BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. La Célèbre Boucle (0:28)
2. Le Règne Des Termites (4:06)
3. Le Sorcier (6:29)
4. Mine De Rien (3:49)
5. Mille-Pattes (1:03)
6. Toutes Proportions Gardées (6:27)
7. IGA (0:41)
8. Mangeur De Masters (3:35)
9. Le Roi Soldat (4:08)
10. Pas À Ce Que Je Sache, Sacha (5:56)
11. Singularité (4:54)
12. L'Inévitable (5:17)
13. Avatar (5:16)
14. Le Fantôme De M.C. Escher (6:22)
15. La Polka Des Sphères (1:14)

FORMATION :

Bernard Falaise

(guitares, basse fretless)

Pascal Globensky

(claviers)

Rémi Leclerc

(batterie, percussion)

Nicolas Masino

(basse, claviers)

INVITÉS :

Marie-Chantal Leclair
(saxophones)

Marie-Soleil Bélanger
(violon)

Némo Venba
(trompette)

MIRIODOR

"Mekano"

Canada - 2001

Cuneiform Records - 60:53

 

 

Dire que cet album est le meilleur de Miriodor à ce jour est à la fois une évidence et un non-sens. Une évidence, je vais expliquer pourquoi dans cette chronique; un non-sens aussi, tant le groupe québécois a tellement évolué, en particulier dans sa configuration instrumentale, au fil de ses albums successifs, qu'il est périlleux et vain de comparer leurs mérites artistiques respectifs.

Sur son précédent opus, Jongleries Elastiques (1996), Miriodor nous avait doublement surpris en rompant avec la formule en trio saxophone-claviers-batterie qui avait été la sienne durant deux albums, en remplaçant le saxophoniste Sabin Hudon (présent toutefois en invité sur quelques titres) par... un guitariste, Bernard Falaise; et en s'entourant de nombreux instrumentistes invités. Le résultat était une musique logiquement plus étoffée, plus contrastée, qui faisait monter d'un cran notre intérêt, déjà avéré, pour cette formation.

Depuis, Miriodor s'est à nouveau métamorphosé, devenant en 1998 quintette avec l'adjonction du bassiste Nicolas Masino (également claviériste) et de la saxophoniste Marie-Chantal Leclair, puis cette année, au terme des séances du présent album auquel elle a contribué pour deux titres, un sextette avec la violoniste Marie-Soleil Bélanger. Parmi ces nouveaux-venus, le plus notable est le premier (c'est du reste le seul à être crédité comme membre à part entière du groupe), car si le saxophone comme le violon ont souvent été présents dans l'histoire du Miriodor, la basse ne bénéficiait plus depuis belle lurette (le tout premier album, en fait), d'un titulaire à temps plein. Et la différence est en l'occurrence considérable.

Si l'on pouvait reprocher à Miriodor un défaut sur ses trois précédentes oeuvres, c'était la prise en charge - impressionnante et plutôt convaincante au demeurant - par son attirail synthétique de fonctions instrumentales très diverses, allant de l'accompagnement (essentiellement) aux interventions solistes, en passant par le substitut à la basse. Or cette dispersion du talent de Pascal Globensky, si elle put assouplir le fonctionnement de Miriodor à l'époque de la formule en trio, avait fini par s'avérer frustrante, aussi bien dans son propre cas (étant monopolisé par l'exécution de parties composées structurant les morceaux) que dans celui du batteur Rémi Leclerc. Il est évident qu'un batteur ne peut jamais 'exister' pleinement sans avoir à ses côtés son partenaire de jeu naturel, le bassiste. Et c'est peu dire que l'arrivée de Masino, signifiant par ailleurs la diminution voire la disparition du rôle des séquenceurs, a permis au talent de Leclerc, déjà exceptionnel, de s'exprimer enfin pleinement.

En fait, à l'écoute de Mekano, on a l'impression, pour la première fois sans doute dans l'histoire de Miriodor, d'entendre un groupe vraiment taillé pour la scène. Paradoxalement au vu du titre de l'album, tout ce qui pouvait sonner un peu 'mécanique' par le passé a laissé la place à une cohésion et une ferveur à jouer ensemble qui dégage une bonne humeur plus que jamais communicative. Chaque instrumentiste se voit données, dans ces circonstances, de multiples occasions de mettre en valeur toute l'étendue de son talent. La guitare de Bernard Falaise, en particulier, est incontestablement la révélation majeure de cet album : inspirées, variées et enlevées, ses interventions sont invariablement jubilatoires.

Comme vous aurez pu le remarquer, l'instrumentation de base de Miriodor - guitare, claviers, basse et batterie - est aujourd'hui celle d'un groupe de rock 'conventionnel'. Et cela ne se vérifie pas que sur le papier : les quatre musiciens dispensent collectivement une énergie et une dynamique sonore qui, plus que jamais, les rattachent au rock progressif, dans l'acception la plus ouverte du terme certes, mais avec globalement une apparence formelle susceptible de séduire le plus grand nombre. Même la présence assez fréquente du saxophone ne saurait rebuter que les plus rétifs à l'instrument : le plus souvent, il s'agit d'un soprano, et de plus ses interventions consistent en des thèmes écrits, parfaitement intégrés aux arrangements, et non de longues improvisations dissonantes.

Car c'est un fait : au-delà de toutes ces qualités, l'attrait le plus essentiel de Miriodor, c'est le souci et le talent investis dans l'écriture. Un aspect mieux mis en valeur que jamais grâce à une mise en son d'une richesse éblouissante, qui rend l'écoute au casque indispensable pour en apprécier toutes les subtilités. Ces dernières ne sont pas que sonores : le foisonnement est aussi et surtout celui des arrangements. Les compositions de Mekano témoignent d'un talent d'orchestration hors du commun, tant dans la complémentarité des parties attribuées à chaque instrumentiste (la plupart des thèmes mélodiques sont joués en harmonie par la guitare avec, selon les cas, le saxophone ou le violon) que dans la subtilité des contrastes entre les différentes séquences.

Qualités indispensables, car le moins que l'on puisse dire est qu'il y a chez Miriodor un goût pour le changement incessant (difficile de ne pas penser par moments à des groupes comme National Health ou, plus près de nous, DFA). Il est quasiment impossible d'opérer un décompte précis du nombre de thèmes, ponts et autre intermèdes qui cohabitent au sein de chaque composition. Chaque écoute de l'album révèle ainsi des détails passés jusque-là inaperçus. Et l'intérêt de l'auditeur est sans cesse maintenu en éveil, relancé également par quelques excentricités (bruitages, effets sonores divers), suffisamment discrètes pour ne pas entraver le déroulement de la musique.

La somme de ces qualités fait de Mekano un album qui représente à mon sens ce que le rock progressif peut aujourd'hui proposer de meilleur. A savoir une musique mariant avec un rare brio l'audace expérimentatrice des musiques dites 'nouvelles' et l'accessibilité d'un rock progressif plus traditionnel (mais pas pour autant, loin s'en faut, conventionnel). Le seul reproche que l'on pourrait, à la limite, adresser aux Québécois, est de cantonner leurs morceaux à un format relativement uniforme (de 4 à 7 minutes), alors que leur talent d'écriture mériterait de s'exprimer parfois - en tout cas, on demande à entendre ! - au sein de structures plus 'épiques', hélas délaissées depuis le premier album...

Vous l'aurez compris, cette cinquième œuvre de Miriodor est une éclatante réussite qui constitue une acquisition absolument prioritaire pour tous les mélomanes avides d'un rock progressif réellement ambitieux, œuvre de musiciens parmi les plus accomplis et talentueux actuellement en activité. La reconnaissance que constitue pour les Québécois leur participation à la prochaine édition du NEARfest n'a rien d'un hasard : avec Mekano, Miriodor intègre le cercle très exclusif des formations progressives essentielles (car consensuelles au sens positif du terme) du moment. Alors ne méconnaissez pas plus longtemps un tel talent !

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°42 - Décembre 2001)