BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Sinfonia Lunatica (4:25)
2. Cuando La Duda Se Hace Grande Alrededor (9:12)
3. Desde Que Te Pude Ver (4:25)
4. La Ultima Barrera (4:17)
5. Marginado En El Tiempo (2:14)
6. Primer Triunfo (5:35)
7. Homenaje Color Naranja (6:06)
8. Balance (piste bonus) (3:53)
9. Excentos De Dios (piste bonus) (6:06)

FORMATION :

Gustavo Montesano

(pianos acoustique et électrique, orgue Hammond, mellotron, synthétiseur, guitares, basse)

Pedro Aznar

(basse, flûte, synthétiseur [1])

Gonzalo Farrugia

(batterie)

Anibal Kerpel

(orgue Hammond, synthétiseur, mellotron, piano électrique [2,5,6,7,8,9])

Pino Marrone

(guitare [2,5,6,8,9])

Horacio Malvicino

(arrangements quatuor de violons [3])

Jose Luis Fernandez

(guitare acoustique [4])

Charly Garcia

(piano [4])

Alfredo Toth

(basse [4])

Nito Mestre

(chœurs [4])

Maria Rosa Yorio

(chœurs[4])

GUSTAVO MONTESANO

"Homenaje"

Argentine - 1977

Record Runner - 43:39

 

 

Tous les groupes ne sont certes pas censés se séparer dans la haine et l'amertume, mais vous conviendrez tout de même que le cas du présent album est assez unique : quelques mois à peine après la dissolution du quatuor argentin Crucis, son leader, le bassiste et chanteur Gustavo Montesano, ne trouvait pas mieux, pour l'accompagner dans son premier exercice solitaire, que... ses trois ex-collègues de Crucis !

On peut dès lors se demander légitimement ce qui justifie que Homenaje ne soit pas sorti sous la bannière collective, sachant que Montesano était déjà le compositeur de la quasi-totalité des morceaux de Crucis. Eh bien, tout d'abord, la présence d'une floppée d'autres invités, véritable aréopage de sommités de la scène progressive argentine des années 70 : on y retrouve pêle-mêle des membres éminents de Madre Atomica, Alas, Maquina De Hacer Parajos, Sui Generis ou Los Desconocidos De Siempre. Ensuite, le caractère éclectique de la musique proposée, répondant le plus souvent aux canons progressifs mais flirtant aussi parfois avec la variété.

Pour autant, la véritable explication est ailleurs : la plupart de ces morceaux étaient à l'origine destinés au troisième album de Crucis, mais le groupe se sépara avant de l'enregistrer, Anibal Kerpel (claviers) et Gonzalo Farrugia (batterie) se montrant de plus en plus intéressés par le jazz-rock et de moins en moins par le rock symphonique si cher à Montesano et Pino Marrone (guitare). Une séparation à l'amiable qui permit au bassiste de bénéficier plus tard du concours de ses ex-collègues.

On ne s'étonnera donc pas de retrouver, sur une grande partie de Homenaje, les atmosphères typiques des deux albums de Crucis, ce mélange si savoureux et chaleureux de symphonisme et de complexité, cette osmose si aboutie entre lyrisme (la guitare et les claviers) et puissance (la section rythmique survitaminée). Les trois titres instrumentaux (4:25, 2:14 et 6:06) sont évidemment les plus réussis, les interventions du chant en espagnol apportant inévitablement sur les autres une touche exotique que certains pourront trouver déplacée. Toutefois, à l'exception de deux morceaux, les parties instrumentales demeurent majoritaires.

Sur les deux morceaux en question, Gustavo Montesano officie dans un registre plus proche de l'idée que l'on se ferait d'un véritable album solo, autrement dit pas très éloigné de la variété. Les mélodies se font alors plus sirupeuses : «Desde Que Te Pude Ver», ballade au piano avec le renfort d'un quatuor à cordes, et surtout «La Ultima Barrera», de loin le titre le plus faible de l'album, sont les noms de ces entorses, heureusement isolées, à l'éthique progressive qui prévaut sur le reste d'Homenaje.

Tous ceux qui, comme moi, considèrent Crucis comme l'un des tous meilleurs groupes de la scène progressive sud-américaine, se doivent donc de posséder ce 'bonus' inespéré et tout aussi réussi. Ils seront de plus heureux d'y trouver un cadeau supplémentaire : deux inédits de Crucis (enregistrés entre les deux albums pour un 45 tours qui ne vit jamais le jour) ont été exhumés des oubliettes de RCA-Argentine. Ceux-ci n'ajouteront certes rien à la légende du groupe, mais viennent compléter de bien agréable façon une numérisation rondement menée. Un grand bravo à Alberto Vanasco pour son excellent travail !

Aymeric LEROY

Entretien avec Gustavo MONTESANO :

Comment est né ton intérêt pour la musique, étant jeune ?

J'ai commencé à prendre des leçons de piano à l'âge de sept ans à l'académie Milano de Buenos Aires. J'étais un peu embarrassé par le fait que les autres élèves étaient presqu'exclusivement des filles (!), mais quoi qu'il en soit j'ai réussi à apprendre des oeuvres de Mozart, Chopin, Beethoven et même Rachmaninov. Bref, mes débuts furent placés sous le signe de la musique classique. Mais au même moment, j'ai découvert les Beatles, les Rolling Stones, Cream, Jimi Hendrix, Frank Zappa, Jethro Tull et tous les autres groupes anglais de la fin des années 60. L'un de ceux qui m'a le plus marqué à l'époque était Deep Purple, qui mêlait de façon très intéressante le hard-rock et des influences classiques. A l'âge de dix ans, je me suis mis à la guitare et un an plus tard, j'ai créé mon premier groupe, avec quelques copains d'école. Nous jouions des reprises de nos idoles à des anniversaires et des fêtes, un peu partout à Buenos Aires. A 14 ans, j'ai fait la connaissance de Pino Marrone qui était déjà un excellent guitariste, très influencé alors par Hendrix et Johnny Winter, et nous avons formé ensemble Consiguiendo Vida, avec José Luis Fernandez à la basse, qui joua plus tard sur mon album Homenaje, et Guillermo Conte à la batterie.

Puis ce groupe est devenu Crucis...

Oui. A mesure que notre style évoluait et mûrissait, il nous est apparu nécessaire d'avoir un claviériste, et un batteur au jeu plus puissant. C'est ainsi qu'Anibal Kerpel et Gonzalo Farrugia firent leur entrée dans le groupe. Nous sommes devenus Crucis en 1973. Entre-temps, José Luis nous avait quittés, et je suis passé à la basse car nous n'avions pas réussi à trouver un candidat adéquat pour ce poste. L'existence de Crucis fut en fait très brève, à peine deux ans et demi. Cela suffit pourtant à ce que tous nos rêves se voient réalisés, et même au-delà : vendre des milliers de disques d'une musique qui n'était pas «commerciale», donner des concerts dans les plus grands stades d'Amérique Latine, notamment au stade Ibirapuera au Brésil où c'était carrément la folie furieuse, être élu meilleur groupe par tous les magazines de musique, et être traités comme des dieux par les journaux et les fans... C'est très délicat à vivre quand vous n'avez même pas vingt ans...

Cela a sans doute joué un rôle dans votre séparation prématurée...

Ce n'en fut pas la cause principale. Notre motivation principale est toujours demeurée la musique, et ce sont des divergences musicales qui nous ont conduits à mettre un terme au groupe. Pino et Anibal étaient de plus en plus intéressés par le jazz, et moi pas vraiment. Par conséquent, les morceaux que je proposais, qui restaient dans une veine assez classisante, ne leur plaisaient pas vraiment. De leur côté, alors qu'au début j'étais l'unique compositeur, ils se sont mis à écrire et ont contribué chacun à un titre sur le second album. Personnellement, j'étais très heureux que le fonctionnement du groupe soit plus démocratique, mais au bout d'un moment nous n'étions plus du tout sur la même longueur d'onde. Alors nous avons pris la décision de nous séparer, après un concert d'adieux mémorable au stade Luna Park de Buenos Aires...

Ce qui ne t'empêcha pas de retrouver tes anciens collègues quelques mois plus tard pour l'enregistrement d'Homenaje...

Effectivement. J'avais décidé d'enregistrer des compositions qui s'étaient accumulées pendant les derniers mois de Crucis. Je me suis mis à la recherche des meilleurs musiciens que je pouvais trouver... et je me suis vite rendu compte que je ne pourrais pas vraiment trouver mieux que ceux de Crucis ! Alors je les ai appelés et ils sont venus jouer sur l'album, et ont fait du très bon travail, évidemment...

Qu'as-tu fait après cet album ?

A la fin de l'année 1977, je suis parti m'installer à New York, pour tenter de percer sur la scène musicale. J'ai rapidement découvert avec horreur que les maisons de disques avaient viré de bord et n'étaient plus du tout intéressées par le rock progressif. Elles n'avaient plus que le mot «punk» à la bouche. J'avais du mal à me résoudre à cette fatalité, et j'ai passé près de deux ans à essayer désespérément de vendre ma musique à une époque où l'on ne jurait plus que par les Ramones et les Sex Pistols. Je pensais que le monde était devenu fou et que plus personne n'appréciait la bonne musique. J'étais très déprimé. Même mes idoles de Genesis se sont mis à faire de la m... sous l'impulsion de Phil Collins. La musique progressive semblait avoir disparu purement et simplement de la surface du globe, et je suis retourné à Buenos Aires complètement désespéré. J'ai formé un nouveau groupe, Merlin, plus 'progressive-pop', mais ça n'a pas vraiment marché. En 1983, après avoir sorti un deuxième album («El Pasillo»),  dans un style plus new-wave, je suis parti m'installer en Espagne où je suis devenu producteur. J'ai formé un groupe funky/techno, Olé-Olé, qui a obtenu pas mal de succès dans les pays hispanophones, un boulot facile mais complètement débilisant...

Le livret de Homenaje parle d'un projet de nouvel album : il semble qu'il était temps que tu t'y remettes...

Effectivement, et en fait, je travaille non pas sur un, mais deux projets ! L'un comprend des compositions jouées par un orchestre symphonique. L'autre est purement du rock progressif, bref ma spécialité. J'espère qu'ils sortiront tous deux cette année. Les musiciens qui m'y accompagnent risquent de vous surprendre, croyez-moi !

A propos, une reformation de Crucis est-elle à exclure ?

Personnellement, je serais le premier à décrocher mon téléphone et à les rappeler s'il s'avérait que ça puisse intéresser des gens. C'est vraiment la musique que j'aime, et nous sommes plus que des frères, tous les quatre...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°20 - Mai/Juin 1997)