BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Temple Of The Living God (6:13)
2. Another World (2:36)
3. Outsider (2:21)
4. Sweet Elation (2:32)
5. In The Fire (7:24)
6. Solid As The Sun (6:12)
7. Glory Of The Lord (1:41)
8. Outside Looking In (4:19)
9. XII (6:46)
10. Deliverance (6:22)
11. Inside His Presence (5:30)
12. Temple Of The Living God (4:27)

FORMATION :

Neal Morse

(chant, guitares, claviers)

Jordan Rudess

(claviers)

Mike Portnoy

(batterie)

Alan Morse

(guitare)

Roine Stolt

(guitare)

Steve Hackett

(guitare)

Randy George

(basse)

Mark Leniger

(saxophone)

NEAL MORSE

"?"

États-Unis - 2005

InsideOut - 56:28

 

 

Ce boulimique de musique qu'est Neal Morse n'en finira donc jamais de nous étonner par ses énormes capacités à produire des albums tous plus passionnants les uns que les autres. Que dire de sa carrière au sein de Spock's Beard si ce n'est qu'elle a été la source de plusieurs chefs d'œuvre ? Et sa nouvelle carrière solo ne fait que monter crescendo dans la qualité, après Testimony en 2003 et One sorti il y a tout juste un an. En cette fin d'année 2005, un nouvel opus au titre court et interrogatif vient une fois encore créer l'évènement. Et si Neal Morse était tout simplement l'Elu du monde progressif ?

Avec un titre pareil, ?, point d'interrogation en français, question mark en anglais, il est bien naturel de se poser de multiples questions. Mais comment fait-il ? Où puise-t-il son inspiration ? Comment parvient-il à nous enchanter encore et encore, en dépit d'un univers musical reconnaissable entre tous et identifiable en moins de dix secondes ? Y aurait-il donc vraiment un Dieu quelque part qui aurait choisi Neal Morse pour représenter son Esprit Créatif ? Si vous vous replongez dans notre numéro 56 de l'an dernier qui chroniquait One, vous serez d'ailleurs étonnés de constater que le dernier caractère de cette chronique est... un point d'interrogation (juste avant les mêmes trois petits points que je viens d'utiliser pour être tout à fait honnête). Incroyable, non ? Ou prouesse Divine ?

Foin de sarcasmes ! Tel n'est pas l'objet de cette chronique. Bien au contraire, car votre serviteur est une nouvelle fois bluffé par tant de talent ! Un talent ici mis au pluriel, car non content de compter sur ses capacités propres, déjà conséquentes, Neal Morse s'est entouré de musiciens parmi les plus doués du monde progressif: Mike Portnoy, le fidèle batteur de Dream Theater est toujours là, impérial, mais il a également amené avec lui un de ses acolytes du Théâtre du Rêve, le claviériste Jordan Rudess. Roine Stolt, un autre boulimique (mais auquel on pourra reprocher plus nettement une baisse de régime actuelle dans son art), le leader des Flower Kings et ex-compagnon des deux premiers au sein de TransAtlantic, est le premier des trois guitaristes invités. Viennent ensuite Alan Morse, le frère de Neal, toujours guitariste de Spock's Beard, et Steve Hackett, le grand Steve Hackett devrais-je dire tant ce qu'il fait ici est prodigieux (mais j'y reviendrai). Avouez qu'il y a là un fameux casting ! Il faudra encore y ajouter le non moins fidèle Randy George à la basse (également leader du groupe Ajalon), le saxophoniste Mark Leniger (également chanteur et batteur, cet autre adepte du rock chrétien poursuit une carrière solo chapeautée par... Neal Morse) et encore plein d'invités pour les violons, violoncelles, cor anglais, saxophone, cornemuse et chœurs qui enrichissent la palette sonore de l'album.

? est en fait une unique pièce de musique, découpée en 12 plages (enchaînées) aux durées variables (de 1:41 à 7:25), sans aucun doute pour des questions (!) de facilités de lecture. Moins long que d'habitude (56 minutes tout de même), l'album y gagne en densité et en intensité. Il faut dire que Neal Morse a lâché de la bride pour permettre à ses invités de se répandre en joutes instrumentales plus ahurissantes les unes que les autres.

Même si rien n'est explicitement indiqué dans le livret, il est relativement facile de reconnaître la «patte» de l'un ou l'autre des intervenants les plus connus. Le jeu bluesy typique de Roine Stolt fait ainsi écho à la trituration des cordes d'Alan Morse; les solos vertigineux de Jordan Rudess, qui s'ingénie à sonner comme un guitariste métal (comme il le fait souvent avec Dream Theater) propulsent l'extra-terrestre de la six-cordes qu'est Steve Hackett vers un monde que seul ce musicien d'exception est capable d'atteindre. Mais le maître de cérémonie n'est pas en reste, et une fois de plus, force est de constater que notre ami américain possède un charisme tant vocal qu'instrumental tout bonnement époustouflant. Que ce soit pour des moments intimistes ou des parties plus pop-rock, des instants bouleversants de lyrisme ou des éclats de fièvre, sa voix fait mouche à tous les coups, et sa maîtrise instrumentale, aux claviers ou à la guitare (acoustique mais aussi électrique), n'est pas en reste. Mais il n'y a là rien de nouveau sur la Terre !

Le sujet principal de l'album se rapporte au Tabernacle, ce sanctuaire ambulant censé abriter l'Arche de l'Alliance contenant les tables de la Loi. Un sujet emprunt de mystères, et donc d'interrogations en tout genre pour les passionnés par la Foi (mais pas seulement, souvenez-vous des aventures d'Indiana Jones !). Si les textes de Neal Morse sont une nouvelle fois constellés de références à la Bible, libre à chacun d'y trouver matière à réflexion ou pas. Fort heureusement, le chant passe plutôt bien et ne se veut pas trop prédicateur (et puis, on entend un peu moins "Jesus" cette fois... il faut dire qu'on est dans l'Ancien Testament !!!).

Musicalement, et c'est ce qui nous intéresse en priorité, Neal Morse a repris à sa charge la quasi-totalité des compositions, Randy George et Mike Portnoy n'étant crédités que sur deux sections. Le style de Neal Morse s'en trouve peut-être plus marqué (par rapport à One, par exemple), mais il est habilement contrebalancé par le jeu très personnalisé des divers intervenants. De toute façon, où est le mal dans sa façon de composer ? Si on aime le progressif, comment ne pas aimer sa musique ? C'est quand même un artiste qui possède un sens inné de la mélodie, capable de séduire tant par ses prouesses instrumentales endiablées (et ici, elles sont nombreuses) que par ses douces sérénades; qui jubile à jouer sur des contrastes flamboyants; un compositeur adepte d'un lyrisme exacerbé. En définitive, tout ce qu'est censé aimer un amateur de rock symphonique !

Le concept de l'album est fort tant dans les textes (la référence au Temple de Dieu est omniprésente et d'ailleurs le titre des première et dernière plages) que dans la musique, puisque plusieurs thèmes sont repris sous des traitements divers tout au long du CD. Cette «unité» au milieu de tant de contrastes sonores rend la lecture de ? haletante de bout en bout. Il y a une telle diversité instrumentale, tellement de «jeux» différents, tant de petites références, à Genesis, à Yes (les chœurs d' «In The Fire», où l'on croirait entendre Chris Squire), aux Beatles, au rock cuivré américain, le tout mixé à la sauce Morse, qu'on n'a pas le temps de s'ennuyer une seconde. Si les morceaux de bravoure sont légions, je ne m'attarderai que sur un seul, mais tout bonnement prodigieux. La plage 9 intitulée "XII" (bien sûr !), qui démarre comme une chanson «normale» mais décolle à partir du moment où s'enchaînent à une vitesse folle les solos de claviers pour aboutir en apothéose au fulgurant solo de guitare surnaturelle de Steve Hackett. Là, on touche à la perfection, au génie pur, vos poils ne sont pas près de retomber !!! Le genre de moments qui justifie l'achat d'un CD entier ! Mais bien au-delà de ça, pas un seul temps mort n'est finalement à relever, même si chacun pourra déceler quelques moments un brin faciles pour Neal Morse (reproche souvent fait, mais il est bien faible eu égard à la globalité de l'œuvre). la durée du disque joue également en sa faveur, et on appréciera de ne pas avoir un CD rempli jusqu'à la gueule émaillé d'une vingtaine de minutes superflues. Ainsi, sitôt l'album terminé, l'envie de le relancer est forte.

On croyait Neal Morse parvenu au faîte de ses capacités avec Testimony puis One, qui demeurent des œuvres de référence, mais ? réussit à atteindre des sommets de bonheur encore plus élevés. Question Mark mérite sans aucun doute le titre de chef d'œuvre (qui oserait dire ultime ?). Et finalement, on continuera encore longtemps à s'interroger sur la présence (ou non) du Divin dans la vie de Neal Morse. Des questions, encore et toujours...

Christian AUPETIT

Entretien avec Neal MORSE :

Est-ce que l'idée d'enregistrer ce nouvel album avec la contribution de plusieurs invités était prévue dès le départ ?

Non, je n'avais pas vraiment cela en tête lorsque j'ai composé l'album. Et même au moment de l'enregistrement, je n'avais pas forcément prévu assez d'espace pour ces invités. Par exemple, j'ai dû rallonger les parties où Alan (Morse) et Jordan (Rudess) échangent des solos. En fait, on espérait avoir certaines personnes. Par exemple, on avait appelé les parties sur lesquelles joue Steve (Hackett), les "Hackett Jam" , mais à ce moment-là, on ne savait pas s'il accepterait de jouer !

Sa prestation, notamment lors du solo sur le morceau «XII» est proprement ahurissante. Comment s'est déroulée sa contribution ?

Eh bien, nous sommes sur le même label en Europe... Lorsque j'ai discuté avec Thomas (Waber, patron d'InsideOut, ndr) de la possible participation de musiciens invités, il m'a donné une liste de personnes disponibles, et Steve Hackett y figurait. En fait, j'ai surtout récupéré l'adresse mél de son manager (rires !). Donc j'ai envoyé un message à celui-ci, puis plus rien ne s'est passé pendant un bon moment. Finalement, il m'a répondu, et on a pu pu discuter du travail à faire. Je lui ai envoyé un disque, il a enregistré ses parties, et me l'a renvoyé. Je ne l'ai jamais rencontré ! Bien sûr, c'est mieux lorsqu'on peut rencontrer d'autres musiciens, mais ce n'est pas une œuvre sociale !!!

L'album est comme une longue et unique pièce musicale, pleine de contrastes et touchant finalement à de multiples genres musicaux. Ȇtre ainsi en équilibre sur plusieurs styles est quelque chose d'évident pour vous ?

Oui, c'est ce qui m'a toujours attiré en musique. Les compositeurs classiques ont souvent des parties très calmes et puis DUM DUM DUM DUM (rires). J'ai toujours adoré ça, les contrastes. Voilà pourquoi je suis un artiste de rock progressif. J'aime la liberté qu'il y a à marier les styles entre eux. En jouant sur les contrastes entre styles, on les magnifie les uns les autres.

On retrouve sur cet album les 3/4 TransAtlantic. Peut-on imaginer un troisième opus dans un futur plus ou moins lointain ?

La maison de disques me pose la question très souvent aussi (rires). Rien n'est exclu, mais aucun projet n'est en cours actuellement.

Vous publiez pratiquement tous les ans un nouvel album progressif ? Comment faites-vous pour être si prolifique ?

Je crois que c'est comme ce que dit la Bible... tout don vient de là-haut. En fait, je n'y prête pas particulièrement attention. Mais lorsqu'une idée me vient, je la laisse se développer et je tente de voir où elle me mène. Et puis, lorsque vous faîtes de la musique tous les jours à plein temps, il me semble que... si vous êtes vraiment libre de créer à votre guise, vous pouvez parvenir à créer pas mal de choses.

Compte tenu de votre foi affichée, il est difficile de ne pas vous poser de questions en rapport à la religion chrétienne. Pensez-vous justement que ceux que cette religion (ou d'autres) ne touche pas passent à côté d'une partie de votre œuvre ?

Non je ne pense pas. Je crois que cela peut parler à tous les auditeurs, mais de manière différente. C'est ce qui est formidable avec la musique : elle à plusieurs significations suivant qui écoute. L'auditeur est le "Cinquième Beatles". De plus, je crois qu'on peut avoir une expérience Divine à travers la musique sans être religieux.

Le titre de l'album, «?» est plutôt énigmatique. Il y a sans doute plusieurs sens à lui trouver, mais quel est le vôtre ?

Mon souhait avec cet album, tout comme avec les deux précédents One et Testimony, est que les gens se posent des questions. Récemment, j'ai lu le Livre d'Isaiah. Il y est question de richesses cachées dans des lieux secrets. Il y a des choses au sujet de Dieu qui nous sont cachées. Nous ne voyons que ce qu'il veut bien nous montrer. Je m'intéresse beaucoup aux gens qui trouvent les réponses à ces questions cachées à propos de Dieu.

Vous réalisez des album progressifs, mais également des albums plus orientés chanson. Pouvez-vous nous expliquer pourquoi ?

C'est vrai, je ne me contente pas d'écrire du rock progressif. En ce moment, je suis en train de travailler sur des chants de Noël pour mon église. Il y a quelques éléments prog, mais c'est quand même de la musique destinée au culte. J'aime écrire dans des styles différents. C'est pour cette raison que j'ai commencé par écrire du progressif à mes débuts (rires). Mais cela ne me suffit pas, j'aime bien explorer d'autres genres musicaux. Par exemple, dans le CD qui accompagne la dernière parution de mon fan-club (Inner Circle - Neal Morse Subscription Service, ndr), il y a des morceaux dans un style très comédie musicale façon Broadway ! J'espère que les gens aimeront... mais bon, on ne sait jamais. Il reste à prouver que le style comédie musicale me convienne vraiment (rires).

Avez-vous des projets de tournée avec les musiciens présents sur cet album ?

Rien n'est prévu actuellement. Priez pour nous, alors. Nous suivons la volonté de Dieu... nous partirons en tournée si nous sentons que c'est la bonne chose à faire.

Remerciements à Bill Evans

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°60 - Décembre 2005)