BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Apoteosi Del Mistero (4:16)
2. Threats Of Stark Reality (2:59)
3. Sequenza Ritmica E Tema (7:02)
4. Lullaby (8:02)
5. Quiet Drops (6:43)
6. Opening Theme (2:50)
7. The Photosession (7:10)
8. Symphonic Holocaust (17:51)

FORMATION :

Nicklas Berg

(claviers, guitare, basse)

Stefan Dimle

(basse, claviers)

Reine Fiske

(guitare, claviers)

Peter Nordins

(batterie, percussions)

MORTE MACABRE

"Symphonic Holocaust"

Suède - 1998

Mellotronen / Muséa - 57:19

 

 

Brr !... Mais quel est donc ce frisson abject qui secoue actuellement notre microcosme ? A peine a-t-on eu le temps de se remettre de la compilation horrifique E Tu Vivrai Nel Terrore, sortie récemment chez Black Widow, qu'un nouveau souffle glacial s'échappe brusquement des cryptes du prog. Cette terreur là arrive tout droit de Suède, et possède un nom bien explicite pour nos oreilles francophones : Morte Macabre ! N'essayez pas de lui échapper, car elle vous rattrapera quoi qu'il arrive, et vous risquez au pire de ne pas le regretter...

Derrière le funèbre photomontage qui illustre le livret, façon "One More Red Nightmare", se dissimulent en fait deux figures emblématiques de la scène progressive Scandinave. Certes, l'image est un peu floue, mais sachez que ces quatre silhouettes spectrales, évoluant au milieu d'un ossuaire de cauchemar, sont celles de membres éminents d'Anekdoten (Nicklas Berg, aux claviers principalement, et Peter Nordins à la batterie) et de Landberk (le guitariste Reine Fiske, et le bassiste Stefan Dimle). Ce funeste aréopage caresse ici un projet diabolique : vous faire frémir pendant près d'une heure grâce à quelques savoureux thèmes musicaux, tirés d'authentiques films d'horreur et savamment réarrangés, ou encore spécialement composés pour l'occasion (c'est en fait presque exclusivement le cas du titre éponyme, une pièce échevelée de 18 minutes).

Ce mélange des genres n'a pourtant rien de fondamentalement nouveau : de nombreuses personnalités connues l'ont déjà célébré par le passé, lui conférant ainsi une haute légitimité (souvenez-vous de «L'Exorciste», et surtout des talentueux Italiens de Goblin, qui en ont fait la base même de leur art). Encore fallait-il oser revisiter ces territoires d'inquiétude pour y imprimer sa propre marque. C'est désormais chose faite, en grande partie grâce au discernement et au bon goût de Stefan Dimle, à qui l'on doit non seulement les arrangements, mais aussi la sélection particulièrement habile des thèmes (sont ainsi représentés les films «Rosemary's Baby», «City Of The Living Dead», «Beyond The Darkness» ou «Golden Girls», mais bien sûr votre serviteur s'avoue moins compétent dans ce domaine cinématographique...).

Au-delà du simple exercice de style, on ne peut s'empêcher tout d'abord de saluer la finesse exceptionnelle de l'interprétation. Morte Macabre parvient en effet à éviter tous les clichés sinistres ou grand-guignolesques fréquemment associés au genre (on est aux antipodes du death-metal...), et nous propose au contraire une musique transcendée, délicate et envoûtante, qui se justifie par elle-même sans devoir invoquer un quelconque prétexte. Hantées par un mellotron aussi glacial que fascinant, ces huit compositions inquiètes semblent ouvrir les portes d'une dimension occulte, à la fois onirique et surnaturelle, située quelque part entre le Pink Floyd de Ummagumma («Careful With That Axe, Eugene», ça vous rappelle quelque chose ?...) et le King Crimson période Red. Bien entendu, ces références illustres ne sont évoquées ici que pour vous donner une idée de la couleur générale de l'album, et ne doivent pas masquer la richesse mélodique originale qui l'imprègne.

Vous voilà prévenus, alors attachez fermement vos ceintures : le périple outre-tombe auquel vous convie Morte Macabre démarre de la plus belle des façons, propulsé par la sombre emphase d'«Apoteosi Del Mistero». Les plaintes sépulcrales du mellotron s'emparent de vous dès les premières mesures, avant d'être balayées par un refrain grandiose et ténébreux. Le reste de l'album s'avère rapidement à la hauteur de cette brillante introduction, et fait la part belle à des climats d'une dérangeante sérénité, traversés ça et là par quelques violents soubresauts instrumentaux. Certains morceaux font même une très forte impression, à l'instar de «Lullaby», au refrain entêtant fredonné par une voix féminine désincarnée, ou encore le très beau «Quiet Drops», une reprise de Goblin, dans laquelle les notes à la fois cristallines et saturées de la guitare se brisent sur un mélodieux tapis d'arpèges, créant en toute simplicité une tension saisissante.

Avec le morceau final, «Symphonic Holocaust», nos quatre apprentis-sorciers effectuent leurs premiers pas de compositeurs dans ces ténèbres musicales. L'approche est ici manifestement plus directe et «rentre-dedans», pour un résultat assurément efficace, mais qui semble un peu pâle comparé à la fulgurance mélodique des précédentes compositions. «Symphonic Holocaust» commence par une lancinante répétition d'accords, et s'achève sur un mur de son brut : effet spectaculaire garanti, même si l'ensemble aurait sans doute gagné en efficacité à être un peu abrégé. En fait, cette pièce ressemble à une frénétique séance d'improvisation collective. On n'ose imaginer ce qu'elle serait devenue si le groupe en avait davantage soigné la dimension mélodique.

Quoi qu'il en soit, Messieurs, chapeau bas ! Parvenir à évoquer tant de noirceur sans jamais vous flanquer le bourdon, voilà un sacré tour de force ! Ce florilège mortel est la musique de fond idéale pour réussir vos ambiances festives, et il ne devrait pas tarder à se répandre dans toutes les bonnes catacombes. Alors surtout, détendez-vous... ce n'est que de la musique !!

Olivier CRUCHAUDET

Entretien avec S. DIMLE, N. BERG, R. FISKE et P. NORDINS :


Morte Macabre est né dans le but d'enregistrer des reprises de thèmes musicaux issus de films d'horreur. Etes-vous des amateurs de ce genre de films ? Si oui, doit-on en déduire qu'ils ont influencé la musique d'Anekdoten et Landberk ?

PN : Oui, nous aimons tous les films d'horreur. Quand les magnétoscopes ont fait leur apparition dans les foyers, nous étions tous adolescents. Et vous n'ignorez pas qu'ici, il fait très froid en hiver. Quel meilleur moyen d'occuper les longues journées d'hiver que de regarder ces films choquants faits par des réalisateurs déjantés ?...

SD : La musique de ces films nous a tous marqués. Les atmosphères sombres qu'on entend dans les morceaux d'Anekdoten sont souvent réminiscentes de musiques de films d'épouvante. Et Peter m'a dit que la dernière fois qu'il avait écouté Indian Summer, ça lui avait rappelé des trucs de Frizzi. Drôle de coïncidence !

Le projet Morte Macabre a dépassé le stade du simple hommage pour devenir, semble-t-il, un vrai groupe, puisqu'on trouve sur l'album un long morceau co-écrit par vous quatre...

RF : Le déclic s'est produit alors que nous répétions les musiques de Frizzi et Goblin. Nous avons ressenti le besoin de faire une pause, de jouer un peu autre chose. Cet «autre chose» s'avéra être ce morceau... Morte Macabre est-il un vrai groupe ? Je ne sais pas, il existe si les gens le souhaitent. Cet album est un concept bien particulier, si nous faisons autre chose, ce ne sera pas forcément dans le registre de l'horreur. Mais si une nouvelle idée se fait jour, nous nous donnerons à nouveau à 100%, comme ce fut le cas l'année dernière. Au moment où nous vous parlons, de nouvelles constellations ont vu le jour dans notre local de répétition. Au moins dix ou quinze combinaisons différentes de musiciens ont joué ici depuis la dernière réunion de Morte Macabre. Difficile donc de dire qui serait impliqué dans un éventuel second album.

«Symphonic Holocaust», le morceau de 18 minutes, est-il né d'une improvisation spontanée ?

SD : Comme Reine l'a dit, il est né d'un bœuf impromptu. Je me suis alors souvenu d'une vieille idée, quelque chose qui remonte, je crois, à la tournée italienne de Landberk en 1995. En improvisant sur ce riff, nous n'avons pas réalisé tout de suite qu'un véritable morceau prenait forme. Le résultat final fut très différent de mon idée initiale. Nous en sommes tous très satisfaits car ce morceau possède une énergie qu'il serait impossible de recréer hors de l'atmosphère particulière dans lequel il est né. Quant à «Threats Of Stark Reality», l'autre composition originale, c'était juste une recherche d'ambiance, une introduction au morceau suivant, pas vraiment un morceau à part entière...

Concernant les reprises, avez-vous essayé de rester fidèles à l'esprit des versions originales ?

NB : Nous avons abordé cet exercice avec beaucoup de respect et d'amour de cette musique. Ceci dit, nous avons fait de notre mieux pour oublier les arrangements d'origine afin de créer quelque chose de nouveau et de personnel. Il est très dangereux de réécouter l'original quand on répète, et je suis heureux que nous ayons résisté à cette tentation. Autrement nous n'aurions jamais changé l'accompagnement rythmique de «Apoteosi Del Mistero». A l'inverse, «Opening Theme From Cannibal Holocaust» est la copie carbone de l'original. Nous avons même passé la bande à travers un haut-parieur de transistor pour obtenir ce son mono de mauvaise qualité, typique des premiers modèles de magnétoscopes !

Le titre et la pochette de «Symphonic Holocaust» sont pour le moins dérangeants. N'est-ce pas une forme d'humour un peu «limite» ?

SD : Je serais très attristé que quelqu'un interprète mal nos intentions. Nous ne sommes pas des néonazis ou des antisémites. Il y a évidemment une référence au film de Ruggero Deodato [«Cannibal Holocaust»], mais au-delà de ça, il fait allusion au morceau-titre et à la manière dont il se termine, très symphonique et sombre à la fois. Ni Landberk, ni Anekdoten ne sont des groupes typiquement symphoniques, et nous avons trouvé très stimulant d'aller aussi loin que possible dans cette direction.

Les deux grandes qualités de l'album sont, d'une part les très belles mélodies, et d'autre part les atmosphères très évocatrices. Est-ce un bon résumé ?

NB : Absolument ! Collaborer tous les quatre sur l'adaptation de thèmes musicaux qui représentent beaucoup pour chacun d'entre nous fut une expérience aussi exaltante qu'instructive. Les mélodies sont toujours au centre de nos préoccupations. Ensuite, les atmosphères viennent naturellement. Et dans ce cas, il s'agit souvent de morceaux qui datent de plus de vingt ans. Je crois que les mélodies ont eu le temps de mûrir !

Cet album est aussi un rêve éveillé pour tout amateur de Mellotron...

PN : Je crois que c'est Robert Plant de Led Zeppelin qui, en parlant du Mellotron, avait dit un jour que c'était «une sorte d'orchestre symphonique bon marché». C'est exactement ça. Il était logique d'en utiliser beaucoup sur cet album puisque le concept était de reprendre des musiques de films...

La surprise de Morte Macabre, c'est le rôle joué par Nicklas, qui délaisse le plus souvent la guitare pour les claviers. Pour lui, ce projet semble avoir été l'occasion de faire quelque chose qui n'est pas vraiment possible dans Anekdoten...

SD : Effectivement, je pense que c'est vrai. Dans un groupe 'permanent', chacun occupe une place déterminée, et fait certaines choses plutôt que d'autres. Je ne veux pas forcément dire que Landberk et Anekdoten sont des groupes très stricts de ce point de vue. Il nous arrive de prendre des libertés, et nous nous amusons beaucoup. Mais avec Morte Macabre, notre marge de manœuvre est beaucoup plus importante, car il n'y a aucune attente a priori. Nicklas aime beaucoup expérimenter, et il le fait très bien. Il sera intéressant de voir comment l'expérience de Morte Macabre rejaillira sur le prochain album d'Anekdoten...

Justement, que deviennent Anekdoten et Landberk ? Quand peut-on espérer voir paraître de nouveaux albums ? Et d'une manière générale, n'avez-vous pas l'impression que la scène progressive suédoise n'a plus, en ce moment, la même vitalité qu'il y a quelques années ?

PN : Anekdoten commence à enregistrer son nouvel album l'été prochain.

RF : Pour Landberk, ce sera sans doute à la fin de l'année...

SD : Il est facile d'être nostalgique quand on repense au début des années 90. Il se passait plein de choses. Il y avait beaucoup de bons groupes, en premier lieu Anglagard. Je crois qu'ils ont fait beaucoup pour le progressif en Suède. Nous avons été chanceux et heureux de les côtoyer. Tord [Lindman] et Reine ont organisé un festival progressif absolument inoubliable en 1993. Ce fut un succès à tous points de vue...

NB : Ce genre de choses n'arrive plus guère aujourd'hui...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°29 - Février 1999)