BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. BLaCKMaiL (9:35)
2. STiMPy BaR (5:12)
3. ReDRuM (11:03)
4. CiNeMa 1920 (5:00)
5. NoVa eXPReSS (15:32)

FORMATION :

Michael Anselmi

(batterie)

Cyril Malderez

(guitare)

Gregory Tejedor

(basse)

Olivier Tejedor

(synthétiseurs)

EXTRAITS AUDIO :

NeBeLNeST

"NoVa eXPReSS"

France - 2002

Cuneiform - 46:22

 

 

Trois ans déjà ont passé depuis le premier album de NeBeLNeST. A l'époque, le quatuor parisien avait fait sensation en signant avec Laser's Edge, label alors au sommet de sa réputation, avant de se consacrer surtout (et trop à notre goût) à sa lucrative branche 'prog-metal', Sensory. Dans ce contexte, la récente arrivée de NeBeLNeST au sein de l'écurie Cuneiform apparaît comme logique, et s'avère tout aussi prestigieuse quand on connaît l'exigence du label américain, qui accueille nombre des meilleurs représentants des courants 'avant-gardistes' du progressif actuel.

Cette étiquette n'est pas usurpée dans le cas de NeBeLNeST : sa musique n'est pas, en effet, d'un accès totalement évident pour le mélomane progressif moyen, même si l'énergie qu'elle dispense peut aussi combler certaines attentes d'ordre plus "instinctif". Pour le reste, la comparaison avec le King Crimson le plus audacieux de la période 1973/74 demeure la plus évocatrice, quoique forcément superficielle.

Le groupe baptise lui-même sa musique "prunk", astucieux hybride de "prog" et "punk". Ce concept, au-delà de son côté provocateur, s'avère assez parlant dans la mesure où il paraît assez facile de faire le tri, au sein de sa musique, entre les éléments issus de ces deux 'philosophies' musicales. Morceaux longs et complexes, mélodiquement et harmoniquement ardus, expression purement intrumentale, utilisation de certains sons typiques (Mellotron surtout) : voilà pour le côté prog.

Quant à l'héritage du punk, on est tenté de le percevoir avant tout dans l'absence de certaines autres caractéristiques du rock progressif, ce qui nous rappelle à quel point le punk s'est toujours défini, musicalement, avant tout en réaction aux valeurs du rock progressif - en une sorte de régression vers l'énergie brute, loin de toute velléité de sophistication. Une tendance effectivement présente chez NeBeLNeST, qui tend donc à l'éloigner du progressif pur, de même que d'autres partis-pris, comme l'absence de chant ou de tendances classisantes (une certaine emphase symphonique n'étant pas absente par contre, par exemple sur le morceau-titre).

L'originalité du positionnement stylistique de NeBeLNeST peut rendre sa musique difficile à appréhender pour le profane. Ce n'est pas forcément un mal, bien au contraire, mais j'avouerai honnêtement m'être personnellement fourvoyé quant à la place supposée de l'improvisation dans cet album. Le groupe (cf. entretien) affirme que tout ici est écrit, préparé; dans son premier opus figuraient par contre des improvisations présentées comme telles, dont j'avais conclu que cette pratique resterait centrale dans la musique du groupe.

Certes, il n'y rien dans NoVa eXPReSS qui évoque l'improvisation totale. Des modules rythmiques et autres riffs structurent clairement les différents morceaux, et leur enchaînement est forcément structuré à l'avance. Mais en dehors de ces fondations, je ne perçois que rarement une réelle écriture mélodique, au sens de thèmes identifiables comme tels, hormis sur le relativement bref (un peu plus de cinq minutes) "STiMPy BaR". Le reste du temps, hormis l'impression d'une 'planification harmonique' à l'avance des interventions de la guitare et des claviers, ou la présence de certains motifs ou riffs signalant le début ou la fin d'une séquence, il est facile de croire avoir affaire à une musique laissant de larges espaces de liberté à ses interprètes. A supposer que ce sentiment, autrement dit cette erreur de perception, soit partagé par d'autres auditeurs, se pose évidemment la question de savoir s'il y a ici une ambiguïté voulue, calculée...

Ces questionnements, heureusement, n'affectent que peu l'appréciation de NoVa eXPReSS. Si le choix de débuter avec "BLaCKMaiL", morceau le plus aride parmi les cinq que comprend l'album, évoquant une sorte de Djam Karet grunge, ne m'apparaît pas forcément pertinent, en revanche, la suite des festivités suscite un enthousiasme de plus en plus affirmé. Le sus-mentionné "STiMPy BaR", placé en deuxième position, comble rapidement le déficit mélodique constaté précédemment; nous sommes alors au tiers de l'audition, et débute ce qui m'apparaît comme la partie la plus aboutie de l'album, la plus équilibrée en tout cas du point de vue du mariage des contraires proposé par le concept de "prunk".

Tout en perpétuant une énergie qui ne faillit que rarement au cours de l'album (quand c'est le cas, c'est à l'occasion d'apaisements bienvenus et intelligemment amenés, tels que la séquence centrale de "ReDRuM"), NeBeLNeST semble alors renoncer à ses tentations minimalistes, et sans que l'essence de sa musique ne se voie fondamentalement modifiée, nous propose alors un discours plus chatoyant (les généreuses nappes de Mellotron y sont pour beaucoup), voire assez excitant quand une fièvre incontrôlable s'empare de la section rythmique. "NoVa eXPReSS", dont les quinze minutes concluent l'album, incarne - en particulier dans sa partie centrale, particulièrement lumineuse - une forme de perfection (provisoire, forcément) dans l'art de NeBeLNeST, et bien que la façon dont cet 'art' a été défini dans cette chronique soit sans doute éloignée de l'idée que s'en font les musiciens eux-mêmes, j'espère que nous serons au moins d'accord sur ce point.

Evoquons pour finir un aspect dont j'aurais a priori pensé parler plus longuement, à savoir le rôle joué par Bob Drake (Thinking Plague, 5uu's) dans la production de NoVa eXPReSS. En fait, lui comme le groupe ont su tirer le meilleur parti de leur collaboration, Drake ayant eu la sagesse de s'effacer (relativement) derrière la personnalité de ses clients, et résister à la tentation de nous proposer un 'festival' de ses effets les plus fameux. La patte de l'Américain, au-delà de quelques séquences typiques de son style (le son de batterie assourdi dans un passage de "ReDRuM", l'apaisement ambigu de "StiMPy BaR"), s'exprime surtout dans un sens des contrastes qui confère à cet album un relief sonore en grande partie absent de son prédécesseur, et dont la musique de NeBeLNeST tire un bénéfice plus qu'évident en terme de plaisir auditif.

La réussite est donc au rendez-vous avec ce second album, dans la mesure où les conceptions musicales de NeBeLNeST s'y trouvent affirmées et consolidées. Ce bilan artistique positif n'en demeure pas moins à confirmer en terme de succès public, et c'est à ce niveau que le pari risque d'être le plus difficile à remporter. Son positionnement à la marge du progressif stricto sensu, qui n'a évidemment rien de critiquable en soi, bien au contraire, limite fatalement son auditoire potentiel au sein de notre microcosme, et l'oblige à viser d'autres publics, dont on ne peut qu'espérer qu'ils auront l'ouverture d'esprit requise. Original et intègre, NeBeLNeST possède des atouts assez solides pour relever ce défi.

Aymeric LEROY

Entretien avec Olivier TEJEDOR :


Concevez-vous ce nouvel album comme la continuité logique de son prédécesseur, ou vous étiez-vous fixé comme objectif conscient de modifier ou améliorer certains aspects qui, sur le premier CD, ne vous satisfaisaient pas ?

C'est une continuité certes, mais on ne s'est pas posé la question de savoir si elle est logique ou non. Bien sûr, il s'est passé du temps depuis le premier album. NeBeLNeST s'est enrichi de nombreuses expériences qui ont permis d'affiner la matière brute. Mais la musique vient comme ça au gré de notre inspiration, et nous ne savons pas bien encore où elle va nous conduire. C'est un processus inconscient...

Pourquoi le passage de Lasers Edge à Cuneiform ? On sait que les patrons de ces deux labels sont des amis, donc on imagine qu'il n'y a rien de polémique dans l'histoire, surtout que Ken Golden est remercié dans les crédits...

En fait, pour le premier album, nous avions le choix entre Cuneiform et Laser's Edge. En effet, Ken Golden a immédiatement répondu positivement, suivi de près par Steve Feigenbaum de Cuneiform. À l'époque, nous n'étions pas très au fait de la scène progressive internationale. Nous connaissions Cuneiform, mais Laser's Edge nous était totalement inconnu. Steve ne désirait pas entrer en compétition avec son ami Ken pour nous signer. Ken ayant été très persuasif, nous avions choisi Laser's Edge. Pour la suite, il nous semblait beaucoup plus pertinent de sortir nos disques sur Cuneiform, car nous nous sentions beaucoup plus proches des groupes produits par ce label. Toutefois, nous sommes très contents du travail impeccable de production effectué par Ken Golden pour le premier album, et l'aide qu'il nous a apportée pour notre tournée aux États-Unis en 1999.

Comment avez-vous découvert le travail de Bob Drake, et pour quelles raisons précises avez-vous décidé de l'engager comme producteur pour ce CD ? Pouvez-vous nous citer des aspects de sa contribution à cet album qui, selon vous, sont vraiment exceptionnels et ont ajouté a la réussite de l'ensemble ?

Dès le premier album, nous n'étions pas entièrement satisfaits du mix. L'enregistrement a été fait "live in the studio". Ça avait le mérite d'être très honnête, mais c'était aussi très risqué, car sans la protection d'une production étoffée. Nous connaissions Bob Drake par son travail de musicien et de producteur pour Thinking Plague et 5uu's. Sachant qu'il résidait en France, nous comptions le contacter. Par le plus grand des hasards, nous avions joué juste après Thinking Plague au ProgDay'99. A notre plus grande joie, ils ont été très emballés par notre performance live. Après écoute de l'album, ils nous ont confié que le mix n'était pas très réussi et ne témoignait pas de notre énergie live. Mike Johnson nous conseilla alors de faire appel à Bob Drake ! Il nous offrit alors notre "passeport" pour le studio Midi Pyrénnées.

Le travail de Bob sur l'album a été fantastique. La dynamique a particulièrement été soignée. Le tout est très travaillé, mais l'énergie est intacte. Bien souvent, trop de travail sur un mix tue la musique en la rendant "artificielle". Bob Drake a cette faculté de mettre la musique en avant, et de travailler sur l'ensemble tout en restant attentif aux détails.

Vous décrivez votre musique comme du "prunk", soit un genre à mi-chemin entre le prog et le punk. Cela sonne comme la réunion de contraires absolus. Pour vous, ce mariage est-il complètement naturel ? Quelles influences ou modèles vous trouvez vous d'un côté et de l'autre ?

Oui, mais là, en l'occurrence ces contraires s'attirent comme des aimants. De nombreux groupes hard-core revendiquent l'héritage du père Fripp - avec un côté plutôt "indiscipline" (!!). A une époque, le progressif était "violent" quand même ! Songez à la ligne de guitare de "Larks' Tongues in Aspic Part 2" : incroyablement violente et malsaine à l'époque ! D'un autre côté des groupes comme Neurosis ne peuvent-ils pas entrer dans la catégorie "progressif" ? Pour nous c'est complètement naturel. On a baigné dans le progressif dès la naissance, et on a fait notre crise de puberté avec le punk et le hard-core. Maintenant on est mûrs pour le "prunk" ! Pour citer quelques noms dans le désordre : Yes, Boredom, Helmet, Gentle Giant, Dead Kennedys, Naked City, Crimson, Soft Machine, Unsane, Neurosis, Can, Messhuga, Einsturzende Neubauten, Henry Cow, Crass, The Damned, Mr Bungle, Fantomas, The Residents, The Ex, etc.

L'improvisation apparaît toujours comme une composante fondamentale de votre musique, même si elle est, la plupart du temps, canalisée en différents "modules" rythmiques et harmoniques structurés les uns à la suite des autres. Un morceau plus "écrit", avec des thèmes mélodiques plus "Évidents", comme 'Stimpy Bar", est-il donc voué à rester un aspect marginal de votre répertoire ?

Tous les morceaux clé notre nouvel album sont composés de A à Z. Il n'y a pas une seconde d'improvisation. Mis à part dans l'introduction du titre Nova Express, avec la partie de percussion en overdub. "Stimpy Bar" est peut-être le plus facile à labelliser prog ? Il faut dire que le thème suivant l'intro est pour nous une "private joke" sur les bons standards du rock progressif, mais ensuite vient un contrepoint violent et dramatique...

Pouvez-vous pour finir nous dire quelques mots de votre actualité et de vos projets ? Par exemple, votre site internet, très sophistiqué, et vos éventuels plans concernant des concerts dans l'année à venir ?

On bosse actuellement sur un projet beaucoup plus expérimental, et il nous a semblé un peu inopportun de mélanger cet aspect à des parties totalement composées. On préfère sortir un album cadré sur cette facette de notre musique. En ce qui concerne le site il faut féliciter notre webmaster JH (ex-chanteur d'une de nos formations hardcore, au début des années 90) qui a effectué un superbe travail sous Flash. Autrement, nous n'avons pas de concerts de prévus pour le moment, mais nous pensons effectuer quelques dates. Notre priorité est de boucler les enregistrements de notre projet expérimental et de le voir sortir, on espère, assez rapidement...

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°43 - Mars 2002)