
PISTES :
1. Les Temps Modernes (8:00)
2. 1914 (7:40)
3. O.G.R.E. (Où la Guerre Réveille l'Economie)
(4:56)
4. Prélude à la Ruine (1:30)
5. Les Yeux Fermés (Le Retour de l'Ogre) (6:28)
6. Eve et le Génie du Mal (4:30)
7. Tous les Chemins (9:04)
8. Cluster 84 (5:30)
9. Le Monde à l'Envers (15:02)
a) Une Dernière Valse
b) Du Mauvais Côté
c) Epitaphe
FORMATION :
Jean-Pierre Louveton
(guitare, chant)
Guillaume Fontaine
(claviers, chant)
Jean Baptiste Itier
(batterie, chœurs)
Lionel B. Guichard
(basse, chœurs)
NEMO
"Prélude à la Ruine"
France - 2004
Autoprod. - 62:26
Groupe surestimé par la critique prog spécialisée, mais aussi scandaleusement relégué dans les limbes de l'anonymat par le grand public hard-prog, Nemo persiste et signe un troisième album en forme de quitte ou double. Avec pour objectif non avoué de confirmer les espoirs que l'on a mis en lui depuis le début et faire une percée vers un plus large public en misant sur la qualité et le professionnalisme. Pour cela, le leader Jean-Pierre Louveton a de nouveau écrit des textes engagés, qu'il chante avec tout son cœur sur de la musique complexe qui mord les mollets. Mais cela suffit-il pour accoucher d'une œuvre majeure ? En principe, non. Pas plus qu'il suffit de faire simple pour aller à l'essentiel ou compliqué pour embrasser toute la richesse du rock progressif. Tout ça pour dire quoi ? Qu'il n'y a pas de recette. Cela tombe bien, Nemo n'en applique aucune, et c'est tant mieux. Alors ce Prélude à la Ruine est-il le disque digne de son talent, de sa démarche ambitieuse, de sa volonté de porter haut le flambeau d'un rock français massif et ouvragé, un prog qui va de l'avant sans être hermétique ?
Pour ceux qui n'étaient pas là lors des épisodes précédents, je précise tout de suite que j'aime bien Nemo depuis le début, et que je les ai vite couvé du regard, comme un papa poule lorgne sur sa nichée de rejetons. Mais pour ce troisième album, je m'étais promis qu'il fallait que cela soit la bonne cette fois-ci. Que le plâtre soit sec, la déco finie, tout bien en place, lumière à tous les étages. Sinon pas de cadeaux, pas de passe droit, pas de coup de cœur basé sur une impression générale, sur de l'affectif, sur des affinités électives, des aspirations écolo-humanistes communes. Finis les coups d'essai, les bénéfices du doute, les indulgences, les «groupes prometteurs à découvrir». Je voulais des faits, de vrais progrès, de la musique qui me transporte, me file des claques ou m'arrache le cœur. J'allais être vigilant et intransigeant. J'étais chaud, affûté comme l'ambition d'un ministre.
Première bonne nouvelle : avec ce Prélude à la Ruine, Nemo ressemble de moins en moins au groupe d'un leader autocratique. Jean-Pierre Louveton en est encore la figure de proue, auteur-compositeur-guitariste-chanteur omniprésent, mais il n'est plus le seul architecte de l'édifice. Le reste du groupe s'exprime plus que jamais, en particuliers Guillaume Fontaine aux claviers. De plus, Louveton le chanteur s'est nettement amélioré, sa voix se fait souvent modeste, laisse la musique la recouvrir. Bon plan. Les textes désespérés font mouches, Louveton sachant mieux que personne trouver les mots justes pour faire vibrer une chanson.
La musique ? A part un ou deux moments faibles en cours de route, elle fait preuve d'une remarquable intensité, bien mise en valeur par des arrangements malins (plus originaux que sur les albums précédents), en particuliers une pointe d'électronique greffée avec grâce. On soupçonne Louveton d'avoir élargi ses connaissances en matière de rock progressif moderne. Ou bien est ce la participation croissante des autres membres du groupe qui permet un rayonnement plus vaste ? Pas de révolution musicale en vue, mais une nette évolution dans la qualité artistique de l'ensemble. Des morceaux en véritables montagnes russes, avec des montées d'adrénaline et des descentes vertigineuses où l'auditeur impuissant se surprend à crier de joie (attention à l'effet pervers des montagnes russes, ça peut finir par soûler, mais on n'en est pas là). Et aussi quelques moments plats où l'on s'ennuie un peu en attendant la prochaine poussée. Mais de nombreuses bornes qui nous indiquent que Nemo va dans le bon sens. En particulier, les premiers titres qui foncent à tombeaux ouverts dans la tempeête dès-mots. Du Noir Désir décidé à faire du Prog. «Les Temps Modernes» porte bien son nom, texte militant, déflagration dynamique à six vitesses. L'instru «1914» explore de nouveaux territoires. Boucle transe, guitare plus subtile. Etourdissant. Autant que «O.G.R.E.», beauté brutale cisaillée par de faux instants de calme. Un court intermède au violon et ça repart comme en 14 (!) jusqu'à un final particulièrement réussi. D'abord le mélange improbable de «Cluster 84» comme si le Lavilliers rock des «Barbares» ou de «156 round» s'exprimait sur les visions musicalement torturées de Dream Theater. Enfin «Le Monde à l'Envers», flamboyante pièce de résistance au début menaçant, et à la conclusion avec orgue gothique sur rythmique de plomb. Le souvenir du premier Black Sabbath (1969, genre) convoqué pour la photo d'adieux.
Album vigoureux et professionnel, Prélude à la Ruine tient ses promesses, toutes dents dehors, sans concession, en poussant les clichés prog et metal avec de plus en plus de maîtrise. Et suffisamment d'atout, de brio et de fulgurance pour ratisser large, du fan de Ange à celui d'Ayreon.
Tout baigne, alors ? Non ? Alors Alain, dis nous ce qui te tracasse. Ce n'est pas facile a dire ici, mais malgré ses réels progrès, sa volonté de créer un vrai style, subsiste la légère impression que Nemo passe seulement de justesse le cap du bon groupe prog français. Un son, un souffle encore un peu court. Des hésitations, un manque d'assurance dans le chant. Des difficultés à s'affranchir complètement d'une certaine tradition Hard prog (cf. le dernier Pain of Salvation comme réussite en la matière). L'utilisation d'un axe trop emprunté ces derniers temps (Porcupine tree/Dream Theater), sans pour autant parvenir vraiment à soutenir la comparaison. Heureusement, ces influences, encore un peu trop visibles, sont mélangées avec une fluidité inédite et finissent par s'estomper au profit d'un caractère plus mature. Sans la fraîcheur du premier ni l'urgence du deuxième, ce troisième album leur est pourtant supérieur à tous points de vue, avec ses reflets envoûtants, une texture plus solide, une vision plus pénétrante de son art. Malgré tout, il ne s'impose pas encore comme un album complètement abouti. Mais cette marge de progression potentielle nous rend d'autant plus curieux et impatients de connaître la suite de l'œuvre de Nemo.
Alain SUCCA
Entretien avec Jean-Pierre LOUVETON :
La première chose qui frappe, en découvrant Prélude à La Ruine, c'est l'élargissement de votre inspiration. Comme si vous vous éloigniez «progressivement» de votre influence initiale majeure (une certaine forme de progressif «à la française») pour donner vie à une musique bien plus personnelle. Qu'en penses-tu ?
Il est très difficile pour nous de connaître le poids de nos influences dans notre musique. Cela vient déjà du fait que jamais, depuis les débuts de Nemo, nous n'avons voulu ressembler à quelque groupe que ce soit. Les influences sont inconscientes, et un des plus beaux compliments qu'on nous ait fait, c'est d'avoir dit qu'elles étaient impossibles à déterminer. C'est ce que nous souhaitons. Sur cet album, je pense que les styles abordés sont plus nombreux qu'auparavant. On peut passer du Hard Rock à la Salsa dans un même morceau, du Jazz Rock à la musique classique dans un autre... C'est une des choses qui nous plait dans le Rock Progressif. No limits ! Je pense qu'au fil des albums, on a créé une alchimie particulière qui nous est propre. Mais encore une fois, c'est dur pour nous de l'analyser, voire dangereux d'essayer...
De manière générale, quelles sont vos influences, et les groupes (prog ou non) qui vous intéressent le plus actuellement ?
Les musiques que l'on écoute chacun sont diverses. Pour ma part, j'ai été bercé par le Hard Rock des années 70 et 80, puis par Yes, Saga, Rush, et le Jazz Fusion de Uzeb ou Weather Report. Les groupes qui squattent ma platine depuis quelques temps sont néanmoins plutôt Prog : des Flower Kings à Änglagård... Mais, j'aime écouter Muse ou Radiohead de temps en temps. Je crois cependant que je resterai toujours bloqué sur Led Zeppelin ou Black Sabbath ! (rires)
Les textes de Prélude à La Ruine sont une nouvelle fois graves, parfois désespérés. Peux-tu nous parler du thème général de l'album ?
L'album est un concept sur le progrès tout au long du XXè siècle, évoqué à travers la vie d'un homme né en 1904 et mort en 2004. Il a connu toutes les avancées technologiques, l'avènement du confort individuel, mais aussi les guerres. Son constat est celui que l'on peut tous faire : le progrès mène très souvent à la destruction. C'est du réel, pas de la fiction, donc pas de quoi rire !
Vous autoproduisez tous vos albums. Est-ce un choix ou une contrainte ?
Ce n'est pas un choix, car aucun label ne semble intéressé par Nemo. C'est dû, on le pense, à notre langage qui est le Français. Même en France, le Français ne séduit pas. Je pense que c'est plus une question de manque d'habitude et de conformisme culturel que parce que c'est mauvais. Au contraire, je pense que nous développons une atmosphère particulière grâce à ça, et notre musique est loin de la caricature de groupes anglo-saxons transposée en Français. Je pense que nous avons notre propre style de ce côté là, et celui qui est un peu curieux peut l'apprécier, comme les quelques centaines de personnes qui ont déjà essayé. Pour en revenir au fait d'être autoproduit, cela nous laisse toute liberté d'action, et c'est très appréciable. De plus, nous ne sommes pas prêts à accepter n'importe quel contrat sous prétexte d'avoir un label.
Combien d'exemplaires de vos albums avez-vous vendus à ce jour ?
Très peu. A ce jour, aucun des trois albums de Nemo n'a franchi la barre des 500 copies, mais nous ne désespérons pas. Il nous manque encore un réseau de distribution efficace, mais nous y travaillons.
En ce qui te concerne plus particulièrement, parviens-tu à vivre de la musique ?
Pas de la musique de Nemo en tout cas ! Je vis de la musique, mais en enseignant la guitare électrique.
Sur quels projets travaillez-vous actuellement ? Nous venons d'apprendre par exemple que Nemo allait jouer à Paris en avril 2004. Au regard de la conjoncture actuelle (peu de groupes prog parviennent aujourd'hui à passer par Paris), c'est un petit exploit, non !?
Pour 2005, quelques concerts sont prévus, dont celui de Paris, qui est co-organisé par les groupes et Prog la vie. Nous allons aussi continuer à composer, et puis quelques petites surprises sont à prévoir.
Un mot de conclusion pour nos lecteurs ?
Je voudrais dire à tous ceux qui lisent cet article que le pire, pour un groupe, c'est de rester dans l'anonymat, alors jetez une oreille sur Prélude à la Ruine et faites vous votre opinion !
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°56 - Décembre 2004)

