BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Removing (2:34)
2. Like A Flower (6:18)
3. Egnime (4:54)
4. Comme Avant (4:17)
5. Breakdown (6:31)
6. Nico (6:15)
7. Bellidor (7:12)
8. Waiting For The Rain (5:47)
9. Theo (7:44)

FORMATION :

Maxime Goetz

(guitares)

Eric Hervé

(batterie)

Stéphane Lemaire

(claviers)

Jean Rubert

(saxophone, flûte)

Julien Taupin

(violon, trompette)

Didier Thibaut

(basse, chant)

Anton Yakovleff

(violoncelle, contrebasse)

MOVING GELATINE PLATES

"Removing"

France - 2006

Muséa - 53:47

 

 

La première fois que Didier Thibault avait réactivé Moving Gelatine Plates, à la fin des années 70, il l'avait fait sous le diminutif de Moving, histoire de souligner que la continuité historique et artistique entre les deux n'était que partielle. Le bassiste était en effet le seul rescapé du quatuor qui, au début de la décennie, avait publié chez CBS deux albums, Moving Gelatine Plates (1970) et The World Of Genius Hans (1972), et compté durant sa trop brève existence parmi les représentants les plus côtés d'une scène progressive française encore embryonnaire.

Et de fait, l'opus éponyme publié en 1980 par Moving, n'était qu'une version aseptisée et formatée de la musique de ses deux prédécesseurs. Acte de résistance louable, certes, contre la dégénérescence du climat musical de cette période, mais trop timoré pour être davantage qu'un ultime soubresaut. D'ailleurs, Didier Thibault, comme nombre de ses contemporains, rejoindra ensuite pendant plus de deux décennies le camp des travailleurs de l'ombre, œuvrant pour le théâtre, la télévision ou la publicité comme beaucoup d'ex-musiciens progressifs désormais indésirables sur les scènes de France et d'ailleurs.

Et puis voilà qu'en 2005, le retour de Moving Gelatine Plates est annoncé, à l'occasion de la troisième édition des Tritonales. Reformation ? Pas vraiment : une nouvelle fois, Didier Thibault est l'unique lien avec la formation d'origine, et même du Moving d'il y a 25 ans ne subsiste que le saxophoniste Jean Rubert. Les cinq (!) autres musiciens sont tous des nouveaux-venus. Et si les concerts du groupe font quelques détours par le passé («Moving Theme», «Last Song», «We Were Lovin' Her»), cette dimension nostalgique est non seulement minoritaire, mais atténuée par des arrangements revus et corrigés, permettant à ces compositions antédiluviennes de s'intégrer naturellement à un répertoire constitué en grande partie de nouveautés.

Pourquoi, alors, avoir choisi de ressusciter cette fois le nom complet (et même le logo !), si la parenté artistique avec le Moving Gelatine Plates «historique» n'est guère plus avérée ? En dehors d'un opportunisme qu'il serait un peu mesquin de critiquer (la vie des formations progressives est suffisamment difficile pour qu'on leur interdise de recourir aux rares moyens dont ils disposent pour attirer l'attention), sans doute Didier Thibault a-t-il estimé que l'essentiel était à nouveau là : l'ambition.

Une ambition qui s'exprime en premier lieu dans l'orchestration, beaucoup plus étoffée que jadis avec, outre un claviériste à plein temps, un violoniste et un violoncelliste, renforçant le quatuor de base sax-guitare-basse-batterie. Cet effectif supplémentaire apporte à l'occasion une touche plus classisante, mais sert surtout à mettre en valeur les thèmes, cœur du propos d'un groupe guère porté sur l'improvisation (il faut attendre le dernier morceau pour l'entendre 'taper le bœuf' sur un mode un peu plus jazzy), avec une prédilection particulière pour les unissons sax/violoncelle.

Les compositions, avec leurs structures à tiroirs, témoignent d'une authentique sophistication progressive, même si elles s'avèrent moins tarabiscotées et excentriques que celles des vieux albums : leur durée, six minutes en moyenne, est assez parlante de ce point de vue (progressif, mais pas trop). Dans cette musique solidement structurée, l'expression soliste prend la forme d'échappées bien encadrées, dans un souci de clarté et d'efficacité maximales. En tablant sur une densité d'événements musicaux importante, le groupe affiche un pragmatisme auquel on ne pourra que souscrire : il serait après tout suicidaire, pour une formation aux activités occasionnelles, d'essayer de recréer la dynamique osmotique du quatuor originel qui, lui, vivait sa musique 24 heures sur 24. C'est dans ces circonstances que des morceaux comme «The World Of Genius Hans» ou «Astromonster» avaient pu voir le jour. Autre époque, autre musique...

Dans l'écriture, Didier Thibault est aujourd'hui minoritaire, d'autant que l'un des quatre morceaux qu'il signe, «Like A Flower», est en fait un inédit «de l'époque», déjà joué lors du concert qui révéla le groupe en mars 1970, au mythique Festival du Bourget. Ses compositions sont aussi les seules à intégrer la voix - la sienne en l'occurrence, dont le principal mérite est d'ajouter, par sa fragilité «wyattienne», une note d'humanité à l'ensemble. Le propos «littéraire», lui, reste secondaire, d'autant qu'il est quelque peu parasité par un accent anglais approximatif.

Le guitariste Maxime Goetz fait jeu égal avec quatre compositions - le claviériste Stéphane Lemaire en signe une autre, le planant «Enigme», rehaussé d'un très beau solo de sax soprano de Pierre-Olivier Govin - et se montre tout à fait excellent dans l'exercice. Son apport sur ce plan apparaît décisif, et son récent départ peut susciter une certaine inquiétude. En tant que guitariste, par contre, sa prestation est plus mitigée : certes, ses solos témoignent d'un indéniable brio, mais ses options minimalistes en matière de son (la saturation est l'unique effet qu'il consente à utiliser) lui confèrent une personnalité un peu trop monochrome à la longue, a fortiori dans un contexte qui ne cherche pas spécialement à sonner 'vintage', mais aspire plutôt à une certaine modernité (à l'exception de l'utilisation épisodique par Thibault d'une basse 'fuzz' dans la grande tradition canterburienne).

Retour gagnant donc pour Moving Gelatine Plates. S'il ne satisfera sans doute pas totalement les plus «puristes» d'entre nous (mais aurait-il été concevable de recréer en l'état une musique à bien des égards datée aujourd'hui ?), Removing est un album intègre et totalement respectable. Sans être révolutionnaire, il témoigne d'un talent et d'une ambition authentiques, trop rares actuellement dans notre pays (a fortiori chez des musiciens de cette génération) pour ne pas être saluées comme il se doit. Espérons maintenant que la longue histoire de MGP se prolongera encore de quelques chapitres supplémentaires...

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°63 - Novembre 2006)