BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Flanagan's People (15:57)
2. Nowadays A Silhouette (6:32)
3. Dreams Wide Awake (8:18)
4. Pleaides (10:26)
5. Rhubarb Jam (1:17)
6. Rose Sob (1:46)
7. Play Time (9:38)
8. Squarer For Maude part 1 (5:11)
9. Squarer For Maude part 2 (7:51)

FORMATION :

Alan Gowen

(claviers)

John Greaves

(basse, chant)

Phil Miller

(guitare)

Pip Pyle

(batterie)

INVITÉ :

Alain Eckert
(guitare : pistes 1, 3 et 4)

NATIONAL HEALTH

"Playtime"

Royaume-Uni - 1979/2001

Cuneiform - 67:01

 

 

Ce CD aurait pu s'intituler Missing Pieces, Volume 2, car à l'instar de son prédécesseur ainsi nommé, il comble un vide jusqu'ici béant dans la discographie de National Health. L'histoire de cette injustice est un peu celle du rock progressif dans son ensemble, dans le purgatoire que constitua pour lui la seconde moitié des années 70 - à savoir que le groupe anglais eut bien du mal à faire publier sa musique par une maison de disques, et dut parfois s'en dispenser.

Paru en 1996, Missing Pieces nous restituait donc la toute première période de National Health (1975-76), marquée notamment par les compositions ultra-complexes et néo-stravinskiennes du bassiste Mont Campbell, et la présence prestigieuse du batteur Bill Bruford. Avec Playtime (enregistré en France et aux Etats-Unis en 1979), c'est au tour de l'ultime formation régulière - il y eut en 1981 et 1983 des réunions plus sporadiques - de National Health de faire, plus de vingt ans après les faits, ses débuts discographiques.

Le principal fait marquant de ce disque réside paradoxalement dans une absence, celle de Dave Stewart, leader incontesté du groupe jusqu'à son départ fin 1978. Du fait de ce changement majeur au sein de National Health, l'essence même de sa musique se voyait remise en cause. C'est du reste ce qui fait la valeur de ce document aujourd'hui exhumé : le répertoire, comme la manière dont il est interprété, diffèrent très significativement de National Health tel que ses trois albums studio, chacun à leur manière, nous l'ont présenté.

Avec le retour d'Alan Gowen aux claviers, c'était forcément une conception de National Health qui l'emportait sur une autre. Titulaires conjoints de ce poste pendant les deux premières années du groupe, Gowen et Stewart avaient interrompu leur collaboration en 1977 devant l'impossibilité de concilier leurs aspirations musicales respectives, celle d'une musique laissant une large part à l'improvisation pour le premier, celle de compositions fortement structurées pour le second. Un compromis fragile qui perdura toutefois le temps d'une période de création musicale pléthorique (documentée par le premier album éponyme du groupe).

Moins impliqués jusqu'alors dans National Health qu'ils ne l'avaient été au sein du plus démocratique Hatfield and the North, le guitariste Phil Miller et le batteur Pip Pyle ne pouvaient que se réjouir de l'unanimité inédite, au sein de cette nouvelle formule, en faveur d'une approche plus collégiale, aussi bien du point de vue du partage de l'écriture que du caractère foncièrement collectif de l'interprétation. Quant au quatrième membre du groupe, le bassiste (et chanteur occasionnel) John Greaves, il pouvait voir dans cette approche l'opportunité de renouer d'une certaine manière avec le mariage des extrêmes, périlleux mais excitant, qu'il avait pratiqué au sein d'Henry Cow, groupe adepte lui aussi du contraste entre structures écrites et improvisations débridées.

Playtime nous montre ainsi un groupe homogène et épanoui, à la tête d'un répertoire d'une qualité exceptionnelle, qu'il s'agisse des allusions à la période précédente (deux compositions sont issues de Of Queues And Cures), de la réappropriation du morceau-titre (joué à l'origine par Gilgamesh sur son second album) ou, surtout, des morceaux nouvellement composés.

«Flanagan's People» (enchaîné à «Toad Of Toad Hall») nous est ainsi proposé dans une version beaucoup plus 'brute' que celle qui concluera deux ans plus tard D.S. Al Coda; et logiquement plus proche des conceptions d'Alan Gowen, qui aimait à se situer à l'exacte limite entre la fidélité à la partition et l'improvisation, zone de féconde ambiguïté. Il est d'ailleurs réjouissant de constater à quel point le «Squarer For Maud» de John Greaves (dont la version studio est sans doute le chef-d'œuvre absolu de National Health) semble avoir été conçu pour être interprété dans cette optique.

Avec «Fourfold» et «A Fleeting Glance» (absents de ce CD), «Nowadays A Silhouette» était l'un des trois morceaux du futur Before A Word Is Said, enregistré en 1981 par Gowen et Miller avec Richard Sinclair et Trevor Tomkins, à avoir été précédemment joué par National Health. Ici plus que jamais, c'est le talent de soliste d'Alan Gowen au Minimoog qui est mis en valeur, avec ce mélange si séduisant de virtuosité et d'inspiration mélodique qui caractérisaient son jeu.

Bizarrement rebaptisée «Pleaides» (encore une sombre histoire de droits ?!), la composition «Seven Sisters» de Pip Pyle constitue sans doute le moment le plus authentiquement 'inédit' du CD. Certes, on a pu redécouvrir récemment ce morceau épique sur l'album solo du batteur, Seven Year Itch, mais avec un arrangement assez différent, ménageant notamment une très belle partie vocale interprétée par Richard Sinclair. Cette version originale, totalement instrumentale, s'illustre par une partie centrale passionnante, qui disparut du morceau dès la tournée suivante au profit d'un thème devenu plus tard «Foetal Fandango».

Il convient donc de remercier la providence, en la personne du très sympathique Jacky Barbier, qui eut la bonne idée de préserver sur bande ce moment rare, issu comme les deux-tiers de Playtime du concert donné par le groupe en avril 1979 dans son club du fin fond de la Bourgogne - prestation qui bénéficia du renfort impromptu du guitariste d'Art Zoyd, le très véloce Alain Eckert, sur certains morceaux; le reste du CD, d'une qualité sonore légèrement inférieure, provient quant à lui d'un concert donné quelques mois plus tard à Philadelphie, et enregistré par une station de radio locale, au cours de l'unique tournée américaine de National Health.

Comme l'explique Pip Pyle dans le texte qu'il a écrit pour le livret de Playtime, ce CD est à considérer avant tout comme un hommage au talent d'Alan Gowen, principale justification de la sortie d'un document qui ne satisfait pas entièrement aux critères sonores que s'était fixé National Health à l'époque. Cette modestie est un peu excessive. Contrairement à bien des documents d'archives sortis sur le tard, celui-ci constitue bel et bien une pièce essentielle, indispensable à l'appréciation exhaustive de l'œuvre du groupe. Indispensable aussi, il va sans dire, à tout amateur du genre canterburien...

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°38 - Janvier 2001)