BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Le Gardien (20:16)
2. Linceul (3:23)
3. Dérégénération (14:30)
4. 198 (8:40)
5. Abandon (8:10)
6. Dérives (6:04)

FORMATION :

David Maurin

(guitare, flûte)

Samuel Maurin

(basse, stick)

Benjamin Croizy

(claviers)

Frank Niebel

(batterie, percussions)

Roselyne Berthet

(chant)

NIL

"Nil Novo Sub Sole"

France - 2005

Unicorn Records - 61:37

 

 

Nil Novo Sub Sole (rien de neuf sous le soleil)… Ah bon ? Voilà une assertion bien difficile à croire venant d’un groupe de rock progressif, a fortiori après l’écoute du présent opus. Nil s’est en effet imposé avec son avant dernier album, Quarante Jours Sur Le Sinaï (2003), comme l’une des formations françaises les plus originales et les plus inspirées en matière de rock symphonique défricheur, grâce à une musique empreinte d’un lyrisme envoûtant et d’un indicible mystère, acquérant par la même une visibilité internationale. Sans doute est-ce là ce qui lui vaut maintenant l’honneur d’être produit par le label québécois Unicorn Records, petite maison d’édition en pleine ascension qui compte également dans ses rangs des noms aussi intéressants que Retroheads, Hamadryad ou Talisma. Tout cela pour dire que, s’il y a bien quelque chose de nouveau sous le soleil progressif, c’est en partie à la source de ce Nil qu’il convient de le chercher.

Et ce n’est pas Nil Novo Sub Sole, quel que soit son titre, qui me contredira ! D’autant que, à de nombreux égards, cet album traduit une évolution positive par rapport à son prédécesseur. Encore faut-il ne pas se laisser abuser par le premier titre, «Le Gardien», qui, du haut de ses vingt minutes, semble reconduire les options testées avec plus ou moins de bonheur sur Quarante Jours Sur Le Sinaï. On y retrouve en effet cette même étrangeté nonchalante, ce climat tour à tour éthéré ou inquiétant, souligné par des arrangements denses à base d’arpèges alambiqués, de nappes synthétiques aériennes et de breaks foudroyants; mais aussi quelques-uns de ses travers, à commencer par quelques longueurs, et aussi cette impression de collage un peu artificiel, principalement sur le final abrupt et quelque peu rapporté. Au chapitre des bons points, on notera que les parties vocales, désormais entièrement dévolues à Roselyne Berthet, ont gagné en importance, devenant même une composante harmonique majeure, et sont empreintes d’une fluidité et d’une évidence qui atténue en grande partie les effets du morcellement musical précédemment évoqué. Ajoutons enfin que cette composition sert de support à une trame conceptuelle assez obscure (apparemment sur le thème de la chute des civilisations et de l’éternel recommencement), trop vague, malheureusement, pour en garantir à elle seule l’unité.

Dans la droite ligne de ce que Nil nous a déjà donné à entendre, ce morceau au démarrage fulgurant, gorgé d’harmonies profondes et de vertigineuses mises en abyme vocales, ne devrait cependant pas décevoir ses adeptes. Mais pour être totalement franc, mon enthousiasme serait sans doute moins débordant si les pistes suivantes, plus concises, ne se démarquaient pas davantage de cette formule et de ses limites déjà pointées du doigt. Nil y fait preuve en effet d’une maîtrise aussi remarquable qu’inédite en matière de construction musicale, produisant quelques petites bombes instrumentales d’une irrépressible tension, crimsoniennes en diable. Le groupe sonne alors plus âpre que jamais, tout à la fois incisif et rentre-dedans, pas très loin finalement de l’esprit d’un NeBeLNest, mais avec une cohérence et une lisibilité qui pourraient sans doute, si cette recette était privilégiée à l’avenir, lui assurer une audience bien plus large.

Pas un temps mort sur l’épique «Dérégénération» qui, tout au long de ses quatorze minutes, souffle le chaud et le froid avec un lyrisme corrosif, ou encore «198», petit condensé de violence ténébreuse en habits de velours. La basse trépidante (je n’ose dire «magmaïenne» de peur de susciter des amalgames trompeurs – d’autant que le sieur officie aussi au stick - mais il est vrai que son rôle va bien au delà du simple accompagnement) de Samuel Maurin, alliée à un jeu de batterie d’une agilité nerveuse, riche en syncopes et en contre-temps, confère à ces compositions une pulsation farouche, proprement tellurique. «Abandon» et «Dérives», pour leur part, exsudent un romantisme fiévreux, sombre et tourmenté pour le premier, ou d’une lancinante inquiétude le temps d’un final faussement apaisé.

C’est donc, vous l’avez compris, sur une très forte impression que l’on quitte cet album. A tel point que, arrivé à ce stade de la chronique, je me demande si je n’ai pas été beaucoup trop dur avec le premier titre, qui partage souvent cette même sourde brutalité, et dont la puissance ne cesse de grandir au fil des écoutes. Tout juste reprocherais-je à Nil de vouloir trop intellectualiser son message : les textes chantés par Roselyne Berthet sont effet souvent très accrocheurs et collent parfaitement à la musique (ce qui, dans ce domaine, mérite d’être souligné), mais frisent ce que l’on pourrait prendre pour de la prétention lorsqu’ils se veulent vecteur d’un concept trop mal explicité pour ne pas sonner creux. Au final, les points positifs l’emportent très largement, et placent incontestablement ce disque dans le haut du panier des productions actuelles, qui plus est françaises. Pas encore l’album parfait, certes, mais on s’en rapproche de plus en plus !

Olivier CRUCHAUDET

Entretien avec David et Samuel MAURIN et Benjamin CROIZY :

Nil, mais aussi Thork et Syrinx, certains membres du groupe (les frères Maurin, pour ne pas les citer) se partagent entre plusieurs projets tous aussi féconds les uns que les autres. Comment faites-vous, dans ces conditions, pour trouver toujours de l'inspiration fraîche et la canaliser correctement. Y a-t-il une forme d'interaction entre ces diverses formations ?

David : Merci. En ce qui me concerne, l'inspiration est produite en petite quantité lorsque je me retrouve en tête-à-tête avec mon instrument. Ce quantum d'inspiration se reproduit et se multiplie lors du travail de groupe où l'on surprend et se laisse surprendre par chacun, par la musique qui se construit et prend forme, seconde après seconde, minute après minute. Aussi longtemps que toutes ces étapes seront présentes, j'ose espérer que nous continuerons à faire de bons morceaux ! Du côté de l'interaction entre les diverses formations, je crois que chacun ressent les choses à sa manière. Pour moi, chaque groupe a une signification différente et un paysage auditif différent. Mes deux exigences jusqu'à aujourd'hui ont été d'approcher différents projets par des jeux différents, tout en essayant de renouveler et de faire évoluer ma technique au sein de ces sous-catégories. Par exemple, pour Thork, ça a été plus facile par certains aspects puisque la plupart des morceaux étaient déjà composés pour Wê-Ila: j'ai simplement essayé de calquer mon jeu sur celui d'Antoine Aurêche (le précédent guitariste) afin de préserver l'unité du groupe.

Samuel : Sébastien Fillion à toujours été au centre du processus de composition au sein de Thork (avec Antoine sur Urdoxa, avec moi sur Wê-Ila et seul pour le troisième album à venir). Pour Nil, hormis «Le Gardien» dont la trame a été livrée clef en main par David, beaucoup d’idées viennent à la base d’impros ou de simples grooves basse/batterie qui ont été ensuite arrangés collectivement. Enfin avec l’écriture très spécifique que nous avons développée avec Syrinx, tu vois que cela favorise l’éclosion d’idées nouvelles en évitant les redites et les similarités…

Chaque entité à son fonctionnement propre, et il n’y a aucune interactivité entre les groupes, hormis le prêt de matériel ou de chanteuse (rire) !

Votre nouvel opus, Nil Novo Sub Sole, rompt avec l'unité conceptuelle de Quarante Jours Sur Le Sinaï, mais semble traversé par un thème métaphysique dominant et pour tout dire un peu désespérant, comme si tous les événements qui nous affectent obéissaient à un cycle répétitif n'aboutissant jamais à rien. D'où vient cette idée, et pouvez-vous nous l'expliciter un peu ?

Samuel : Ta question est très pertinente… J’aime bien cette notion de cycle, que ce soit pour l’univers, pour l’humanité, ou pour l’individu. Nous avons tous été confrontés à des épreuves au cours de notre vie et, quand nous n’arrivons pas à les surmonter, celles-ci ont une fâcheuse tendance à réapparaître de façon régulière, sous une forme ou une autre, jusqu’à ce que la «leçon» soit apprise… Il n’y a rien de désespérant à cela si l’on accepte les règles du jeu, si nous admettons que nous sommes sur terre pour évoluer, si nous admettons que cette connaissance que l’on acquiert le temps d’une vie ne disparaîtra pas avec notre dernier souffle…

Par contre, il peut arriver que nous doutions, et là il est facile d’être désespéré et de se dire que les cycles répétitifs que nous traversons au cours d’une vie n’aboutissent à «rien» pour te citer… Inutile de te dire que c’est malheureusement dans ces moments là que je suis le plus inspiré en général (rire).

Pour finir cette réponse sur une note optimiste, je dirais que s’il n’y avait eu «rien de nouveau sous le soleil», nous n’aurions pas réalisé cet album… donc il y a tout de même de l’espoir !!

David : Je suis globalement d’accord avec Sam, mais il ne me suivra certainement pas si je précise que pour moi la règle du jeu est le code génétique conjugué à tous les temps de l’humanité : c’est la sélection naturelle qui nous force à nous adapter, l’intelligence et la faculté de raisonner n’étant qu’un accident utile à la reproduction de certains gènes. J’aime bien aussi le concept de «mèmes» (l’équivalent des gènes mais agissant dans le monde des idées, le «m» faisant référence à la mémoire) avancé par Dawkins : ces «mèmes» parasitent les gènes pour imposer leurs propres programmes de sélection. Les plus performants façonnent la société et assurent ainsi leur reproduction… C’est une façon d’interpréter le fait que ce que l’on apprend ne disparaîtra pas avec nous… (normalement, à ce stade, je me fais taper sur les doigts par tout le reste du groupe qui me rappelle que je raconte des trucs incompréhensibles, arghh !). L’idée du cycle présent dans «Le Gardien» part d’une vieille question philosophique : le monde cesse-t-il d’exister lorsque nous cessons de l’observer ? Les sciences physiques classiques ont eu tendance à favoriser une certaine réponse, jusqu’au moment où la mécanique quantique a quelque peu compliqué la donne : l’univers, à son origine, étant soumis aux lois de la mécanique quantique et pouvant donc être «modifié» par un observateur, je me suis demandé pour quelle part l’humanité, par ses idées, pouvait influencer ce qu’était l’univers. Il y a une infinité de réponses à cette question (et de nombreux auteurs de SF ont déjà écrit sur le sujet). J’ai trouvé amusant d’utiliser l’astuce de P. K. Dick (lisez ou relisez Ubik !), à savoir créer un cycle infernal !

Sans vouloir caricaturer, il me semble que la première piste de l'album, «Le Gardien», reproduit en miniature (20 minutes, tout de même), avec peut-être une plus grande fluidité, le schéma testé sur Quarante Jours Sur Le Sinaï, c'est à dire une trame narrative illustrée par des petites sections musicales toutes différentes et emboîtées les unes dans les autres. En comparaison, les autres pièces semblent avoir été conçues avec un plus grand souci de cohérence et d'unité structurelle, à mon sens avec succès. Est-ce une démarche que vous comptez reproduire dans l'avenir ?

Benjamin : Ta remarque est intéressante, car nous ne nous posons jamais la question en termes de «cohérence», on sait que c’est une notion toute relative pour les personnes qui écoutent notre musique ! Le souci sur cet album était plus pour nous de marquer une rupture. Nous voulions faire un disque avec des morceaux plus concis – ceci aussi est relatif ! - et plus directs que ce concept-album épique qu'est 40 Jours. La composition s'est faite différemment, de manière plus collective notamment, comme l’a dit Sam tout à l’heure. Tout ceci est énormément lié au contexte et à l'histoire du groupe. On a parfois envie de trouver des idées ensemble, et à d'autres moments on préfère travailler chacun de son côté.

Le début du travail sur «Le Gardien» remonte à 1999, au moment où nous avons commencé à enregistrer 40 jours et selon les habitudes de composition que nous avions alors. C'est peut être - avec son texte - ce qui explique cette similitude que tu vois. L'écriture y est très dense, complexe, nous avons beaucoup travaillé sur ce morceau. Mais je pense que toutes les méthodes de composition se valent et sont intéressantes car elles mènent à des résultats différents. Le futur sera t'il un mélange des deux ? Nous ne le savons pas encore.

Tout en restant majoritairement instrumentale, votre musique laisse de plus en plus de place au chant, et donc à la voix de Roselyne Berthet, désormais unique titulaire à ce poste. Son intégration au groupe semble vous avoir donné une liberté d'expression qui était jusque-là un peu réfrénée ?

Benjamin : Je ne crois pas que, sur les précédents albums, nous nous soyons spécialement réfrénés ! Nous nous sommes toujours débrouillé pour mettre en pratique nos envies. Sur 40 Jours notamment, nous n'avons pas hésité à faire appel à des intervenants extérieurs pour élargir la palette instrumentale. Mais tu fais sûrement référence aux parties vocales un brin approximatives du premier album de 1999 ! Il est vrai que la rencontre avec Roselyne a été vraiment bienvenue car nous nous sommes bien vite rendu compte de l'étendue de ses capacités.

Samuel : Disons que l’apport de Roselyne est actuellement en phase avec les thématiques que nous souhaitons développer au sein du groupe…Plus d’énergie, d’émotions, plus de simplicité même… cela nous pousse donc vraiment à nous surpasser…

Rétrospectivement, quel regard portez-vous sur votre précédent album, Quarante Jours Sur Le Sinaï, et quel bilan avez-vous tiré de l'accueil qui lui a été réservé ?

David : Je l'ai justement ré-écouté il y a quelques semaines et c'est vraiment un album dont je suis très fier. Je le trouve toujours très riche, très dense et captivant quasiment de bout en bout. J'ai toujours cru en cet album, et l'accueil que nous avons reçu - et plus important encore, notre participation au Gouveia ArtRock Festival au Portugal - a compté pour beaucoup dans la sortie de ce nouvel album.

Benjamin : On est toujours très critique au sujet des choses que l'on fait, mais avec le recul je pense que c'est globalement un très bon disque. Même si bien sûr nous avons le sentiment d'avoir évolué depuis (heureusement, sinon à quoi bon continuer ???). L'accueil a été extrêmement bon, en fait on ne pouvait guère rêver mieux ! Merci au passage à toutes les personnes, dont vous faites partie, qui ont vraiment soutenu le disque. Ma seule déception est que, malgré l'unanimité des avis sur l'album, lorsque on n'est pas signé sur un label on est quand même peu crédible aux yeux des organisateurs de concerts. De ce fait nous avons très peu souvent eu l'occasion de jouer en public.

Qu'attendez-vous maintenant de la sortie de votre nouvel album (notamment en terme de diffusion, puisque celui-ci est maintenant publié par un label canadien en pleine ascension, Unicorn Records, aux côtés de Talisma ou Hamadryad) ?

Benjamin : Unicorn est un label qui commence à être très largement reconnu pour son travail et la qualité de ses artistes. Nous sommes donc enchantés de pouvoir travailler avec eux. Ils envisagent déjà un deuxième pressage, ce qui est très positif pour nous, un mois après la sortie ! Nous profitons peut-être aussi du bon accueil du précédent album, ce qui place la barre très haute pour celui-ci. Mais nous n'avons pas encore reçu de lettre d'insultes... c’est bon signe !

Samuel : On attend surtout d’en vendre plus que le précédent ! Cela nous permettrait d’aborder le prochain album plus sereinement !

Samuel Maurin est crédité pour la réalisation de la pochette, et il semble que cela soit aussi le cas sur les albums de Thork. Un grand bravo, car le résultat est très séduisant et professionnel ! Exerce-t-il une activité quelconque dans le domaine de l'infographisme  Et plus généralement, avez-vous chacun d'autres centres d'intérêt ou hobbies dans le domaine artistique (on pourrait en effet rajouter aussi la poésie, vu la nature de certains de vos textes.).

Samuel : Heureux que ça te plaise ! J’ai toujours aimé dessiner, puis me suis intéressé à la photo, et à l’infographie plus récemment. J’ai une clause d’exclusivité avec les groupes dans lesquels je joue : ils me laissent jouer de la basse sur leurs albums à condition que je leur fasse leurs pochettes et leurs sites internet ! (rires)

Benjamin : Nous sommes bien sûr tous intéressés par la littérature, le cinéma et les arts graphiques. Sam fait un travail extraordinaire sur les visuels car, à mon avis, bien qu'autodidacte, il est passionné par ce qu'il fait. Pour cette pochette il a fourni une quantité impressionnante d'idées parmi lesquelles nous avons choisi. Le côté visuel est quelque chose qu'à titre personnel j'aimerais développer dans Nil lors des concerts (vidéo, lumières...). Mais malheureusement cela demande beaucoup de temps, d'énergie et de moyens, et les opportunités de concerts sont pour l'instant insuffisantes.

David : Mon hobby principal est plutôt de nature scientifique... Je veux comprendre l'homme, la nature, l'univers... euhhh, la musique ? Je suis l'anti-poète du groupe !

Quels sont enfin vos projets à court ou moyen terme ? Et en dehors de Nil ?

Samuel : Si le besoin de ressortir un album de Nil se fait vraiment trop pressant, nous retravaillerons certainement à cela !

Sinon, je viens de rejoindre un projet de reprises de Pink Floyd qui s’appelle Floyd Legend… Nous devrions commencer à tourner sérieusement début 2006… Je tiendrai les lecteurs de Big Bang au courant pour les dates !!

Benjamin : Nous sommes aussi sur l'enregistrement du prochain Syrinx, ce qui est très prenant …

David : Vendre plein de disques, faire de la musique, acheter une grenouille apprivoisée… A plus long terme… vendre plein de disques, faire de la musique, revendre ma grenouille avec une plus-value.

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°59 - Octobre 2005)