BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Sham Noctiluca (8:07)
2. The Slough Of Despond (15:33)
3. Mortuary (4:46)
4. Beyond The clear Air (18:45)
5. Green Forest (8:54) (piste bonus)

FORMATION :

Kazuo Katayama

(batteries acoustique et électronique, percussions)

Eishyo Lynn

(piano, synthétiseurs)

Katsuaki Mishima

(basse)

Eigo Utoh

(chant, violon)

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PISTES :

1. Beginning (1:07)
2. Flying Denture (2:58)
3. Live To Die (6:22)
4. Pure Days (4:19)
5. Into The Silence (5:44)
6. La Festa (5:16)
7. The Night Sky Lies Without A Word (6:23)
8. Future Life (6:33)
9. Line ~ Line II (12:38)

FORMATION :

Kenjiro Kawakatsu

(batterie, percussions)

Eishyo Lynn

(claviers)

Shohei Matsuura

(Chapman stick, basse, guitare acoustique)

Eigo Utoh

(chant, violon électrique, guitare)

MIDAS

"Beyond The Clear Air"

Japon - 1988 - Made In Japan - 56:05

"Midas II"

1996 - Belle Antique - 51:20

 

 

Qu'ils furent légion, les groupes japonais qui, au cours des années 80, se firent connaître le temps d'un album avant de disparaître dans le plus grand secret. Pale Acute Moon, Bellaphon, August, Black Page, Déjà-Vu, Ataraxia..., pour n'en citer que quelques uns, laissèrent derrière leur fugace passage un public (passionné, en cet âge d'or regretté..) désemparé... Vous avez certainement compris le propos de cette introduction, Midas figurait également parmi ces formations à la discographie réduite à sa plus simple expression. Jusqu'à ce mois de décembre 1996 seulement... En effet, les géniteurs de Beyond The Clear Air viennent de lui offrir un petit frère. Midas II, tel est son titre bien peu original, s'avère donc l'indéniable surprise de ces fêtes de Noël en venant rompre huit ans d'un silence pesant... L'occasion idéale bien sûr pour nous de revenir sur le passé d'un groupe porté en son temps au pinacle, oublié un peu depuis lors, mais avide de refaire parler de lui... En bien ?!?

Le nom de Midas apparaît officiellement pour la première fois sur la compilation annuelle de Made In Japan très prisée dans la décennie précédente par les nippophiles, Progressives Battle 1988. «Sham Noctiluca», que l'on retrouvera plus tard dans une version remaniée sur les débuts discographiques du groupe, partage ici la vedette avec des morceaux de Déjà-Vu, Yusei, Social Tension et Afflatus. La critique ne tarde pas à s'enflammer, et accueille Beyond The Clear Air, qui sort quelques mois plus tard, avec une ferveur insoupçonnée...

Il est vrai que cet album concourt alors à faire du japon l'Eldorado progressif du moment. Originales et inspirées, les compositions présentées le sont assurément, mais leur attrait principal réside dans cet inconnu où nous nous trouvons plongés. Cette première œuvre ne ressemble tout bonnement à rien, ce qui est une surprise quand on sait combien les japonais sont de formidables suiveurs et beaucoup plus rarement des initiateurs. Bien sûr, la place centrale du violon virevoltant de Eigo Utoh (également chanteur) ne manque pas d'évoquer logiquement mais furtivement UK ou Curved Air. Cependant, ces impressions disparaissent aussi vite qu'elles sont apparues, pour laisser place à une étendue vierge de tout a priori pour l'auditeur. Beyond The Clear Air sort tout d'abord en version 33 tours et ne comprend alors que quatre titres. Ces derniers seront associés, lors de la réédition CD en 1991 (un second tirage identique a eu lieu il y a deux ans), à un morceau inédit de 1985, «Green Forest» (8:55), tout à fait dans la lignée des autres.

La musique de Midas peut s'appréhender comme la rencontre de deux musiciens virtuoses, Eigo Utoh au violon donc (celui-ci, bien que guitariste à ses débuts, n'en joue plus ici) et Eisyo (nouvelle orthographe...) Lynn aux claviers. Leur entente est véritablement parfaite, et prend une forme grandiloquente dès l'ouverture de l'album. «Sham Noctiluca» (8:07) est en effet une composition emphatique à souhait, qui pose d'entrée les bases stylistiques de ce quatuor japonais (Katsuaki Mishima à la basse et Kazuo Katayama à la batterie) : une maestria instrumentale époustouflante corrélée à des parties vocales (rares heureusement) offrant pour leur part davantage le flanc à la critique. Non pas que celles-ci soient mauvaises, mais la façon de chanter de Eigo, typiquement japonaise (quand il s'agit d'un homme, car les femmes sont généralement beaucoup plus convaincantes), risque de déplaire à certains. Les paroles sont en effet plaquées assez brutalement sur la musique, ce qui ne manque pas de surprendre à la première écoute. Néanmoins, cette réserve n'est évoquée que pour vous faire prendre conscience que, si Beyond The Clear Air est considéré malgré tout par beaucoup comme une œuvre majeure du courant progressif, ses qualités instrumentales sont à même de tout effacer...

Les compositions suivantes, notamment les deux suites (15:33 et 18:45), sont bel et bien des sommets du courant symphonique japonais, mais aussi mondial... Ceux qui avaient stoppé leur initiation à l'art progressif nippon à l'écoute du Newtopia de Pale Acute Moon (oeuvre pourtant réussie, mais affreusement décousue et teintée d'un pompiérisme exaspérant lors d'une première audition) peuvent se rassurer. Ce premier album de Midas est d'une toute autre étoffe. La grandiloquence que l'on y rencontre constamment ne dépasse jamais les limites du bon goût. Au contraire, par le contraste qu'elle instaure avec les séquences mélancoliques, elle véhicule des émotions affranchies de toute complaisance...

Au total, Beyond The Clear Air n'est pas seulement 'hautement recommandé' (comme le disent les américains à tout propos...), mais surtout 'bassement (en ce sens qu'il fait appel à nos instincts de possession les plus sauvages...) indispensable'...

Huit ans passent alors sans que Midas ne refasse parler de lui (si ce n'est au gré de ses rééditions CD), engendrant de fait une singulière réputation de formation 'culte' auprès des nippophiles du monde entier. Or, au début de cette automne, la nouvelle tombe : le groupe d'Eigo Utoh et de Eisyo Lynn (entourés ici de nouveaux musiciens : Shohei Matsuura à la basse et au stick, et Kenjiro Kawakatsu à la batterie) vient de finir l'enregistrement de son second album dont la sortie est annoncée pour le 25 novembre suivant !!! Seulement, aujourd'hui que le contenu de celui-ci est connu, force est de reconnaître que l'excitation est fortement retombée. La montagne a bel et bien accouché d'une souris...

Midas II est certes très loin d'être mauvais, mais supporte douloureusement la comparaison avec son prédécesseur. Beaucoup plus 'terriennes' que par le passé, les neuf nouvelles compositions (de 1:07 à 12:36, pour un total de 51:19) sont empêtrées pour la plupart dans une musique trop peu progressive pour susciter autre chose que de la déception. Cette désillusion a beau aviver logiquement mes critiques, il n'empêche que Beyond The Clear Air méritait un successeur d'un autre niveau...

Midas, comme nous le confirme l'entretien que nous a accordé Eigo Utoh, a considérablement densifié son propos musical. Plus d'envolées symphoniques monumentales, mais des morceaux qui s'apparentent à présent davantage au format chanson. Ce constat est cependant beaucoup moins pertinent pour la seconde moitié de l'album. Sur cette dernière, le chant se fait effectivement plus rare («La Festa» (5:16) et «The Night Sky Lies Without A Word» (6:23) sont d'ailleurs totalement instrumentaux) et la musique gagne en intensité et en ambition. Petit à petit, Midas retrouve de sa splendeur passée : le violon se fait charmeur, les claviers redeviennent aériens, tandis que la guitare (comme on se retrouve...) apporte une touche inédite. Ouf, le talent de nos amis ne s'est pas envolé... En fait, l'auditeur 'pavlovien' que j'étais en découvrant Midas II est certainement un peu à blâmer... Cet album, comme le confirme son ultime composition de 12 minutes aux développements tourmentés, nécessite de nouveaux critères de jugement et de l'indulgence. La grande beauté de Beyond The Clear Air correspondait certainement de la part de ses auteurs à un état de grâce unique qu'il était (et sera...) bien difficile (impossible ?) de retrouver...

L'heure du bilan est arrivée. Si la hiérarchie entre les deux albums s'instaure avec naturel, il semble important de préciser que ceux-ci ne s'adressent finalement pas tout à fait au même public. Les amateurs du premier (desquels vous vous devez de faire partie !) trouveront néanmoins de quoi se remémorer ci et là les fastes passés, en ce sens Midas II leur est malgré tout conseillé...

Olivier PELLETANT

Entretien avec Eigo UTOH :

Bien qu'Eisyo Lynn soit un élément incontournable de Midas, c'est bel et bien Eigo Utoh qui en est le leader. Le violoniste-chanteur étant effectivement celui qui oriente les choix artistiques (et ceux liés aux musiciens) du groupe japonais, il était logique que nous nous tournions vers lui. Il en résulte des propos typiques de l'état d'esprit des orientaux, c'est à dire calmes, pondérés et limités au strict nécessaire...

Peux-tu nous dresser un historique de la carrière de Midas ?

Je suis le fondateur du groupe, qui s'appelait initialement Damnation (le nom de Midas est ensuite très vite arrivé). C'était en 1982, et nous évoluions alors dans le hard. A cette époque, je ne jouais pas de violon mais de la guitare électrique. Forcément, le contexte ne s'y prêtait pas trop... A partir de 1984, par contre, j'ai commencé à nouer des liens entre le violon (en arrière plan) et la guitare au sein des morceaux que je composais, puis j'ai décidé de m'orienter carrément vers une musique symphonique à base de développements baroques et pastoraux. J'avais tout de même passé dix ans à apprendre le violon classique (de 4 à 14 ans) dans mon enfance. Il fallait bien qu'un jour ou l'autre je mette à profit ce long et douloureux apprentissage... Entre sa création et l'enregistrement de Beyond The Clear Air, Midas a connu bien évidemment plusieurs changements de personnels, notamment aux claviers. Eisyo Lynn n'a intégré le groupe qu'en 1985, et fut précédé à son poste par Misa Sakano (1982-84) et Keiji Tsutsui (1984-85). Durant cette période, nous donnions en moyenne un concert par mois : nous avons ainsi joué avec Fromage, Pageant, Gerard, et bien d'autres encore... Une date marquante de notre carrière correspond également à la première fois où nous avons foulé une scène à Tokyo, c'était en compagnie de Déjà-Vu. A cette occasion, Numero Ueno de Made In Japan Records nous remarqua et nous proposa de travailler avec lui. Beyond The Clear Air sortit ainsi en avril 1988...

A propos, ce premier album, dans sa version CD parue en 1991, comporte un titre bonus datant de 1985. Dis-nous en plus... A tout hasard, y en a-t-il d'autres de cette période restés inédits ?!?...

«Green Forest» fut enregistré de janvier à avril 1985 à Osaka. Au départ, je n'ai pas enregistré cette composition dans le but de la sortir un jour. C'est en fait un vieux titre que je portais en moi depuis de longues années, et auquel il fallait que je donne une existence propre pour exorciser tous les sentiments y étant associés... Je préfère ne pas en dire plus. Sachez simplement que sa présence s'est imposée naturellement sur la réédition CD de Beyond The Clear Air sous les douces pressions de Numero Ueno. Il n'y en a pas d'autres aussi abouties.

Pourquoi avoir choisi ce nom de groupe ?

Au début de ma carrière, j'avais décidé d'écrire les paroles des compositions en évitant de me référer aux cultures orientales et occidentales. Je voulais créer des sortes de contes de fées tout à fait personnels (c'est ce que je fais encore aujourd'hui). Le nom du groupe aurait donc normalement dû relever de la même préoccupation, mais je suis tombé par hasard sur l'histoire du roi Midas qui m'a véritablement subjugué...

Que s'est-il passé depuis 1988 pour Midas ?

Une longue période léthargique s'est installée, troublée uniquement par les deux rééditions successives de Beyond The Clear Air... Le groupe était plus ou moins moribond, même si Eisyo et moi n'avons jamais perdu contact. Et en 1995, nous avons pris la décision de reformer Midas avec de nouveaux musiciens.

Peux-tu à ce propos nous les présenter ?

Ce n'est pas vraiment utile, puisque je compte les remplacer très prochainement. Je ne peux vous donner plus de détails pour le moment. Patience...

Cela signifie donc qu'il y aura un troisième album de Midas...

Oui, mais il ne se fera pas avant 1998...

Midas II est moins symphonique que son prédécesseur, plus ramassé et davantage basé sur le format chanson...

Je me suis effectivement attaché à composer des morceaux plus courts que par le passé, car je voulais tester ce type de structure. C'est le propre d'un artiste à mon sens de ne pas se laisser enfermer dans des habitudes de création. Augmenter la densité (y compris sur la dernière, la plus longue) des compositions fut donc ma principale préoccupation tout en sachant que j'allais certainement surprendre notre public, et par conséquent un peu le modifier...

Un mot sur les pochettes, que tu as toi même réalisées...

Cela fait partie d'une démarche qui m'est personnelle. Outre le fait que j'ai suivi des cours de peinture de 3 à 15 ans (ce qui m'aide dans ma tâche d'homme à tout faire...), je pense que tout ce qui touche de près à la réalisation d'un CD (la composition, aussi bien que l'enregistrement, la promotion ou la réalisation de la pochette) doit incomber à l'artiste. De mon point de vue, la pochette est même aussi importante que la musique...

Connais-tu certains de tes confrères qui font beaucoup parler d'eux ces derniers temps (Providence, Ars Nova, Bi Kyo Ran, Gerard...) ? Ars Nova va même donner une série de concerts en France et en Allemagne au début de l'année 97...

Je ne suis pas trop ce qui se passe actuellement sur le front des musiques progressives. Je peux néanmoins vous dire que j'aime particulièrement Kenso et Bi Kyo Ran, mais en fait également la plupart des groupes apparus dans la décennie précédente. Effectuer une tournée en Europe serait bien sûr merveilleux, mais cela n'est pas donné à tout le monde. Je souhaite en tout cas un excellent accueil aux musiciennes d'Ars Nova. Qu'elles soient d'efficaces ambassadrices du mouvement japonais, et cela profitera peut-être à d'autres formations de notre pays...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°18 - Hiver 1996-97)