BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

L'Homme-Loup pochette

PISTES :

1. Isengrin (5:07)
2. P'tit Louis (4:26)
3. L'Ermite (5:17)
4. La Dame Et Le Dragon (5:42)
5. Les Normands (3:58)
6. La Trahison (7:03)
7. L'Enchanteur (4:00)
8. Allons Mes Compagnons (4:00)
9. L'Artaban (4:39)
10. Madrigal (5:25)
11. L'Homme-Loup (3:45)

FORMATION :

Emmanuel Tissot

(chant, basse, guitare acoustique, mandoline, bouzouki, claviers)

Florent Tissot

(flûte, chœurs)

Remy Diaz

(batterie, percussions)

INVITÉS

Alan Daniel
(violon)

Guillaume Grenard
(trompette)

EXTRAITS AUDIO :

MOTIS

"L'Homme-Loup"

France - 2007

Muséa - 53:27

 

 

Si on devait mesurer l'importance d'un groupe au nombre d'émules qu'il a générés, Ange figurerait sans aucun doute tout en haut de l'échelle des formations françaises les plus influentes du monde du rock. Motis, le groupe d'Emmanuel Tissot qui se compte parmi ces émules, n'est pas le premier (ni le dernier, espérons le) à revendiquer une part de l'héritage angélique, du moins celle provenant des richesses créatrices accumulées dans les années 70. A titre d'exemple, à peine un an après la sortie du mythique Au Delà Du Délire (Ange, 1974), Atoll s'en inspirait quelque peu (écoutez donc «L'araignée-Mal» juste après «Le Sucre», pour voir...). Et depuis, cela ne s'est pas calmé. Dernier traumatisé en date : Ex-Vagus dont nous avons parlé il y a peu et qui s'inspire plus particulièrement de ce que Ange a fait dans la deuxième partie de sa carrière (75-80). Mais contrairement à tout ces groupes actuels ou passés, les jeunes musiciens de Motis s'abreuvent goulûment à d'autres sources, en périphérie ou non du terrain prog. La principale se nomme Malicorne, groupe de folk élaboré qui sévissait avec bonheur et succès à la même époque (les glorieuse 70's, donc). Par conséquent, chaque album de Motis oscille entre un hommage aux sons nuageux (Mellotron et orgue trafiqué...) et aux styles éclatants (rock symphonique...) du prog français vintage, et un certain souffle intimiste des terribles légendes de notre terroir, si chères à l'ancien groupe de Gabriel Yacoub.

L'homme-Loup, le quatrième album de Motis, accentue cet aspect bicéphale tout en confirmant le coup d'accélérateur qualitatif déjà donné vers l'avant avec la précédente production, le plaisant Princes Des Hauteurs (2004). Car Motis n'est pas uniquement un fils né de la lumière d'Ange et Malicorne. C'est un groupe bourré de personnalité qui cherche, trouve, se permet toutes les audaces. Changement important, avant tout sur le plan de l'orchestration, avec l'utilisation accrue de claviers (Mellotron très présent, orgue Hammond, Fender Rhodes et solo de moog !), et quelques invités, à la trompette (tour à tour jazzy ou sud-américaine !) ou au violon, histoire d'étoffer les arrangements en alternance avec la flûte de Florent «Flo» Tissot. Seul regret : l'absence de la guitare électrique magique de Flo qui nous avait émerveillé par sa virtuosité discrète (semblable à celle de Brezovar) sur l'album précédent.

Tout d'abord, le groupe franc-comtois soigne et renforce l'hommage à Ange, période 72-74, en se hissant à la hauteur des originaux tout en les mettant aux goûts du jour. Cela donne trois extraordinaires morceaux pour une entame quasi parfaite justifiant notre décision de défendre haut et fort cet album : «Isengrin» (5:00) sur des rythmes modernes et innovants; puis «P'tit Louis» au thème guilleret et aux allusions discrètes à «L'Apprentis Sorcier» (Ange 73); enfin, «L'Ermite» aux fortes réminiscences du titre «Au Delà Du Délire». L'auditeur, aux anges, attend fébrilement la suite, un brin septique car il est généralement difficile de maintenir un tel niveau de qualité et une telle force de conviction. Restons donc à l'écoute des développements à venir ! La suite ne déçoit pas, ou très peu. Passons sur un titre déjà connu pour figurer sur un album live, et attaquons directement par «Les Normands» (7:00), une étonnante et très originale occasion pour Remy de faire une fois de plus un impressionnant travail rythmique aux percussions (large palette qui englobe même le reggae) et nous force à penser qu'il est probablement l'un des meilleurs batteurs français en activité. Rien de moins. Le reste met plus que jamais en perspective l'influence de Malicorne. Jusqu'à la similitude troublante du timbre de voix de Delphine Tissot (madame Motis dans la vie) comme une Marie Yacoub du Jura apparaissant dans le lointain. Malicorne donc, mais un Malicorne curieux de tout, nerveux, insaisissable... et sans le côté profond et troublant de l'ancien groupe des époux Yacoub, sans la faculté que ces derniers avaient de choisir des textes traditionnels d'une tournure inquiétante, d'une force magique et d'une beauté stupéfiante. Manu Tissot, dont le chant évoque parfois celui du chanteur de Malicorne (la tristesse romantique Yacoub en moins), ne devrait-il pas s'inspirer également de cette démarche ? Au moins de temps en temps ?... Cela dit, il manque aussi à ce L'homme-Loup une chanson complètement prise en charge par la voix diaphane de Delphine (next time ?).

Après une dernière incursion très réussie dans le monde de Ange («Madrigal» a des faux airs de «Marchand De Planètes»), l'album s'achève avec une sorte de coda faussement tranquille, n'apportant pas grand chose de différent ou de surprenant mais permettant de refermer en douceur ce beau livre d'image musicale de maître Tissot. Onze titres qui font un bien fou, onze titres pour une vision post folk créative, imprévisible et en cela très prog car mélangeant des idées personnelles et des sons actuels (l'intro de «L'Enchanteur» fait penser à du Air; sur un autre titre, on pense aux Ogres de Barbach... ) avec l'héritage des plus prestigieux aînés du prog et du folk français. L'homme-Loup, plus encore que son prédécesseur, introduit une bonne dose de modernité à son énergique folk, (d)étonnant et sans complexe. Après le haut vol du rapace (Princes Des Hauteurs), Motis sort des crocs aiguisés pour plaire aussi bien aux vieux fans qui ne jurent que par Au Delà Du Délire qu'aux esprits plus ouverts vers d'autres styles de musique, ceux de Malicorne ou de Porcupine Tree, par exemple. Rapaces, Loup, Licorne, Porc-Epic. Etonnant bestiaire, non ? (NDR : Le Bestiaire - Malicorne 1980).

Alain SUCCA

(chronique parue dans Big Bang n°65 - Avril 2007)