pluie qui, pendant un bref instant, ferait partie de l'océan... Je suis clair ?

Je crois voir ce que tu veux dire... (Pause). Quand tu composes, sais-tu d'avance quel genre de morceau tu vas écrire ?

C'est une question que l'on me pose très souvent et je ne sais pas vraiment quoi répondre. Des fois, je me mets à travailler sur ce que je crois être le début d'une suite, puis ça devient une chanson toute simple. D'autres fois, c'est l'inverse qui se passe. J'ignore pourquoi, et je dois dire que je m'en fiche un peu. Quand j'ai envie de composer, je compose, voilà ! Aaron Copland disait ceci : "Pour un compositeur, l'acte de composer fait partie des fonctions naturelles. C'est comme aller se coucher lorsqu'on se sent fatigué".

En ce moment, certains groupes américains comme Dream Theater connaissent le succès en proposant un heavy-metal teinté de rock progressif. Te sens-tu proche de ce mouvement, ou veux-tu au contraire t'en démarquer ?

Je ne m'en sens pas du tout proche. Je suis conscient que nous présentons des traits communs avec ces groupes, et que certains nous considèrent comme 'progressive metal', mais je pense que Mastermind possède sa propre personnalité, et joue une musique qui est à mon avis beaucoup plus sophistiquée. Certes, nous jouons très fort, nous utilisons des amplis Marshall, des doubles grosses caisses etc., mais nous ne faisons pas du metal ! Tous ces groupes sont pour moi des copies de Kiss en à peine plus mature, avec cheveux longs, fringues branchées et de bonnes grosses ballades qui tuent... Il y a sans doute des choses intéressantes à trouver chez eux, mais pour ma part je ne suis pas plus intéressé par ces groupes que par ceux qui sévissaient sur MTV dans les années 80, les Bon Jovi et consorts. Je trouve par exemple que certains groupes de death-metal sont plus progressifs, sans forcément me trouver des points communs avec eux. Si nous sommes affiliés à un mouvement, c'est plutôt celui de la scène progressive underground, avec des groupes comme Anekdoten ou Magellan, avec lesquels nous avons déjà partagé la scène. Alors, comment nous décrire ? Néo-classico-hard-rock-progressive-fusion ?!?

En dehors des fans de rock progressif, de quel type de mélomanes est composé votre public ? Des amateurs de classique ? De métal ? Aimerais-tu que la musique de Mastermind réunisse ces publics a priori très différents ?

Je n'ai pas d'intention particulière en dehors de celle d'écrire et de jouer la meilleure musique possible. Nous ne visons aucun public particulier, et c'est peut-être d'ailleurs l'une des raisons pour lesquelles nous avons du mal à percer. Tout le monde peut-être rebuté par l'un ou l'autre des aspects de notre musique. lorsque nous avons commencé, il n'y avait strictement aucune scène progressive aux États-Unis, nous avons joué uniquement ce que nous voulions. Pour répondre au sujet de notre public, je crois effectivement qu'il comprend des amateurs de musique classique. J'en ai rencontré certains qui étaient vraiment très calés sur le sujet.

Lorsque vous jouez sur scène, est-ce difficile de recréer les arrangements sophistiqués de vos disques ? Phil et Rich t'aident-ils par le biais de pédaliers de basse et d'octopads ?

Certains morceaux sont plus durs à jouer que d'autres, mais nous avons joué tous les morceaux de nos trois albums sur scène à un moment ou un autre. Quoi qu'il en soit, notre but n'est absolument pas de reproduire à l'identique les versions des disques. C'est ce qu'essaient de faire tous les groupes depuis 10 ou 15 ans, et je trouve cette approche bête. Et si c'est ce que les gens attendent de nous, autant qu'ils restent chez eux et écoutent le disque ! Tous les groupes qui m'ont marqué - Cream, Mahavishnu, ELP... - abordaient de façon très différente le studio et la scène. Sur scène, c'est l'énergie et la spontanéité qui comptent, plus que la perfection des arrangements. Ceci dit, Phil m'aide effectivement en jouant des accords avec ses pédales. Rich se contente de la batterie - il déteste tous les gadgets électroniques ! Pour conclure, je crois vraiment que la scène est notre élément. Il faut nous avoir vus en concert pour nous apprécier pleinement !

Puisque nous parlons de concerts, quel est actuellement votre répertoire de scène ? Jouez vous des reprises ?

Eh bien, il y a évidemment l'intégralité du dernier album, et "Brainstorm" que nous ne pouvons pas ne pas jouer ! Pour le reste, ça varie : "Child Of Technology", "William Tell Overture", "Firefly", "On The Wings Of Mercury". "Looking Ahead", "War Machine"... Cela dépend en fait du contexte. Si nous jouons en première partie d'un groupe plutôt 'heavy' dans une grande salle, nous ne jouerons pas les mêmes morceaux que si nous jouons en vedette dans une petite.

Récemment, nous avons donné quelques concerts en formule "unplugged" (!), en première partie de John Wetton et Tristan Park. J'ai écrit un nouvel arrangement acoustique de "Brainstorm" qui passe plutôt bien. Phil et moi sommes aux guitares, et Rich aux bongos !

La seule véritable reprise que nous fassions s'appelle "Fantasy On A Theme From Rush". Il s'agit d'une adaptation de "La Villa", mais en dehors des toutes premières mesures, ça n'a plus grand-chose de Rush ! Ce genre de "respiration" est plutôt bienvenu au milieu de nos concerts !

Parmi les groupes progressifs actuels, lesquels apprécies-tu particulièrement ?

Nous avons rencontré beaucoup de musiciens très sympas : John Wetton, très chaleureux et plus en voix que jamais, Jan-Erik d'Anekdoten qui est vraiment excellent - dommage qu'il vive si loin ! Pour rester en Suède, je suis en contact régulier avec Jens Johansson (ex-claviériste d'Yngwie Malmsteen), nous travaillons sur une collaboration dans le cadre d'une compilation à sortir chez Dutch East India. J'ai également sympathisé (par le biais du réseau Internet !) avec Neil Durant du groupe anglais Sphere, dont j'attends avec impatience le premier album chez Cyclops. Et Cloud Nine, avec qui nous avons joué deux ou trois fois, et qui fait des choses dans le genre du Mahavishnu. Leur violoniste, Hollis Brown, est tout à fait charmante !... Mais tu me demandes s'il y a un groupe que j'adore vraiment ? Non, pas vraiment...

Pour ce troisième album, vous avez manifestement souhaité signer avec un gros label. As-tu des espoirs sérieux d'une percée commerciale ?

Sans aller jusque là, je serais évidemment heureux que nos disques se vendent bien ! Quand nous avons terminé Tragic Symphony, au printemps 1994, je suis allé faire le tour des labels. J'ai reçu des offres assez pathétiques, d'autres plus intéressantes... Je suis assez satisfait de nos contrats actuels.

Mes objectifs "commerciaux" sont simplement d'atteindre le plus de gens possible, et cela dépend surtout de l'argent que les labels sont prêts à investir pour nous en matière de promotion.

Les ventes sont plutôt bonnes pour l'instant, notamment en Europe où Cyclops semble faire du très bon boulot ! Les royalties devraient commencer à tomber dans les semaines à venir, nous verrons bien !

A propos de Cyclops, comment avez-vous fait leur connaissance ?

J'ai lu un article dans le magazine Billboard, disant que Cyclops était le label spécialisé le mieux distribué et que Sony leur avait vendu la licence européenne de l'album d'Echolyn. Je leur ai donc envoyé un exemplaire de la version japonaise, et ils m'ont fait une offre que j'ai acceptée. Nous avons trois distributeurs différents pour cet album, et je pense que c'est une bonne chose car chacun s'occupe mieux des pays dont il a la charge. Jusqu'ici ça marche plutôt bien. Cyclops semble être très efficace, et je reçois beaucoup de courrier d'un peu partout en Europe. Il se pourrait qu'ils sortent une version européenne de Brainstorm. Par ailleurs, nous préparons un morceau pour leur prochain "sampler"...

As-tu déjà commencé à travailler sur le futur quatrième album de Mastermind et peux-tu nous en dire plus sur son contenu ?

Le travail est bien avancé, mais je préfère ne pas en dire plus pour le moment. Beaucoup de choses ont changé en cours de route, et je ne suis pas encore tout à fait sûr du titre. En tout cas, j'espère que nous pourrons le finir dans les prochains mois, afin qu'il sorte aux environs de juin 1996. Pour le reste, nous pensons à un album live, et éventuellement une vidéo.

Bill, nous te remercions de nous avoir accordé ce long entretien. Nous te laissons le mot de la fin...

Je profiterai seulement de l'occasion que vous me donnez pour remercier tous nos amateurs européens pour leur soutien. Continuez à nous écrire, nous lisons toutes les lettres et essayons de répondre à tout le monde, même si ça prend parfois un peu de temps...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°14 - Hiver 1995-96)