BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Without Words (9:50)
2. Clever Use of Shadows (10:20)
3. Orgasmik Outburst II (2:42)
4. Machiavelique (6:41)
5. Beyond the Rims of Despair (9.16)
6. Something Like That (8:23)
7. The Rubber Cage (5:51)
8. Call to Arms (9:08)

FORMATION :

Guy LeBlanc

(claviers, chant, percussions)

Alain Bergeron

(batterie, percussions)

José Bergeron

(guitare)

Claude Prince

(basse)

Paul Desgagné

(saxophones alto et ténor)

NATHAN MAHL

"The Clever Use Of Shadows"

Canada - 1999

Autoprod. - 62:05

 

 

The Clever Use Of Shadows est le second album de Nathan Mahl, formation canadienne jusqu'ici inconnue au bataillon. En fait, le quatuor existe depuis déjà quinze ans, ce qui explique du reste la parfaite alchimie de ses composantes et son identité musicale bien affirmée, qualités qui ne devraient pas manquer d'assurer à ce CD le large retentissement qu'il mérite.

Il faut dire que Nathan Mahl affiche d'emblée toutes les qualités requises : une maîtrise technique assez époustouflante, un sens de la mélodie et de l'expérimentation qui, une fois n'est pas coutume, parviennent à faire bon ménage, un champ d'influences non restrictif mais cohérent, et une production de grande qualité. Tous ces atouts étant mis au service d'une musique qui, à de multiples égards, se propose de renouer avec l'esprit d'un progressif 'seventies' (cf. les durées : cinq des huit morceaux dépassent les huit minutes), multipliant les morceaux de bravoure instrumentaux et autres architectures à rebondissements.

La musique de Nathan Mahl prend ainsi par moments des accents quasi jazz-rock, tout en manifestant un souci mélodique constant qui lui permet d'éviter le travers de la démonstration stérile que lui autoriserait son insolente aisance technique. C'est du reste lorsque la composante mélodique domine que le quatuor atteint son impact maximal. L'instrumental qui ouvre l'album, «Without Words» (9:50), est de ce point de vue un modèle, incroyable foisonnement d'idées qui, sans les envolées lyriques grandioses de la guitare et les multiples thèmes mélodiques déployés au gré des incessantes cassures de rythmes, aurait pourtant risqué de sombrer dans une certaine aridité. Il n'en est bel et bien rien, et le résultat est tout simplement parmi ce qui s'est fait de mieux en progressif de mémoire récente, pas moins !

L'une des clés de la réussite de l'album est l'égalitarisme qui règne entre les différentes composantes du quatuor. Ainsi le bassiste Claude Prince ne se cantonne aucunement au rôle de rythmicien, développant des lignes d'accompagnement très mélodiques, dans l'esprit d'un Chris Squire même si les sonorités qu'il utilise sont bien différentes. Mêmes qualités chez le claviériste Guy Leblanc, auteur d'une assise harmonique solide mais aussi de nombreuses envolées solistes toujours frappées du sceau de la pertinence, y compris lorsqu'il introduit par ce biais un grain de folie salvateur (cf. le moog de l'introduction de «Machiavélique»). Quant au guitariste José Bergeron, vedette incontestée de l'album, il fait preuve dans son jeu d'une limpidité sans faille, avec toutefois quelques incursions - tout aussi inspirées - dans des voies plus expérimentales à la façon d'Allan Holdsworth.

On pourrait dès lors craindre que les interventions du chant dans cette féérie instrumentale fassent retomber le soufflé, comme trop souvent. Il n'en est heureusement rien, d'une part parce que Leblanc s'avère très correct dans ce rôle, et ce d'autant plus qu'il ne l'endosse qu'à deux reprises au cours de l'album; d'autre part du fait de la densité de la musique proposée, qui rend bienvenues ces accalmies, même si dans l'absolu ce ne sont pas des moments particulièrement forts. Tout est affaire de contrastes et d'équilibre, comme lors des interventions, par deux fois également, du saxophoniste invité Paul Desgagné.

Le potentiel affiché par Nathan Mahl avec cet album est réellement incroyable et peut légitimement faire espérer que le quatuor canadien devienne très vite un nom incontournable du paysage progressif actuel. Pour cela, il lui faudra brider un peu plus encore ses velléités démonstratives, qui tendent parfois, notamment dans la seconde moitié du CD, à prendre le pas sur le contenu mélodique, et plus généralement achever de recentrer son approche musicale autour de ce qui lui réussit le mieux - le modèle de ce point de vue étant, encore une fois, le génial «Without Words».

The Clever Use Of Shadows est le troisième volet d'une trilogie dont les deux premiers demeurent à ce jour inédits. Nous attendons la suite, qu'elle puise son inspiration dans le passé ou décide d'aller résolument de l'avant, avec une légitime impatience.

Olivier DAVENAS & Aymeric LEROY

Entretien avec Guy LeBLANC :

Peux-tu nous raconter l'histoire du groupe, qui a débuté je crois il y a déjà 15 ans, avec certains musiciens différents ? Comment expliques-tu que votre premier album n'ait pas vraiment été remarqué ? Etait-il vraiment moins bon que le second ?

Nathan Mahl a commencé en 1981. Nous étions (Don Prince, Mark Spénard et moi-même) dans un groupe ensemble qui faisait un peu de prog mais surtout du hard-rock, et je voulais composer de la musique plus compliquée, donc nous avions recherché un batteur (Dan Laçasse). J'ai inventé le nom du groupe après beaucoup d'essais. Notre premier disque, Parallel Eccentricities, est sorti en même temps que le premier Marillion [printemps 1983], et je me souviens que c'était une période difficile pour le prog. En ce qui concerne les ventes du premier disque, je n'avais jamais essayé de le distribuer en dehors de notre région. La composition musicale était plus variée mais moins mature (d'après moi)...

Comment vous situez-vous, musicalement ? L'influence du jazz-rock paraît importante dans certains morceaux, et plus généralement on sent dans votre musique une tendance aux développements complexes, mais avec des mélodies accessibles.

Mark Spénard écrivait toutes les mélodies dans le groupe originel, et il avait une influence plus hard-rock que moi. Dans le groupe présent, j'écris toutes le mélodies ainsi que les structures. Mes influences personelles contiennent autant de fusion que de prog. J'essaye de construire un pont entre les deux styles. J'aime les structures style Hatfield mais aussi les mélodies style Tribal Tech.

Quelle est la place des vocaux dans votre musique ? Vous considérez-vous avant tout comme un groupe instrumental ?

Je chante quand j'ai quelque chose à dire que la musique ne peut pas exprimer clairement. Si je disais que nous sommes un groupe instrumental, je limiterais la possibilité d'inclure la voix.

Peux-tu nous dire quelques mots sur la trilogie dont The Clever Use of Shadows fait partie ? Pensez-vous enregistrer dans le futur les deux premiers volets ?

Les deux disques qui devaient précéder Clever étaient plus fusion, mais quand même avec des éléments prog. Le groupe était à ce moment en période de transition. Nous avions enregistré ces deux disque en gros, et je pense inclure plusieurs de ces pièces musicales dans nos prochains disques.

Il y a une scène progressive importante au Québec, mais pas trop dans le Canada anglophone. Vous sentez-vous seuls ? Quelle est votre vision du rock progressif des années 90 ?

La scène prog au Québec semble être divisée entre les amateurs de néo et les fans de fusion. D'après ce qu'on me dit, nous sommes les seuls à faire ce genre de musique. Je pense que le prog doit continuer a se développer et que les compositeurs doivent suivre leur muse...

Quelles ont été les reactions à votre nouveau CD jusqu'ici ? Notez-vous plus d'intérêt que pour le premier ? Quels sont vos projets pour le groupe dans les prochains mois ?

Notre invitation au festival NEARfest aux USA nous a donné la chance de prendre quelques pas en avant. Le nouveau disque se vend très bien, et nous retournons en studio cet automne pour enregistrer le prochain disque (très prog). Je sors aussi un disque solo (prog) en septembre. L'internet a fait toute la différence !

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°31 - Juillet 1999)