BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. All'Ombra Di Un Conflitto (6:42)
2. Lo Spettro Dell'Agonia Sul Campo (7:28)
3. La Parata Dei Simboli (3:00)
4. Il Passo Del Soldato (12:13)
5. Armicrazia (7:40)
6. L'Armistizio (4:00)
7. Riflessi Di Pace (2:51)
8. Epitaffio (4:36)
9. Nuova Era Atto Secondo (4:50)

FORMATION :

Walter Pini

(claviers)

Claudio Guerrini

(chant)

Enrico Giordani

(basse)

Gianluca Lavacchi

(batterie)

Ivan Pini

(paroles)

NUOVA ERA

"Il Passo Del Soldato"

Italie - 1995

Pick Up Records - 53:42

 

 

Trois années de silence, c'est très long ! Car, quand on aime et contrairement à l'adage, on compte... et même beaucoup !!! Il aura en effet fallu trente six mois à Nuova Era pour donner vie au successeur de Io E Il Tempo. A la lumière d'aujourd'hui, ce mutisme rencontre des motifs tout à fait pertinents, les changements (de toutes sortes) ayant été légion pour le groupe transalpin. Au point qu'il faille considérer le présent album comme le symbole d'un nouveau départ. Quant à savoir s'il s'agit là d'une seconde jeunesse pour Nuova Era, qui illustre mieux que quiconque l'actuel art progressif italien, cette chronique se propose bien sûr de vous le dévoiler en confrontant passé et présent...

Nuova Era naît en 1985. Son fondateur, Walter Pini (claviers), s'associe durant les premiers mois d'existence du groupe à une multitude de musiciens sans parvenir à obtenir une formation régulière. L'arrivée de Enrico Giordani (basse) permet heureusement de créer un noyau dur, qui commence immédiatement à travailler sur certains des titres devant constituer son futur premier album. Mais nouveaux départs, et les deux musiciens se retrouvent seuls... Au tour ensuite de Gianluca Lavacchi (batteur) de faire son apparition, ce qui met définitivement le groupe sur la voie de la stabilité. Le trio passe alors tout l'été 1986 à répéter dans une cave. Les ébauches de morceaux, mis en chantier par la formation précédente, prennent ainsi leur apparence définitive, si l'on excepte bien sûr les parties de guitares que l'on entendra sur L'Ultimo Viaggio. Pendant ces trois mois estivaux, Walter compose également la substance d'un autre album autour de deux longues suites, "Dopo L'Infinito" et "Io E Il Tempo".

Cherchant un chanteur, Nuova Era organise une audition, conduisant à l'embauche de Alex Camaiti, également guitariste. Le problème des textes est rapidement résolu, puisque Ivan Pini, frère de Walter et écrivain amateur, offre sa prose au quatuor. Ce dernier commence alors à se produire en public avec succès, ce qui l'incite à publier une première démo ("Io E Il Tempo"). La notoriété du groupe atteint un niveau remarquable.

Conséquence inespérée, le label italien Contempo Records propose quelques mois plus tard un contrat à nos amis. L'Ultimo Viaggio (1988) ne tarde donc pas à voir le jour et obtient, non seulement l'approbation générale du public progressif, mais également de bonnes ventes. L'année suivante, Dopo L'Infinito (un chef-d'œuvre, ni plus ni moins) confirme la place essentielle de son auteur sur la scène progressive internationale.

Nuova Era connaît ensuite une période de doute, butant invariablement sur la même question : comment renouveler le succès des deux premiers albums ? Io E Il Tempo, leur successeur, ne paraît ainsi qu'en septembre 1992, mais s'avère tout aussi excellent. Tout semble alors aller pour le mieux, d'autant plus que Contempo passe un contrat de distribution avec EMI. Hélas pour nos amis, le label italien ne profite aucunement de cet accord et finit par se retrouver en faillite... Il en suit donc une période de stagnation pour Nuova Era, qui continue cependant de donner des concerts.

Le tournant majeur dans la carrière se produit un peu plus tard, en septembre 1993, quand Alex Camaiti quitte le groupe pour des raisons pas très claires... Le trio restant se lance donc à la recherche (épuisante) d'un nouveau chanteur, qui se concrétise un an plus tard avec l'arrivée de Claudio Guerrini, rédacteur en chef du fanzine "Canto Di Prog" (!!!). N'étant plus sous contrat, Nuova Era reçoit subséquemment des offres de plusieurs labels indépendants, avant d'opter pour Pick Up Records, avec lequel un accord est trouvé en avril 1995. Il Passo Del Soldato sort quelques mois plus tard...

Vous l'avez certainement remarqué, Alex Camaiti n'a été remplacé qu'au chant. Il Passo Del Soldato devra donc se passer de guitare... Ceux qui connaissent Nuova Era savent combien les claviers occupaient déjà une place prépondérante; le choix consistant à l'accroître un peu plus peut donc légitimement effrayer. Sans prétendre éviter toujours la facilité, il nous apparaît nécessaire de mettre à l'index le travers le plus fréquent de la critique musicale, à savoir focaliser reproches et louanges sur des aspects formels, et cela d'autant plus exclusivement que les options empruntées sont radicales.

Dans le cas présent, les amateurs de rock progressif, se pourléchant par avance de l'hégémonie des claviers (orgue Hammond en tête) sur ce CD, ne sont en vérité pas plus ridicules que les détracteurs du genre à qui ce genre de domination file la nausée. Il faut bien dire que les seconds, sans avoir objectivement raison, trouvent une argumentation de choix du côté des excès d'un ELP ou d'un Rick Wakeman par exemple. Remettre les choses à leur place devient donc une nécessité. Il ne viendrait, par exemple, à l'idée de personne de reprocher à Jean-Sébastien Bach de n'avoir destiné ses toccatas et fugues qu'aux seuls claviers ! Il est vrai qu'en son temps, on a bien reproché à Mozart de placer trop de notes dans ses œuvres... Cependant, il semble qu'on ait eu depuis lors le loisir d'en mesurer le ridicule. Le 'pompiérisme' est certes un danger réel lorsqu'il se donne sans circonspection et tempérance, mais rien n'autorise à l'assimiler systématiquement à des claviers virtuoses.

Aujourd'hui, l'amalgame tend heureusement à se dissiper. Sur les traces d'un Solaris (bien esseulé en 1984), les Pär Lindh, Hécénia, Quaterna Requiem, Cairo, Il Trono Dei Ricordi ou autres Gerard connaissent aujourd'hui et à des degrés divers (voir palmarès 94 et 95) un incontestable bonheur artistique. Faut-il s'en plaindre ? Bien sûr que non ! Reconnaissons plutôt qu'il était hâtif, injuste et stupide de conclure, à partir de la condamnation systématique du 'pompiérisme', à l'impasse de toute prédominance de claviers symphoniques.

Comme les quelques groupes cités, Nuova Era nous en fait la démonstration. Son assurance est telle qu'il assume, avec une belle fierté, le meilleur des influences décriées plus haut (ELP est ainsi clairement cité lors de certaines interventions de l'orgue Hammond). Les sons de claviers sont variés, suffisamment pour ne pas lasser ou irriter, mais peut-être pas assez pour emporter l'adhésion générale. Ainsi, même s'il est intrinsèquement une réussite, il apparaît difficile d'appréhender Il Passo Del Soldato indépendamment de ses prédécesseurs. Car le fait que Walter Pini (compositeur exclusif de surcroit) soit désormais le seul instrumentiste soliste donne incontestablement une nouvelle apparence à la musique de Nuova Era.

Force est de constater que l'harmonie passée, basée sur la très forte personnalité de Pini et de Camaiti, a disparu. Les fastes symphoniques ont ainsi cédé la place à des développements plus sombres et incisifs, honorant toujours la liberté créatrice des années 70 mais sans la profonde originalité des trois premières œuvres. Les claviers sont bien sûr despotiques et ne s'avèrent soumis au second rôle que lorsque Guerrini (avec parcimonie) intervient.

La flamboyance mélodique des derniers albums s'est ici un peu estompée pour faire des 9 présentes compositions (de 2:51 à 12:13) des lieux plus difficiles à visiter pleinement car ne canalisant plus aussi brillamment l'émotion. L'évidence et la clarté du propos musical passé de Nuova Era a donc laissé la place à une initiation plus graduelle : on retient ainsi une petite dose de mélodie à la première écoute et un peu plus à chacune des suivantes. A présent, la compétence et le talent de ces italiens s'imposent donc posément plus qu'ils ne renversent d'émoi...

Soyons honnêtes : la guitare, et plus particulièrement le jeu racé de Camaiti, fait clairement défaut sur Il Passo Del Soldato. Non pas en quantité (ses interventions ont toujours été minoritaires chez Nuova Era), mais en créant, par quelques solos bien sentis, ces délicieux contrastes avec les claviers que Dopo L'Infinito, par exemple, avait su si bien mettre en forme.

Quant au chant, il semble impossible de ne pas le comparer à celui de Camaiti. Dans l'absolu, Guerrini est un excellent vocaliste, mais n'a pas la chance, comme son devancier, de s'exprimer sur une musique baroque plus adaptée à son style. Le décalage est donc un peu gênant au départ, même si l'on s'y habitue assez rapidement. Le quatuor italien semble tout simplement et actuellement davantage destiné à apparaître sous une forme instrumentale. Rien de définitif de toute façon dans tout cela, notre confrère se doit de se fondre dans la forte pesonnalité de ses collègues et permettre à Nuova Era de devenir aussi indispensable au monde progressif que par le passé dans la nouvelle voie qu'il s'est choisie...

Nuova Era a indéniablement perdu un peu de sa superbe, lui qui avec son rock baroque et symphonique avait su s'imposer comme le chef de file de l'opulente école italienne et surtout comme une formation essentielle de la scène progressive internationale. Le talent est certes toujours bien présent, mais s'exprime dans un contexte plus fermé qui lui ôte une partie de sa capacité à nous émouvoir. Heureusement, la qualité de l'écriture des compositions et la perfection de leur interprétation, parviennent encore et toujours à nous séduire. Il Passo Del Soldato s'avère donc réjouissant, non seulement parce qu'en lui-même il est excellent (revoir le palmarès 95), mais parce qu'il assoit le talent multiforme d'un groupe italien apte à durer et éternellement jeune. Que ses concitoyens en prennent de la graine...

Olivier PELLETANT & Laurent MÉTAYER

(chronique parue dans Big Bang n°15 - Printemps 1996)