BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Pochette A Room Of Fairy Queen's

PISTES :

1. Earth (Je Cherche la Vie) (5:19)
2. A Room Of Fairy Queen’s (5:32)
3. Lord Of The Headline (7:37)
4. The Lake (6:50)
5. Coming Off My Shadow (1:45)
6. Desert (7:46)
7. Wake Up (10:15)
8. Into The Light (6:04)

FORMATION :

Mauro Montobbio

(guitares électrique et acoustique, guitare synthétiseur, claviers, effets, programmations, pédalier de basses, percussions)

Alfredo Vandresi
Saverio Malaspina

(batterie)

Roberto Costa

(basse)

Monica Terrana

(récitation)

Edmondo Romano

(saxophone, flûte, cornemuse)

Valeria Caucino

(chant)

Alessandro Corvaglia

(chant)

Vittorio Mainenti

(basse)

NARROW PASS

"A Room Of Fairy Queen's"

Italie - 2006

Muséa - 50:08

 

 

Le moins que l'on puisse dire, c'est que Mauro Montobbio, multi-instrumentiste italien instigateur du présent projet, a pris son temps pour le mener à terme. Quand on sait que sa genèse remonte à la fin des années 80, on se demande tout de même ce qui a bien pu le ralentir à ce point, à moins d'un méchant caprice du destin ou d'un perfectionnisme maniaque. Qu'il relève du passe-temps contrarié ou de l'œuvre d'une vie (sans doute entre les deux...), ce Room Of Fairy Queen's n'en demeure pas moins un fort bon petit album, qui aurait peut-être même pu faire figure de chef-d'œuvre s'il avait vu le jour en son temps, à l'aube des années 90, époque de la renaissance créative du mouvement progressif. Mais que voulez-vous, le niveau général ayant monté de façon impressionnante, force est de constater que Narrow Pass aura aujourd'hui du mal à s'imposer face aux ténors du genre, d'autant que son tardif premier opus, malgré des qualités certaines, souffre d'une inspiration inégale et d'une certaine hétérogénéité sonore.

A cela au moins deux raisons : tout d'abord, celui-ci propose des pièces de calibres différents, allant de la belle chanson champêtre à l'épopée instrumentale flamboyante, en passant par des refrains pop/rock plutôt aguicheurs, et force est de constater que le talent de Montobbio ne s'exprime à son meilleur niveau que sur les passages les plus délibérément ambitieux. La deuxième raison est sans doute à chercher au niveau du chant, assuré à tour de rôle par Valeria Caucino (ex-Eris Pluvia) et Alessandro Corvaglia (La Maschera Di Cera), dans des registres pour le moins antagonistes. Si le chant de Valeria Caucino, sensible et délicat, complète parfaitement la légèreté des mélodies, on ne peut malheureusement pas en dire autant de celui de Corvaglia, à la limite du contre-emploi. Sans remettre en cause le talent de ce formidable vocaliste (réécoutez donc le dernier Maschera Di Cera pour vous en convaincre !), il faut avouer que ses interventions, d'une tonalité virile et rocailleuse, semblent décalées par rapport à la joliesse toute néo-progressive des compositions, se rapprochant dans ce contexte dangereusement des clichés de la variété italienne. Pour autant, la dimension instrumentale reste primordiale, et c'est d'ailleurs ce qui fait tout l'intérêt du présent opus.

Mauro Montobbio s'avère en effet un guitariste aussi habile que prodigue, assénant à l'envie d'éblouissants soli au lyrisme exacerbé, formidablement émotifs, ce qui rend d'autant plus saillantes les pièces instrumentales par rapport au reste de l'album. Pour ne rien gâcher, celui-ci se voit secondé par un invité de poids, Edmondo Romano (ex-leader d'Eris Pluvia - souvenez-vous de ce groupe italien qui avait créé l'événement en 1991 avec un album symphonique délicat et rafraîchissant), aux flûtes et saxophone, conférant aux compositions une tonalité pastorale du meilleur effet. La musique de Narrow Pass évoque donc logiquement celle d'Eris Pluvia, tout en renvoyant également à Anthony Phillips pour la délicatesse bucolique de certains arrangements, mais aussi - et surtout - à Pendragon ou à Marillion, en particulier lorsque la guitare explose en d'étourdissantes pyrotechnies électriques. Pour tout dire, son jeu acidulé illumine littéralement l'album, le portant vers des sommets que les compositions n'atteindraient peut-être pas à elles seules.

C'est d'ailleurs pourquoi les deux titres situés au centre de l'album, «The Lake» et «Desert», séparés par le court et anecdotique «Coming Off My Shadows» - au final étrangement abrupt -, en constituent aussi le sommet : passé une introduction suave et vaporeuse, éclairée sur le premier par les flûtes et cornemuses envoûtantes d'Edmondo Romano, ou portée par une rythmique lente et hypnotique sur le second, ces deux instrumentaux permettent à Montobbio de s'en donner à cœur joie, une véritable fièvre guitaristique dont on ressort au minimum comblé, au pire en état de manque (un mal que l'on peut de toute façon facilement apaiser en appuyant sur la touche 'replay' !). Une virtuosité dont notre homme n'est par ailleurs guère avare, puisqu'il parsème chacune de ses compositions d'interventions tout aussi brillantes et inspirées, tel cet ardent solo acoustique façon flamenco qui ouvre l'album, ou encore les ponctuations électriques du très réussi «Lord Of The Headlines», sur lequel Corvaglia semble se prendre pour Fish. En d'autres termes, si certains morceaux s'imposent avec une plus grande évidence que d'autres, il n'en est guère qui ne recèlent au moins une petite étincelle de brio instrumental propre à en décupler la puissance.

Au bout du compte, sans vouloir à ce stade paraphraser mon introduction, ce Room Of Fairy Queen's s'avère un album hautement sympathique, plaisant jusque dans ses moments les moins marquants, et capable épisodiquement d'atteindre des hauteurs insoupçonnées, comme touché par une soudaine grâce. Cela n'en fait certes pas l'événement du moment, mais sachez qu'il ne déparera en rien votre discothèque, si vous décidez de miser sur ses qualités instrumentales et sa sincérité un brin candide. Frais et mignon tout plein, mais avec un certain caractère, indéniablement...

Olivier CRUCHAUDET

(chronique parue dans Big Bang n°63 - Automne 2006)