BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Esprit d'Amor (5:35)
2. Brazilian Light (6:43)
3. Modern Trad' (8:04)
4. L'Invitation (6:55)
5. Les Voyages De Costey (3:56)
6. Song A Cinq (6:37)
7. Danse Pour La Nouvelle Alliance (6:04)
8. Prélude Aux Oiseaux Tristes (1:23)
9. Au Cercle De Pierre, J'Ai Dansé... (8:02)

FORMATION :

Sonia Nedelec

(chant)

Jean-Luc Payssan

(guitares, chœurs)

Thierry Payssan

(piano, synthétiseurs, Hammond, chœurs)

Eric Rebeyrol

(basse)

Charly Berna

(batterie)

Jean-Baptiste Ferracci

(chant)

Peter Acock, Richard Ducros & Joel Versavaud

(saxophones)

Freddy Buson & David Raymond

(trompettes)

Jean-Marc Paboeuf

(hautbois)

MINIMUM VITAL

Discographie commentée /
"Esprit d'Amor"

France - 1997

Muséa - 51:59

 

 

Si le choix des groupes mis en vedette dans nos pages est généralement le fruit de notre enthousiasme, réfléchi mais malgré tout subjectif et à ce titre contestable, parfois ce choix semble tenir d'une forme d'évidence. C'est le cas avec Minimum Vital. Car au-delà de sa musique, dont cet article va s'essayer à capter l'essence, le groupe des frères Payssan est en quelque sorte devenu, au fil des années, le fer de lance (cache-misère ?) et l'ambassadeur mondial d'une scène progressive française bien mal en point, en proie à une crise de vocation chez les musiciens et à un manque d'engouement de la part du public.

Cette mission, qu'il se vit confiée sans l'avoir vraiment demandé, était en fait pour Minimum Vital un cadeau aussi appétissant qu'empoisonné, dans lequel il eut cependant la sagesse de ne pas mordre à pleines dents comme beaucoup l'y encourageaient. Le groupe béglais fit en effet l'objet de louanges excessives et prématurées qui l'encourageaient implicitement à l'immobilisme; il se montra fort heureusement plus exigeant et lucide que ses inconditionnels.

Ces qualités ont sans doute été pour beaucoup dans la réussite d'un processus de maturation qui, d'album en album, a peu à peu porté ses fruits. Il est en effet frappant, à l'écoute d'Esprit d'Amor. de constater à quel point l'évolution musicale de Minimum Vital s'apparente à un long chemin que le groupe aurait emprunté consciencieusement. sans regarder en arrière, sans non plus brûler les étapes; un chemin qui mènerait logiquement à ce quatrième album qui en est l'aboutissement provisoire.

Chaque nouvelle œuvre met ainsi un peu mieux en lumière la place occupée par les précédentes dans l'accession progressive de Minimum Vital à son identité profonde. On peut aisément en dégager la ligne directrice : d'un côté, une épuration de la forme, et de l'autre, un renforcement constant des acquis, et en particulier des éléments stylistiques qui vont peu à peu donner au groupe sa personnalité inimitable.

L'enregistrement le plus ancien de Minimum Vital dont nous disposions n'est pas à proprement parler un album. Sorti à l'origine au seul format cassette (en 1985), Envol Triangles a été repris sur la réédition CD du premier véritable opus du groupe, Les Saisons Marines (1988). A l'époque de son enregistrement (novembre 1984), les frères Payssan, Jean-Luc (guitares) et Thierry (claviers), déjà flanqués du fidèle Eric Rebeyrol (basse), officiaient encore sous le nom de Concept, formé un peu plus d'un an auparavant en compagnie d'Antoine Fillon (batterie) et Anne Colas (flûte), qui partiront peu après lesdites séances.

A l'écoute de ce document presque antédiluvien, on a presque du mal à établir un lien quelconque avec le Minimum Vital d'aujourd'hui. Ce n'est pas tant le caractère entièrement instrumental des cinq titres (de 4:51 à 9:32) que l'austérité, confinant à la sécheresse émotionnelle, de l'interprétation, qui fait de ce galop d'essai un document à l'intérêt essentiellement historique. Si l'inexpérience des musiciens en matière de travail de studio a sans doute joué un grand rôle dans le côté scolaire et manquant de vie de leur musique, le problème principal se situe en fait au niveau des compositions, dont la plupart souffrent d'une certaine indigence mélodique, que les solistes essaient tant bien que mal de combler par leurs improvisations, sans y parvenir vraiment. Seule véritable exception, le titre de clôture, «Ronde», qui seul parvient à transcender quelque peu, durant ses dix minutes, les carcans dans lesquels le groupe s'est involontairement enfermé, et donner un avant-goût de l'évolution à venir...

Il faudra attendre près de trois ans pour entendre à nouveau parler de Minimum Vital (nom adopté en référence à un fanzine progressif alors récemment défunt) : entre-temps, le batteur Christophe Godet a intégré la formation, et le quatuor ainsi constitué demeurera inchangé jusqu'en 1994; par ailleurs, des contacts établis avec les responsables de la revue Notes lui ont permis de se voir proposer la réalisation d'un album sur le label Muséa nouvellement créé par Bernard Gueffier et Francis Grosse. C'est le début d'une collaboration durable et privilégiée qui se poursuit maintenant depuis dix ans. Les Saisons Marines sort donc en 1988 et apparaît avec le recul comme une œuvre de transition assez hétérogène.

Manifestement conscient des imperfections d'Envol Triangles, Minimum Vital s'essaie successivement, sur chacune de ces sept pièces (de 1:59 à 10:03), à autant de variantes de son style musical, mâtiné tour à tour d'influences sud-américaines («Retour Au Domaine»), de réminiscences des musiques nouvelles («Les Saisons Marines») ou de mélodies plus accrocheuses («Zappata !»)... Autant d'expériences qui ne seront pas reconduites par la suite, car sur l'un de ces morceaux, «La Tour Haute» (10:32), le quatuor semble avoir trouvé sa voie : cette composition épique préfigure la tournure «médiévalisante» de Sarabandes, et la complexité accrue de ses arrangements va paradoxalement de pair avec une interprétation plus chaleureuse. Bref, Minimum Vital trouve peu à peu sa voie, poursuivant son petit bonhomme de chemin avec, en ligne de mire, des objectifs qu'il entrevoit sans parvenir encore à en cerner précisément les contours...

Le tournant décisif de la carrière de Minimum Vital intervient deux ans plus tard avec l'album Sarabandes (par ailleurs le premier à sortir directement au format CD) qui va largement confirmer les espoirs placés en lui par les plus optimistes. Cette fois, les louanges sont mérités, et à l'orée d'une décennie qui va voir le renouveau qualitatif de la scène progressive après plusieurs années de semi-léthargie, le quatuor montre qu'il n'entend pas être à la traîne du mouvement...

Le morceau qui ouvre l'album, «Le Chant Du Monde» (7:34). s'impose d'emblée comme le joyau de Sarabandes, et demeure encore aujourd'hui la plus belle pièce enfantée par les frères Payssan. Après une introduction accordéon/guitare acoustique, le groupe au complet entre en scène et les thèmes mélodiques, superbement arrangés et aux réminiscences tour à tour celtiques et médiévales, se succèdent les uns aux autres dans un constant enchantement. Guitare et claviers se relaient sans cesse au premier plan, créant des effets de contraste qui manquaient jusqu'alors au groupe.

Globalement, Minimum Vital a choisi de recentrer ici son inspiration autour d'un rock progressif à la fois moderne et parsemé de références à des genres plus anciens, en particulier cette influence médiévale qui fait sa spécificité. Musicalement, ce choix se traduit par une écriture en contrepoint assez fascinante et quasi inédite dans un contexte rock. Par contre, le souci de modernité a incité Minimum Vital à des partis-pris sonores souvent contestables, notamment au niveau de la batterie (qui fait trop appel à des sonorités électroniques sans âme) et des synthés (pour quelques sons vraiment réussis, notamment ceux évoquant un hautbois ou un accordéon, autant sont d'une froideur toute digitale).

Si l'on oublie ces imperfections formelles (moins flagrantes et gênantes qu'auparavant tout de même), Sarabandes s'avère tout de même un très bon album. On retiendra particulièrement «Sarabande n°2» (7:02), d'un constant foisonnement mélodique et rythmique, et «Hymne et Danse» (8:49), joliment introduit au piano solo et où l'intervention du chant, peu convaincante sur un titre comme «Cantiga De Santa Maria», est plutôt plaisante (il faut dire que c'est un invité, Antoine Guerber, qui la prend ici en charge).

Précédée d'un suspense savamment entretenu (on parla d'abord d'un double-CD... pour se retrouver finalement avec un album d'une durée plutôt moyenne - moins de 50 minutes), la sortie de La Source, début 1993, donna lieu à une belle unanimité de la critique, prompte à voir dans cet album un chef-d'œuvre impérissable. Après la réussite de Sarabandes, la tentation était il est vrai grande de voir dans son successeur l'ultime consécration. Pourtant, il n'y avait guère besoin d'un recul de quatre ans pour mettre quelques bémols à cette dithyrambe qui, si elle eut le mérite d'aider grandement à la promotion dudit album, témoignait par ailleurs d'un manque de confiance dans la capacité de Minimum Vital à poursuivre sa progression. Ne l'oublions jamais, le temps ruine régulièrement les plus belles flatteries...

Bref, La Source confirme de belle façon l'originalité d'une démarche prometteuse, mais les choix opérés ne contribuent pas tous à sa totale réussite. La montée en puissance du chant, d'une part, ne s'avère pas vraiment convaincante, et malgré la présence de deux «invités» pour seconder Jean-Luc Payssan dans cette tâche, le résultat n'est guère à la hauteur des ambitions affichées. D'autre part, la section rythmique, froide et mécanique, semble aller constamment à l'encontre des lignes mélodiques et des harmonies recherchées. Hachées menu à la mode jazz-fusion, celles-ci cèdent une partie de leur impact émotionnel au profit d'une démonstration de puissance qui, à l'arrivée, détourne dangereusement l'attention des mélodies et harmonies placées au premier plan et qui auraient du se suffire à elles-mêmes.

Dans sa globalité, La Source n'en demeure pas moins plutôt réussi, et devant l'accueil favorable il dut être bien tentant, pour les frères Payssan, de reconduire la formule à l'identique. Fort heureusement, ceux-ci sont manifestement un peu plus exigeants et lucides que leurs inconditionnels. C'est tout à leur honneur.

Ce n'est pas sans une certaine appréhension que l'on guettait la parution de ce quatrième album de Minimum Vital. La volonté clairement affichée des frères Payssan de rendre leur musique plus "accessible" n'avait pas trouvé dans La Source une concrétisation totalement satisfaisante. Le souci d'efficacité y semblait parfois prendre le pas sur celui de la musicalité, et laissait même craindre, pour l'avenir, un glissement dangereux vers la variété.

Le chant de plus en plus présent étant le responsable désigné de ces travers, on se prit même à souhaiter que le groupe se ravise et revienne à une musique instrumentale dans la continuité des meilleurs titres de Sarabandes, son album de référence à ce jour. Las ! Comme pour mieux enfoncer le clou, Minimum Vital décida de s'adjoindre une chanteuse...

Jean-Luc et Thierry Payssan ont décidément de la suite dans les idées. Et faute de savoir exactement ce qu'ils veulent, ils savent au moins dans quelle direction orienter leurs recherches. L'intégration du chant au vocabulaire de Minimum Vital a donc été poursuivie, en même temps qu'une réflexion en profondeur sur les différents aspects de sa musique qui ne lui donnaient pas entière satisfaction. Esprit d'Amor est le fruit de ces quatre années d'évolution et de maturation.

Les mélodies sont désormais clairement au centre du discours de Minimum Vital. Le pari tenté par le groupe, de ce point de vue, était particulièrement périlleux : parvenir à accrocher l'oreille de l'auditeur sans pour autant l'aguicher de façon racoleuse. Toutes les forces vives du sextette ont visiblement été mises au service de cet objectif (presque) unique, et il en résulte une évolution sensible au niveau de l'interprétation.

Celle-ci se veut en effet plus chaleureuse et authentique. Fini le tout-numérique et son côté froid et artificiel. Le son de la batterie est acoustique, un orgue Hammond ronronnant tapisse délicatement l'arrière-plan des compositions, la guitare est plus souvent acoustique et, quand elle est électrique, s'exprime avec davantage d'émotion et de générosité.

Mais au-delà du seul aspect du son, le jeu des instrumentistes est plus retenu, plus sobre : disparus définitivement les tics jazz-rock intempestifs de la basse, la section rythmique a gagné en subtilité et en contrastes ce qu'elle a perdu en spectaculaire; quant aux solistes (guitare, synthé et, sur le seul "Song A Cinq", hautbois), ils perdent certes du terrain face à la montée en puissance du chant, mais leurs interventions n'en sont que plus appréciées. On préfèrera néanmoins, de ce point de vue, la seconde moitié de l'album : les parties vocales et instrumentales y font davantage jeu égal, notamment sur "Au Cercle De Pierre, J'ai Dansé..." (la superbe osmose entre guitare acoustique et orgue Hammond, notamment), sans conteste le meilleur des neuf morceaux.

Venons-en maintenant au chant, vedette incontestée d'Esprit d'Amor. Minimum Vital assume courageusement son parti-pris, et aux parties vocales en demi-teintes des deux albums précédents succèdent celles, autrement plus convaincantes, de Sonia Nédélec et Jean-Baptiste Ferracci. Ces deux chanteurs, jamais meilleurs que lorsque leurs voix se marient, possèdent néanmoins chacun une forte personnalité et, surtout, une expressivité qui met particulièrement bien en valeur les mélodies. Désormais vecteur privilégié de l'émotion chez Minimum Vital, le chant ne relègue pas pour autant les instruments à un rôle d'accompagnement, même si le risque est latent sur les premiers titres de l'album. Une grande partie du mérite en revient à l'utilisation du langage imaginaire inventé par les frères Payssan : le fait que la voix ne soit pas porteuse d'un véritable message "littéraire" lui permet de s'insérer de façon égalitaire à l'ensemble plutôt que de monopoliser constamment l'attention. "Les Voyages De Costey", seul titre chanté entièrement en français, manque de justesse de tomber dans ce travers, et montre s'il en était encore besoin que l'usage des langues "connues" gagne à rester minoritaire dans la musique de Minimum Vital.

L'ampleur des progrès accomplis par Minimum Vital avec Esprit d'Amor est bel et bien considérable. Nous avons affaire à un album qui, pour la première fois, ne peut souffrir aucune critique formelle. D'un point de vue musical, il ne saurait décevoir ceux qui appréciaient déjà le groupe béglais : si certaines mélodies pourront sembler à certains trop "évidentes", la convivialité et le magnétisme qui se dégagent de l'œuvre dans sa globalité ne manqueront pas d'en faire un habitué des platines CD, un de ces disques que l'on prend plaisir à écouter quelles que soient les circonstances.

N'en demeurons pas moins d'un total esprit critique. Minimum Vital dispose encore d'une marge de progression conséquente. Esprit d'Amor souffre en effet, comme ses prédécesseurs, d'un manque de contraste : le niveau d'intensité ne varie que peu d'un titre à l'autre et au sein d'un même morceau. La solution à ce problème est peut-être à rechercher du côté d'une forme d'expression à laquelle les frères Payssan n'ont pas eu, jusqu'ici, le courage de s'essayer : la "suite". Seul le format long permettrait vraiment à Minimum Vital d'introduire naturellement dans sa musique ce qui lui fait encore défaut : des séquences plus atmosphériques d'une part, et des envolées lyriques plus appuyées d'autre part.

Même si une telle évolution ne semble pas être envisagée dans l'immédiat (cf. entretien), gageons que Minimum Vital, dont le souci de perfection n'est plus à démontrer, saura trouver la solution qui s'impose; que ce soit celle-ci ou une autre importe finalement peu. Pour l'heure, savourons comme il se doit ce quatrième album, assurément le meilleur produit à ce jour par le groupe, qui devrait permettre à la France de s'inscrire moins timidement dans la spirale qualitative ascendante qui dynamise les musiques progressives depuis quelques années.

Aymeric LEROY, Olivier VIBERT et Laurent MÉTAYER

Entretien avec Thierry PAYSSAN :


La première impression que l'on a en écoutant Esprit d'Amor, c'est que vous vous y êtes attachés à corriger les défauts les plus flagrants des précédents albums : le son est plus chaleureux, moins électronique; et le chant bien plus convaincant...

C'est vrai. Pour ce qui est du son, nous avons en fait enregistré dans le même studio que pour Sarabandes et La Source, mais dans de bien meilleures conditions. Nous avons disposé de davantage de temps - et donc d'argent ! - et de nouveau matériel. J'avais à ma disposition un orgue Hammond, avec une cabine Leslie, et je l'ai pas mal utilisé. Ça fonctionne à merveille, il n'y a pas de secret ! Pareil pour Jean-Luc, il venait de s'acheter un méga préampli à lampes, et ses parties ont été enregistrées avec un gros ampli Marshall. Nous n'avons rien inventé ! (rires) Nous nous sommes rendus compte qu'il y avait des choses efficaces qu'il est bête de vouloir à tout prix remplacer...

Pour ce qui est du chant, il s'est intégré petit à petit. Ça nous paraissait être quelque chose à explorer, alors nous avons essayé d'en mettre de plus en plus. Mais au bout d'un moment nous avons buté sur nos limites en tant que chanteurs. Il y avait des choses que nous pouvions faire nous-mêmes, Jean-Luc et moi, mais beaucoup d'autres qui nous restaient inaccessibles. Finalement, Sonia est arrivée...

Un chanteur, Jean-Baptiste Ferracci, est même venu la seconder sur Esprit d'Amor. Pourquoi ?

Nous pensions qu'il serait bien qu'il y ait du chant masculin sur certains morceaux, que ça créerait un effet intéressant. La notion de mélange est quelque chose à quoi nous tenons beaucoup en général. Comme nous ne nous sentions pas capables de faire ça nous-mêmes, Jean-Luc et moi, nous avons cherché un chanteur et il s'est trouvé que Sonia, qui donne des cours de chant, avait un élève qui était très bon et qui en plus savait lire la musique. Nous l'avons donc invité à chanter sur le disque. Au départ c'était vraiment quelqu'un qui venait comme ça, en invité, au même titre que les cuivres par exemple. Finalement, ça a tellement bien collé qu'il est venu avec nous au festival au Brésil, et ça s'est très bien passé. Donc, maintenant c'est un membre du groupe à part entière.

Pour continuer sur le chant, vous utilisez la plupart du temps un langage inventé par vos soins...

Tout à fait. Nous avons beaucoup travaillé cet aspect, et nous sommes plutôt satisfaits du résultat. Ça fonctionne très bien, et d'ailleurs Sonia et Jean-Baptiste n'ont aucun problème pour mémoriser les textes. Comme c'est une langue chantante et mélodique, ça s'apprend en même temps que les mélodies... Je trouve que ça va dans le sens de l'originalité. Et puis nous aimons beaucoup le côté mystérieux des choses. Ce qui est bien avec ce langage, c'est que les gens peuvent développer leur propre interprétation, en fonction de leur sensibilité, de ce qu'ils croient comprendre... Nous essayons quand même d'employer de temps en temps des mots en français, qui sont en quelque sorte des pistes pour signaler des directions de compréhension.

Évidemment, je vous mentirais si je n'admettais pas qu'il y a aussi une part de lâcheté dans le fait d'utiliser ce langage. C'est aussi parce que nous n'avons pas le talent nécessaire pour écrire de vrais textes. Mais bon, ce n'est pas grave, et puis ma règle d'or, c'est d'exploiter mes défauts. Comme disait Voltaire, il faut «cultiver son jardin». Il y a forcément des choses qu'on ne sait pas faire, mais au lieu de s'en lamenter, il vaut mieux essayer d'en tirer parti, de développer des capacités qui nous sont plus personnelles. C'est ce qu'a su faire parfaitement quelqu'un comme Christian Vander, par exemple... C'est tout le contraire d'un musicien de variétés qui n'est préoccupé que par la perfection technique. Moi, il y a plein de choses que je ne sais pas jouer, mais tant pis, ce que je sais faire, je le fais à fond !

Il s'est écoulé quatre ans entre La Source et Esprit d'Amor. Il semble qu'à un moment donné, Minimum Vital ait été sur le point de s'arrêter. Est-ce vrai ?

Oui... Ce qui s'est passé, c'est qu'il y avait une espèce de lassitude. Nous n'étions pas vraiment satisfaits de la production sur La Source, notamment le son et le jeu de la batterie. Par rapport à l'évolution de notre musique, ça ne collait plus, nous voulions quelque chose de plus actuel, avec plus de 'groove'. Mais Christophe, le batteur, n'était pas prêt à travailler davantage. C'est un bon musicien, dans Sarabandes par exemple il a fait de très belles choses parce qu'il y avait ce côté fou, et des rythmiques un peu spéciales et latines. Mais dès qu'il s'agit de faire des choses plus rigides, un peu plus «droites», là ça ne va plus... Donc, il y avait un problème par rapport à cela... Alors, Christophe est parti. Enfin, il dirait certainement qu'on est repartis sans lui...

A cette époque, vous avez aussi donné un certain nombre de concerts avec Philippe Cauvin...

C'est vrai, nous avons essayé à un moment donné de faire quelque chose ensemble. C'est un musicien pour lequel nous avons toujours eu beaucoup d'admiration et de respect. Sa musique, avec Uppsala et en solo, n'est malheureusement pas très connue parce que ce n'est pas du progressif typique, c'est très particulier... Donc, nous avons essayé mais ça ne collait pas vraiment. Ça donnait vraiment l'impression que sur scène il y avait Philippe Cauvin accompagné par Minimum Vital. Nous avons fait quelques concerts comme ça, c'était bien mais pas vraiment satisfaisant.

Avec Sonia, vous évitez ce phénomène ?

Apparemment oui. Mais ce qui se passe, c'est que dans nos concerts, nous jouons un mélange de morceaux nouveaux et anciens. Donc les plus récents ont beaucoup de chant, mais les vieux sont souvent instrumentaux. Ça permet aux gens de comprendre qu'il y a un mélange de différentes choses, que c'est un groupe et qu'il a une histoire... D'ailleurs, notre prochain projet est d'enregistrer un disque 'live'. Nous pensons le faire à la rentrée. Nous allons nous enfermer pendant une semaine dans une salle à Bordeaux qui est super. Nous voulons travailler tous les aspects du concert, y compris le côté visuel, même s'il n'est pas encore tout à fait sûr qu'il soit filmé. Quoi qu'il en soit, la musique sera enregistrée sur un 24 pistes, dans d'excellentes conditions de son. Ce sera très intéressant, parce qu'il y a des vieux morceaux que nous jouons toujours mais qui ont considérablement évolué par rapport aux versions d'origine...

Justement, pour en venir à l'évolution de Minimum Vital depuis ses débuts, il semble que vous ayez maintenant totalement abandonné le côté jazz-rock qui fut d'abord prédominant avant de se faire de plus en plus discret. Le jeu de basse d'Eric Rébeyrol a considérablement évolué de ce point de vue...

Il en est le premier surpris ! Nous avons volontairement cherché à faire quelque chose de plus efficace, de plus sobre aussi. Donc il a adapté sa façon de jouer, mais il a du mal à jouer moins de notes, parce qu'à l'origine il était guitariste... Pour ce qui est du côté jazz-rock, je crois qu'il est venu par hasard. Quand nous avons commencé, nous étions très naïfs, nous avions quelques bases de mise en place, mais aucune véritable notion de ce qu'il fallait ou ne fallait pas faire. Nous voulions éviter de nous référer à des modèles et sans spécialement le rechercher, nous avons développé un côté un peu technique qui pouvait rappeler le jazz-rock. Il s'est trouvé que ce style musical était assez populaire à l'époque, avec Uzeb et quelques autres, mais ce n'était pas volontaire de notre part de nous y associer.

Pourtant, il est vrai qu'Envol Triangles est finalement plus jazz-rock que réellement progressif...

Je serais tenté de dire que c'est plus dans la forme que le fond, parce que les compositions elles-mêmes ne sont pas vraiment jazz-rock. Simplement, c'est un peu une succession de solos à n'en plus finir. Il y a beaucoup d'idées, c'est très riche, il y a des choses intéressantes, mais ce n'est pas vraiment maîtrisé. Ce sont plus des trucs mis bout à bout, sans véritable structure. Mais je suppose que c'est normal... Quand on démarre, on a plein d'idées, donc on en met dans tous les sens. Ça manque de maturité, c'est certain...

Comment juges-tu le suivant, Les Saisons Marines, avec le recul ?

Il y a quelques morceaux très bien. Évidemment, la production n'est pas géniale, mais nous n'avons jamais eu de bonnes conditions de studio jusqu'à récemment. Nous n'avons pas eu la chance de rencontrer tout de suite un ingénieur du son capable de nous aider efficacement. Nous étions totalement inexpérimentés, et sans un directeur artistique ou quelqu'un qui tienne ce genre de rôle, c'est dur. Il est difficile d'imaginer à quel point le travail en studio est quelque chose de difficile... Pour revenir à l'album, j'aime bien certains morceaux, en particulier «La Tour Haute», même si la version que nous faisons maintenant est à mon avis bien meilleure.

Et Sarabandes ?

Avec celui-là, on s'est vraiment éclatés ! C'était un album à la croisée de pas mal de chemins différents. Là encore, les conditions d'enregistrement n'était pas géniales, nous avions trois fois rien au niveau du budget. C'était la première fois que nous quittions Bordeaux pour enregistrer à Chateau-Lévêque avec Jean-Paul Trombert qui nous a beaucoup aidés.

La particularité de cet album est la montée en puissance de l'influence médiévale. Influence qui avait perduré sur La Source mais semble avoir quasiment disparu sur Esprit d'Amor...

Non, en fait elle est toujours là, mais elle est en quelque sorte passée à l'arrière-plan. Quoi que nous fassions, de toute façon il y a toujours quelque chose dans notre musique qui relève de ça. Je ne vais pas rentrer dans les détails techniques, mais... Notamment dans les accords, les intervalles de quarte ou de quinte qui sont typiques de la musique ancienne. Sur «Danse Pour La Nouvelle Alliance», il y a des harmonies vocales assez particulières. En apparence, c'est moderne, dansant, mais à l'intérieur il y a des choses, dans les modulations, qui se rapprochent un peu de la musique médiévale. Mais c'est vrai que c'est plus en arrière-plan.

Tu parles des mélodies. Il semble qu'elles soient désormais au centre de vos préoccupations. Vous vous êtes semble-t-il fixé comme objectif de trouver des mélodies fortes, sans pour autant tomber dans le racolage. Comment êtes-vous parvenus à cet équilibre ?

C'était effectivement notre objectif, et j'espère que ce sera bien perçu par les gens. Nous nous attendons a tout, mais si le disque est mal reçu nous serons très déçus car nous sommes persuadés d'être dans le vrai. Personnellement, je dirais que cet album n'est pas si éloigné que ça de ce que nous faisions avant mais que, dans la forme, c'est mieux mis en valeur. Nous avons passé beaucoup de temps à structurer les morceaux, à les rendre cohérents et efficaces, tout en gardant des richesses caractéristiques à l'intérieur. Nous devions en quelque sorte résoudre la quadrature du cercle... Faire un disque qui soit joli, mais en même temps qu'il y ait, en toute modestie, une lumière qui passe... Bref, que ce ne soit pas de la 'daube', même en étant très mélodique... Pendant longtemps j'ai craché sur pas mal de choses au motif que ce n'était pas assez complexe. Alors qu'en fait ça demande beaucoup d'intelligence. Un groupe comme Police, je trouvais ça nul, par exemple, alors qu'il y a quelque chose de vraiment abouti, de personnel. Évidemment, je n'ai pas pour autant envie de faire la même chose, mais je crois qu'il faut garder un esprit ouvert, et ne pas rester cloisonné dans des schémas de pensée restrictifs, du genre ne faire que des morceaux de vingt minutes...

Ce n'est certes pas votre cas, et on peut d'ailleurs regretter qu'aucun de vos morceaux n'ait jamais dépassé les dix minutes. Pourquoi ce choix ?

Je crois que c'est simplement que nous n'en avons jamais ressenti l'envie. Et puis, pour faire un morceau de vingt minutes qui tienne vraiment la route, il faut une maîtrise vraiment impeccable. «Close To The Edge», c'est un modèle d'écriture... «The Gates Of Delirium», pareil... Les mecs qui ont fait ça étaient vraiment «habités» ! Alors peut-être ne sommes-nous pas capables d'aller aussi loin... Quoi qu'il en soit, ça ne nous intéresse pas vraiment... Cette histoire de durée me paraît de toute façon être un faux problème. J'ai l'impression que, trop souvent, les amateurs de rock progressif ne jugent qu'à la surface des choses. Pour prendre un exemple, je suis à peu près certain qu'il nous suffirait d'arriver un jour en disant que nous avons fait une suite de vingt minutes avec du mellotron, pour que tout de suite, sans même l'avoir écoutée, il y ait un certain nombre de gens pour dire : «ça y est, ils nous ont pondu un truc génial !». C'est un exemple volontairement caricatural, mais il y a malheureusement beaucoup de gens qui fonctionnent comme ça, et j'ai envie de leur dire : ouvrez un peu les oreilles, essayez d'élargir votre esprit ! Moi, j'écoute parfois ce qui se fait, par curiosité, en allant à la Fnac, juste pour voir comment c'est fait... Bon, c'est sûr, je n'écoute pas ça avec beaucoup d'attention, et je ne dis pas que c'est génial, mais il y a toujours des choses intéressantes.

Quel genre de musique écoutes-tu ?

Pas mal de progressif, évidemment, mais je suis plutôt axé années 70. Il y avait dans les groupes de cette époque une maturité, une intelligence qu'on retrouve rarement, à mon goût, dans la production actuelle. Quand j'écoute des groupes comme Van Der Graaf Generator ou Hatfield And The North, il y a une exigence, c'est riche, c'est musical. Alors que beaucoup de groupes actuels, on a envie de leur dire de retourner à l'école... Je ne parle pas tant au niveau technique qu'à celui du vocabulaire qu'ils utilisent. Trop de musiciens progressifs n'écoutent que du rock progressif et ça s'entend. C'est terrible, c'est le meilleur moyen pour que le style tourne en rond... En même temps, je comprends, ce repli sur soi était une nécessité à une certaine époque, par réaction, par protection... Mais attention, je crois que c'est vraiment le moment maintenant de s'ouvrir et de proposer autre chose !

Comment allez-vous procéder pour la promotion de l'album ?

Tout d'abord, notre distributeur [MSI] a beaucoup aimé le disque. Ils veulent vraiment se défoncer pour le promouvoir, donc on devrait rapidement le trouver dans toutes les Fnac, si possible en écoute. Après, il y a la publicité, dans des magazines comme Rock Style ou Best... Et puis nous avons édité un mini-CD promotionnel destiné aux radios, avec «Les Voyages De Costey» et «Esprit D'Amor». Muséa en a envoyé un peu partout. Là, le but est de passer en radio, et donc de générer des droits d'auteur. Comme vous le savez peut-être, Muséa a créé sa propre maison d'édition et tout cet aspect est géré de façon très professionnelle. Du côté des concerts, nous avons eu quelques problèmes. Nous voulions faire un concert à Paris pour lancer l'album, en invitant la presse, pas mal de gens... mais il y a eu un contretemps au niveau de la location de la salle. J'espère que ça pourra se faire plus tard.

Des projets plus strictement musicaux ?

Oui. Nous aimerions faire un disque basé sur des thèmes de Guillaume De Machaut, complètement réorchestrés et réarrangés bien sûr. Ce ne serait pas un disque de musique ancienne, ce serait même très rock ! Nous nous sommes rendu compte qu'il y a dans ces mélodies une substance latente, une force extraordinaire... Ce ne serait certainement pas une hérésie. Il y aurait peut-être une ou deux compositions à nous en plus. Quoi qu'il en soit, la réalisation de ce projet dépendra évidemment de l'accueil qui sera réservé à Esprit d'Amor...

Entretien réalisé par Aymeric LEROY

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°20 - Mai-Juin 1997)