BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Borderline pochette

PISTES :

1. Ordinary Madness (9:58)
2. Nothing Stops Me (12:41)
3. Compulsion (11:27)
4. Heads Up (10:23)
5. When I Play (Part 1) (1:12)
6. I Saw You (6:17)
7. The Girl With The Sun In Her Hair (2:07)
8. Blue Pill (4:36)
9. When I Play (Part 2) (8:05)

FORMATION :

Stephen Forner

(guitare, chant)

Cyrille Forner

(basse, chœurs)

Joe Mondon

(batterie, shaker, tambourin, guitare acoustique)

Phillipe Duplessy

(claviers, chœurs, kazoo)

Agnès Forner

(flûte, chœurs)

MIRAGE

"Borderline"

France - 2008

Muséa - 66:40

 

 

Un jour gris, aussi gris que le jour où il n'y aura plus aucun bruit nulle part, le jour où il n'y aura même pas le bruit de nos pas. Un jour comme ça, on n'a guère le choix : il nous faut trouver du soleil et de la chaleur ailleurs. Il nous faut une musique qui vienne du sud pour nous apporter sa couleur, pour secouer notre silence comme une fanfare remue l'air autour d'elle. Il nous faut ce groupe marseillais au patronyme annonçant clairement les couleurs (dromadaire et sable chaud), explosion de couleurs jazz prog' style Canterbury, avec une nette prédilection pour la tranquille nonchalance symphonique de l'axe Camel-Caravan, première époque. Autrement dit à mi-chemin entre «Never Let Go» et «Nine Feet Underground».

La discographie de Mirage débute en 2000 par A Secret Place, album sympathique mais besogneux, alourdi par des citations trop scolaires du Camel des seventies (on reconnaît entre autre des extraits de «Lunar Sea»). Quatre ans plus tard, Mirage signe un album nettement plus réussi, plus personnel, même si Camel est encore largement à l'honneur. Mais cette fois, avec Tales From The Green Sofa (beau titre, à la Soft Machine), c'est un Camel plus récent, celui, plus doux, plus triste aussi, de Nude ou de Dust And Dream, qui est source d'inspiration. La musique paraît plus moelleuse, comme gonflée de nostalgie. Quelques notes du génial «Ice» semblent même esquissées pour donner le ton. Changement d'époque, changement de monde...

Mieux maîtrisé que ses prédécesseurs, Borderline, 3ème album du groupe, atteint son but. Prendre ses distances avec les prestigieux modèles tout en respectant leur esprit. Proposer une musique plus pleine et charnelle, tout en remuant les lambeaux de notre conscience pour réveiller en nous les souvenirs du Camel de Peter Bardens (72-78). Souvenirs de Caravan aussi. Et là est la surprenante nouveauté. D'ailleurs, les surprises abondent, les moments jouissifs s'imposent : un climat tendu avant explosion rythmique («Heads Up»), la géniale mélodie de «Ordinary Madness» (10:00), impossible à oublier, ou l'intro rugueuse de «Compulsion» (du Caravan perverti par King Crimson). On sent la vie qui irrigue cette musique. On la sent frémir, comme on sent le frémissement d'un impétueux ruisseau dans lequel on trempe la main. Au début de «When I Play», long morceau de 18 minutes, découpé en cinq parties, le silence livre l'espace à quelques notes de guitare acoustique, relayées par la flûte légère de Agnès Forner, discrètement de retour. Faire chanter la flûte aussi délicatement que le faisait Andy Latimer, Mirage n'est pas le premier à se pencher sur la question, même si l'interprétation toute féminine d'Agnès dans le cas présent fait toute la différence. En revanche, privilégier les allusions à la première partie de carrière de Caravan ou de Camel, tout en les transcendant, en faisant par exemple appel au Camel le plus fiévreux («Nothing Stops Me», «When I Play Part 2»), en mélangeant avec brio la période Bardens et post Bardens dans le même morceau («I Saw You» Part 1), en d'autres termes, en sortant des sentiers maintes fois foulés par les sabots de Camel ou les roues de Caravan, tout en se nourrissant de la forme de leur empreinte, à ces jeux là, peu de candidats s'en étaient si bien sortis. Et ce n'est pas Andy Tillison qui prétendra le contraire.

Inutile de s'embarrasser d'hésitation ou de réserve concernant le chant du leader Stephan Forner, celui un peu pâle d'Andy Latimer ne nous ayant jamais empêché de porter aux nues la période 73-76 de Camel (ceux qui pensent à The Snow Goose n'ont pas tout suivi). Mirage assume ce relatif point faible avec élégance en privilégiant les passages instrumentaux ou les parties vocales en retrait et soutenues par les chœurs. Et puis Stephan Former est le genre de guitariste chanteur tellement brillant et inspiré dans le rôle du second qu'on lui pardonne les faiblesses du premier. D'autant plus que sa voix, entre celle de Latimer justement et celle de Richard Sinclair, s'intègre bien dans la démarche... chaloupée, comme il se doit, romantique et rêveuse, avec quelques embardées jazzy promptes à faire tanguer la Caravan du désert. Ces moments là sont les plus propices à l'enthousiasme de l'auditeur, amateur de ces petites choses précieuses.

Jusqu'à présent, on voyait Mirage comme un groupe en devenir, ayant bien écouté et compris le Camel de The Snow Goose mais encore incapable de sortir de l'application studieuse de la recette. En revenant davantage aux sources, c'est à dire les fondamentaux de l'école Canterbury, autrement dit en se souvenant autant du mythique In The Land Of Grey And Pink (Caravan, 1971) que de Dust And Dream (Camel, 1994), Mirage fait un grand écart salvateur qui couvre d'une oreille à l'autre notre besoin de «revival» de cette époque créatrice. Si on n'en est pas encore à parler de génie ni de chef d'œuvre, disons que les Marseillais font plus que jamais honneur au patronyme qu'ils ont choisi (cf le 2ème album studio de Camel). Reste à monter d'un cran pour atteindre le niveau de Moonmadness (Camel, 1976) ou des premiers Caravan. Ce qu'ils ont d'ailleurs commencé à faire avec l'excellent morceau «Ordinary Madness».

Alain SUCCA

(chronique parue dans Big Bang n°71 - Hiver 2008-2009)