BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Improv : Pooks part 1 (3:22)
2. Shafoo (6:49)
3. Najha (6:13)
4. Etude de Shimshot (9:25)
5. Improv : Uncertain Journey (5:17)
6. Solilock (4:48)
7. Absinthe (9:21)
8. Crab Nebula (6:20)
9. Improv : Pooks part 2 (7:29)

FORMATION :

Michael Anselmi

(batterie)

Cyril Malderez

(guitare)

Gregory Tejedor

(basse)

Olivier Tejedor

(synthétiseurs)

NeBeLNeST

"NeBeLNeST"

France - 1999

Laser's Edge - 59:42

 

 

Dans un passé encore récent, NeBeLNeST s'appelait Nova Express, mais il n'était manifestement pas le seul à avoir flashé sur le roman de Burroughs, et dut puiser dans l'astronomie proprement dite un nouveau patronyme, pour ne pas se faire embêter par son insoupçonné et obscur homonyme allemand. Et comme si ce contretemps ne suffisait pas, la participation du groupe au funeste 'Printemps Prog' dut être annulée pour cause de batteur hors-service à la suite d'un accident de voiture (dont il s'est heureusement tout à fait remis depuis).

La consécration vient donc pour NeBeLNeST un an plus tard que prévu, mais pour le coup elle s'appuie sur des fondations beaucoup plus solides qu'un simple concert, fût-il en première partie des très populaires Flower Kings comme le 10 avril dernier. Rien ne remplace en effet un album pour se faire connaître du public, et ce premier CD va d'autant plus faire parler de lui qu'il paraît chez Laser's Edge, label américain et référence en matière de qualité. Les débuts discographiques de NeBeLNeST dépassent donc d'ores et déjà le cadre du simple renouveau de la scène progressive française, et l'on comprend rapidement pourquoi.

NeBeLNeST possède en effet toutes les qualités requises pour faire d'emblée une grosse impression : une forte personnalité, un discours musical sous-tendu par des choix esthétiques clairs et audacieux, et des compétences techniques à la hauteur de ses ambitions. Autant d'atouts qui lui seront indispensables pour réunir autour de lui la majorité du public progressif, qu'il ne caresse pas forcément dans le sens du poil mais qu'il est tout à son honneur d'espérer suffisamment ouvert d'esprit pour apprécier sa musique.

A l'instar des Philharmonie et autres Gordian Knot, NeBeLNeST a choisi d'œuvrer dans un registre crimsonien mais aucunement, comme chez certains groupes suédois par exemple, passéiste ou nostalgique dans sa façon de restituer cette influence. Certes, on peut entendre ici et là du Mellotron (ou plus exactement du Novatron, son éphémère avatar du début des années 80), mais son utilisation ne contredit jamais le souci évident d'un son contemporain, bien que dénué de la touche futuriste de Gordian Knot. NeBeLNeST fait de la musique ici et maintenant, c'est tout.

L'héritage du King Crimson de la grande époque s'exprime du reste d'une façon bien plus intéressante dans un autre aspect de l'art des Français : la façon dont ils choisissent d'alterner morceaux écrits et improvisations. Ces dernières, ici au nombre de trois, jouent ici un rôle bien plus substantiel que le brillant remplissage d'un Liquid Tension Experiment, car elles introduisent un effet de contraste sans lequel la musique de NeBeLNeSt risquerait une certaine uniformité.

Car ce qui permet à cet album de tenir l'auditeur en haleine pendant près d'une heure, ce ne sont pas les effets de manche habituels du rock progressif - la succession de séquences contemplatives et énergiques, instrumentales et chantées, mettant en vedette tel ou tel instrument soliste, etc. NeBeLNeST s'est volontairement privé de la plupart de ces recours, et s'est obligé à chercher des solutions ailleurs.

Alors il y a les improvisations, ces moments de féconde incertitude, entre les pièces écrites à la mise en place millimétrée. Mais il y a aussi cette manière d'échafauder des structures toujours assez ouvertes pour que puisse surgir l'inattendu, pour que de la répétition obsessionnelle d'un motif rythmique ou mélodique jaillisse soudain la même illumination collective. Tout simplement cette foi, consubstantielle à l'idée même de rock progressif, dans la capacité d'une collectivité artistique à enfanter un tout bien supérieur à la somme de ses parties.

Un peu déstabilisante de prime abord en ce qu'elle brouille certains de nos repères habituels, la musique de NeBeLNeST prend au fil des écoutes un relief pas forcément évident lors des premières écoutes. La subtilité des contrastes instaurés, qui nuit quelque peu à son accessibilité immédiate, est au final la meilleure garante de son impact à long terme. Les Anglo-saxons ont un mot pour ce genre d'albums, celui de «grower», c'est-à-dire dont l'effet augmente avec le temps, lentement mais sûrement. Voilà certainement le bel avenir que l'on peut prévoir à ces débuts discographiques de NeBeLNeST...

Aymeric LEROY

Entretien avec Olivier TEJEDOR :


Pour l'édification de nos lecteurs, peux-tu tout d'abord nous retracer l'historique du groupe ?

Le groupe avec les acteurs actuels c'est formé il y a un an et demi. Mais nous nous connaissions depuis à peu près neuf ans. Avant NeBeLNeST, Micka (le batteur) jouait avec Ventrilock, tandis que Greg, Cyril et moi (basse, guitare, claviers) avions formé Chemistry avec un autre batteur. Ces deux groupes se situaient à l'époque dans la mouvance noise/hardcore. Nous avions l'habitude de faire quelques jams ensemble hors de nos groupes respectifs. Ensuite, Chemistry a commencé a évoluer vers d'autres directions. La formation de base - deux guitares, basse, batterie - s'est petit à petit modifiée en guitare, basse, batterie, claviers. Après le split de Ventrilock, la formation actuelle de NeBeLNeST s'est révélée évidente.

Être un groupe français de rock progressif dans les années 90, comment vivez-vous ça ? Avec l'espoir de jours meilleurs pour ce style de musique, avec un certain fatalisme quant à l'auditoire potentiel de votre musique, ou sans vraiment vous préoccuper du monde extérieur ?

Nous jouons la musique qui nous plaît, c'est tout ! Nous ne cherchons pas à savoir si c'est progressif ou pas. Nous nous intéressons plus à l'aspect qualitatif que quantitatif. Bien sûr, vivre de sa musique est quelque chose qui nous intéresse, dans le sens ou nous pourrions nous y consacrer totalement. Mais c'est une utopie à l'heure actuelle en ce qui concerne le progressif. Par conséquent, nous aménageons notre vie pour nous consacrer à notre passion. Et de toute façon, comme nous n'avons rien à gagner, il n'y a pas de compromis artistique à faire. C'est très important pour nous.

Vous officiez dans un registre pas forcément évident, même au sein de la scène progressive : totalement instrumental, d'un abord mélodique plutôt ardu, avec un effectif instrumental resserré. Ces choix sont-ils le résultat d'une démarche esthétique totalement voulue ou le fruit d'un processus totalement naturel ?

La formation du groupe s'est faite de façon naturelle... voire surnaturelle !!! Le groupe s'est formé avant tout autour d'amis se connaissant bien. Il y a comme une sorte de soudure entre nous. Nous voyons le groupe comme une sorte d'entité que nous essayons de dompter mais qui nous surprend tous les jours par ses mutations. Le groupe est en constante évolution. Qui sait de quoi demain sera fait ?

Comment vous situeriez-vous sur l'échiquier progressif, notamment en termes d'influences ?

Venant du harcore/noise, nous avons un peu de mal à nous situer. Sur un échiquier, nous serions plutôt le pion (pour le côté noble) : la seule pièce qui attaque uniquement de face. Nous produisons une musique directe et sincère, sans nous soucier du côté 'revival'. Nous faisons de la musique actuelle, avec la même volonté d'innover que les groupes des années 70 - ce qui fait de nous un groupe estampillé prog par nos contemporains. La société, depuis, a largement évolué. Nous somme l'expression de cette évolution avec les problèmes de notre époque...

Il y a sur votre album trois morceaux improvisés. Pensez-vous que la pratique de l'improvisation, associée généralement au jazz, est trop souvent délaissée par les groupes de 'rock' ? Avez-vous des modèles ou des références de ce point de vue ?

Les gens font la musique qui leur plait !! Nous n'avons pas de commentaires ni de desiderata quant aux groupes de «rock». Il existe beaucoup de groupes «rock» qui improvisent (The Ex par exemple), je dirais même que c'est la base du rock (issue du blues). Cependant ces groupes n'ont pas le format «radio» et ne cherchent pas à y parvenir. Ils veulent s'exprimer différemment. Le vocabulaire de l'improvisation n'a pas cessé d'évoluer. On peut le constater avec des gens comme John Zorn, Fred Frith, Keith Tippett, Otomo Yoshide, Ruins, etc. Et j'en oublie des tas !!!

Pourquoi avoir choisi de sortir votre album chez Laser's Edge, label dont l'image de marque est excellente mais qui pâtit d'une distribution inexistante en France hors du circuit VPC ? La reconnaissance hors de nos frontières vous paraît-elle cruciale, voire prioritaire ?

C'est simple : nous avons envoyé une démo à plusieurs labels, nous avons reçu plusieurs réponses positives et nous avons choisi !!! La réalisation d'un album demande un soutien financier important que seuls les labels américains nous ont proposé (Laser's Edge et Cuneiform). Le choix s'est ensuite fait sur les rapports humains qui ont été excellents avec Ken Golden de Laser's Edge.

La politique des labels et distributeurs français c'est : prise de risque minimum... Sinon je ne pense pas que la vente en VPC soit un handicap pour nous. Le public prog sait depuis longtemps que le choix en magasin concernant sa musique préféré est plus que restreint et je pense qu'il a l'habitude de commander ses disques, même en ce qui concerne Muséa !!! Pour nous, le succès c'est le succès d'estime. L'information passe relativement rapidement dans le réseau prog !! C'est un réseau parallèle généralement constitué de passionnés. L'idée de s'ouvrir à la scène internationale est séduisante et il serait complètement aberrant de ne pas en tenir compte.

Comment voyez-vous l'avenir de NeBeLNeST ? Quels sont vos projets concrets, et vos objectifs plus purement artistiques ?

L'avenir, pour NeBeLNeST, c'est l'évolution. Le plus important c'est de continuer l'exploration. Nous n'en sommes qu'au début. En ce qui concerne les projets, nous allons participer au ProgDay (Caroline du Nord), avec entre autres Thinking Plague. Ensuite vont s'enchaîner quelques dates aux Etats-Unis dont une date à l'Orion Sound Studios (Baltimore), également en première partie de Thinking Plague. Puis en octobre, un festival à Lille (Opposition de Phase) est prévu. Nous espérons beaucoup de cette mini-tournée aux Etats-Unis pour établir des contacts, d'autant plus que nous avons la chance de jouer avec des groupes dont nous apprécions énormément le travail. Actuellement un nouvel album se compose et nous espérons pouvoir travailler d'une façon différente pour le prochain enregistrement, tout particulièrement avoir plus de temps pour expérimenter. Des collaborations avec d'autres musiciens sont aussi prévues...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°30 - Mai 1999)