BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Lover's End pochette

PISTES :

1. Lover's End pt. I
2. A Kid Called Panic
3. Southern Belle
4. The World's Best Dreamers
5. New York City Summergirl
6. Heartland
7. Crossed the Rubicon
8. Lover's End pt. II

FORMATION :

Simon Åkesson

(chant, claviers)

Petter Sandström

(chant, guitare acoustique, harmonica)

Pontus Åkesson

(chant, guitares électrique et acoustique)

Johan Westerlund

(chant, basse)

Tobias Lundgren

(chant, batterie, percussions)

Tobias Lundgren

(claviers, guitare, chant)

EXTRAITS AUDIO :

MOON SAFARI

"Lover's End"

Suède - 2010

Blomljud Records - 51:52

 

 

C'est avec une régularité rassurante que Moon Safari se rappelle à notre bon souvenir en nous présentant ses nouvelles créations qui suscitent un intérêt croissant. En effet, depuis le double Blomljud en 2008 (voir notre numéro 70), le groupe suédois compte parmi les formations dont on attend impatiemment chacune des parutions, à l'instar des Australiens d'Unitopia ou de leurs compatriotes de Beardfish. C'est donc sans réserve que j'ai sauté sur Lover's End avec l'espoir de retrouver Moon Safari poursuivant sa fulgurante progression. Sans parler de déception, disons que l'évolution n'est pas forcément dans le sens anticipé. Pas que l'album soit désagréable, bien au contraire, mais Lover's End ne se présente pas d'emblée sous les meilleurs auspices avec un sujet aussi mielleux et juvénile que la fin d'une liaison amoureuse. La pièce qui a donné son titre au disque a été séparée en deux parties placées en début et fin d'album, ce dernier comprenant huit morceaux de deux à quatorze minutes. Il n'y a donc pas de suite frôlant la demi-heure comme sur les précédents essais, ce qui n'est pas nécessairement un inconvénient. Les principaux ingrédients qui caractérisent le groupe sont toujours bien présents avec en tête ces harmonies vocales extrêmement sophistiquées auxquelles participent tous les membres du groupe. En effet, Moon Safari compte cinq chanteurs solistes en plus d'un sixième membre qui participe aux choeurs. On pense parfois aux Beach Boys pour la sonorité des voix mais la similitude s'arrête là. Pas de surf ni d'excentricités à la "Cannibal Surf Babe" (Marillion) à craindre ici, soyez rassurés.

Mais revenons à "Lover's End Pt. 1" qui s'ouvre tout doucement au piano et à l'harmonica. Les claviers et les guitares acoustiques s'ajoutent lentement, plus denses qu'il n'y paraît de prime abord, et il faut attendre la fin de la pièce pour connaître un développement typiquement progressif et particulièrement joli qui s'enchaîne à "A Kid Called Panic" (13:58), une des compositions les plus ambitieuses du disque. Le fait que Tomas Bodin ait été associé au groupe à ses débuts fausse peut-ètre mon jugement, mais j'ai tendance à percevoir une saveur Flower Kings dans l'introduction de ce morceau agrémenté de nappes de mellotron, mème si la parenté avec Spock's Beard est sans doute plus évidente du fait de l'énergie positive déployée. La durée aidant, on retrouve dans cette pièce quelques parties instrumentales consistantes et savoureuses, autrement assez rares, avec une diversité des sonorités de claviers bien agréable, une vélocité réelle et une guitare lyrique de circonstance.

Un constat s'impose assez vite, c'est-à-dire que pour apprécier l'oeuvre de Moon Safari, il faut de plus en plus accepter qu'il privilégie le chant qui est aussi omniprésent qu'impeccable. La première partie de "Southern Belle" est d'ailleurs a capella et le chant demeure au premier plan jusqu'à la conclusion de cette ballade oh combien délicate. L'émouvante "The World's Best Dreamers" poursuit dans une veine comparable et il faut être bien froid pour ne pas y succomber principalement à cause d'une mélodie forte. Plus controversée, l'aguichante "New York City Summergirl" aurait un certain potentiel commercial si le contexte radiophonique le permettait, bien que les arrangements soient typiquement prog (notes de claviers, ruptures de rythmes). Facétieux, les musiciens y ont inclus les notes d'introduction du succès de Sinatra "New York, New York" en conclusion ! L'intro au mellotron de "Heartland" nous ramène en terres plus directement progressives, mème s'il est plutôt question de néo-prog à la IQ. D'ailleurs, la similitude avec les Anglais est frappante à partir de la troisième minute de ce titre par ailleurs excellent, malgré ses références forcément un peu réductrices, derrière lesquelles on devine l'ombre du grand Genesis. La deuxième pièce de résistance, la yessienne "Crossed The Rubicon" (9:46) est simplement magnifique avec une inspiration sans faute. Le lien avec Yes est par ailleurs accentué par la voix du chanteur principal dont le timbre rappelle celui de Trevor Rabin. Et c'est sur une note à la Beatles, à cause des arrangements vocaux et de la voix à la Lennon, que "Lover's End Pt. II" clôt l'album.

En somme, mème si je n'ai pas retrouvé Moon Safari où je l'attendais, l'écoute répétée de Lover's End m'a révélé une richesse d'inspiration pour le moins satisfaisante. Au lieu de s'adonner principalement à de longues suites comme sur leurs albums précédents, les Suédois ont opté pour une concision, tout de même relative, qui favorise l'efficacité. Parce qu'il faut bien l'admettre, ce groupe a capturé le soleil et développé l'art de pondre des mélodies puissantes qui vous accrochent à coup sûr, véritable antidépresseur musical. De plus, la réalisation particulièrement soignée et moderne s'ajoute au plaisir de l'écoute. Il est bien sûr tentant de dire que Moon Safari s'éloigne des valeurs progressives en délaissant un peu les longs développements instrumentaux. Mais alors qu'il y a tant de groupes qui sont handicapés par un chanteur insipide, il serait malvenu de faire des reproches à ces jeunes qui comptent dans leurs rangs cinq excellents solistes qui se complètent, et qui donnent à la formation la possibilité de varier à l'infini les parties vocales. On pardonnera aussi à Lover's End de présenter une saveur un peu plus pop, d'autant plus que l'inspiration mélodique n'est jamais prise en défaut. Par une réalisation plus contemporaine, Moon Safari s'affirme plus que jamais comme un groupe de son temps. Ces choix ne vont pas nécessairement plaire à tous mais ça lui va plutôt bien, à mon avis. Et qui sait si ça ne va pas lui ouvrir des portes... Une telle mixture musicale rend tellement optimiste !

Jean-François LAMARRE (avec Jean-Guillaume LANUQUE)

(chronique parue dans Big Bang n°79 - Avril 2011)