
PISTES :
CD 1 :
1. Nathan Mahl - Chapter I : Of Longings, Suitors, Deities And Quests... (24:07)
2. Nexus - Chapter II : El Regreso (27:50)
3. Glass Hammer - Chapter III : At The Court Of Alkinoos (21:32)
CD 2 :
4. XII Alfonso - Chapter IV : From Ismarus To The Land Of Death (26:01)
5. Simon Says - Chapter V : Minds Of Mortal Men - Meander Tales (25:40)
6. C.A.P. - Chapter VI : Sulle Ali Del Sogno - Odissea : Libri XIV, XV, XVI (28:15)
CD 3 :
7. Tempano - Chapter VII (24:14)
8. Minimum Vital - Chapter VIII : Etranger En Sa Demeure (22:22)
9. Aether - Chapter IX (21:31)
FORMATIONS :
Nathan Mahl
(Canada)
Nexus
(Argentine)
Glass Hammer
(États-Unis)
XII Alfonso
(France)
Simon Says
(Suède)
Consorzio Acqua Potabile
(italie)
Tempano
(Vénézuela)
Minimum Vital
(France)
Aether
(Brésil)
ODYSSEY
"The Greatest Tale"
International - 2006
Muséa - 73:29 / 79:56 / 68:07
Odyssey est (déjà !) le quatrième projet compilatoire du label scandinave Colossus qui, comme les précédents, impose les valeurs des seventies et un concept des plus populaires, basé sur un des récits les plus mondialement connus du patrimoine littéraire européen. Les réserves théoriques, voire morales, concernant les limites de l'entreprise ont déjà été cernées, notamment pour Spaghetti Epic (2004), avec en premier lieu les risques encourus au niveau de l'image qu'elle donne des musiques progressives actuelles, une image qui privilégie une ambition que d'aucun peuvent analyser comme de la prétention, et l'enfermement dans le cliché de la «suite de 20 minutes». Il convient cependant d'être pragmatique. Ce qui fut dit reste valable, il n'en faut pas moins prendre en compte la réalité effective globalement positive des œuvres engendrées sous ces astreintes. Désolé de ne pas entretenir le suspense mais, il faut bien le dire, la nouvelle cuvée est, sans aucun doute, meilleure encore que ne le furent les précédentes.
A l'évidence, les musiciens ne semblent pas, eux, avoir de réticences; mieux, ils se donnent à fond, au delà même, la plupart du temps, de tout ce qu'on pouvait espérer, sans considérer ce projet comme méritant moins d'efforts que leurs propres albums. La vérité, dans tout ça, c'est qu'ils ne procèdent pas franchement différemment de ce qu'ils ont l'habitude de faire. Les écarts étant de plus officieusement permis, on se demande même si, finalement, ce qui motive les participant n'est pas justement la facilité qu'ils ont à s'inscrire dans la demande et à y faire la démonstration d'une efficacité en mal de légitimité. Quant à nos éternels détracteurs, 1 : visiblement la faiblesse de leur intérêt réel pour ces musiques les laisse dans une totale ignorance d'une production dont ils pourraient tirer argument. 2 : de toute façon, ça ne peut pas les rendre plus virulents qu'ils ne sont déjà dans la mesure où ils n'auraient finalement rien de plus à dire qu'ils ne disent déjà.
Reste tout de même le problème du confinement. Il est effectivement paradoxal que des musiciens puissent se sentir plus libres dans un espace censé être constitué de contraintes. Ce qui est exprimé dedans, doit pouvoir l'être dehors avec tout autant d'éclat et sans plus de complexe. Par contre, si la constitution de cette zone autorisée a des allures de musée dont les murs n'ont pas lieu d'être, la proposition d'une thématique s'avère un tremplin efficace qu'il n'y a pas lieu de remettre en cause. Même si d'un point de vue objectif le résultat, surtout pour les pièces purement instrumentales, n'est pas franchement en adéquation avec le texte imposé, l'important est finalement que celui-ci ait provoqué la création d'une succession d'idées musicales intéressantes, une narration d'un autre type qui fait appel à notre libre subjectivité. D'autant que, en dehors peut-être des deux représentants français, l'ensemble apparaît assez étonnamment cohérent, du fait principalement d'un rôle notable dévolu aux claviers. On aurait néanmoins pu imaginer de proposer quelques thèmes musicaux sur partition, à charge pour chacun des groupes invités de les décliner à sa manière... Une histoire, les résumés complets de chacun des chapitres de l'Odyssée illustrés par les groupes, des images aussi (de nouveau le copieux livret inclut une petite bande-dessinée) nous sont enfin proposés, libre à nous d'en faire usage ou d'en imaginer d'autres, voire de nous concentrer seulement sur la musique.
Le plus gros problème avec un coffret comme celui d'Odyssey est évidemment d'en faire le tour. Neuf suites de 25 minutes chacune en moyenne, ça représente quand même un total de 225 minutes, soit près de quatre heures de musique. C'est d'autant moins facile à digérer qu'aucune des formations n'a particulièrement cherché la séduction instantanée. On peut s'en réjouir si l'on considère que le versant pop des musiques progressives n'est pas ici le plus approprié; cependant, des thèmes forts, dont l'évidence ne compromet pas la profondeur, offrent des fondements pertinents sur lesquels il ne paraît pas raisonnable de faire l'impasse et qui rendent ce triple album susceptible de plaire au plus grand nombre d'entre-nous... pour peu, évidemment, qu'on accepte de lui consacrer le temps nécesaire.
A chacun sa technique, bien sûr, mais il semble tout de même préférable de découvrir cette somme démesurée en abordant séparément ses différents parties. C'est en tout cas ainsi que nous allons vous les présenter.
Nathan Mahl, qui ouvre le bal avec l'instrumental «Of Longings, Suitors, Deities And Quests...», et dont on connaît la prédilection pour les joutes virtuoses, ne déçoit pas dans ce contexte. C'est d'ailleurs avec un thème bien enlevé, emphatique sans excès, que les canadiens ouvrent la compilation, après une délicate introduction à base de claviers aériens et d'une voix féminine pleine d'émotion et de douceur. Particulièrement efficace, on ne comprend pas trop pourquoi ils ne l'exploitent pas davantage sur le reste du morceau, ou par résurgance, ou par déclinaisons. Pour tout dire, c'est de ce type de matière qu'on aimerait voir plus souvent nourrir leurs épanchements instrumentaux, tant cette suite apparaît plus digeste qu'un Heretik Volume III, sans faire preuve d'une richesse allégée, intense sans être écœurant. Cela dit, ne faisons pas la fine bouche : le groupe est ici à son meilleur niveau, et saura ravir tous ceux qui en apprécient les qualités, et notamment l'utilisation des claviers qui relèguent ici la guitare durant toute la première moitié du morceau au seul rôle atmosphérique (rôle bien plus fréquemment attribué aux nappes de claviers). Ce mi-temps de la suite est d'ailleurs l'occasion d'un passage de piano et guitare électrique très calme, évocateur de Genesis... N'oublions pas une section rythmique particulièrement habile et qui gère à merveille les divers changements de tempos.
La pièce que nous présente Nexus, «El Regreso», première chanson de The Great Tale et une des plus longues, est aussi assurément l'une des plus remarquables, de par le nombre de ses qualités et l'absence de réel défaut, si ce n'est, peut-être, une fin très théâtrale un peu en décalage avec l'ensemble. Ce morceau, construit autour d'une séquence lyrique impeccablement chantée, vaut surtout pour la profusion instrumentale de ses idées et la puissance magnétique de ses thèmes, sans véritable temps mort. Il recèle cependant aussi une certaine finesse et une réelle profondeur qui ne seront accessibles qu'au fil des écoutes, et qui hissent le groupe argentin pour le moins au niveau d'un Pär Lindh Project, auquel il s'apparente d'autre part pour son aspect formel, avec cette très nette influence d'ELP. Inutile de dire donc qu'on attend fiévreusement le troisième album prévu prochainement.
Malgré toute l'admiration qu'inspire la progression constante de Glass Hammer, force est de constater que sur une discographie déjà bien fournie, il n'est pas bien fréquent d'en siffler des mélodies sous la douche. Parvenu à une sorte d'idéal formel, c'est assurément sur ce plan que le groupe américain peut progresser, et c'est d'ailleurs précisément ce qu'il fait ici. «At The Court Of Alkinoos» prolonge, en ce sens, les aspects positifs observés sur son dernier album (voir la chronique dans notre n°59). Mais sur cette unique suite, forcément plus homogène, cela s'avère plus convaincant encore. Bien sûr, cela nécessite, comme à l'accoutumée, plusieurs écoutes pour s'en convaincre totalement, écoutes où l'on s'intéressera surtout aux performances instrumentales ahurissantes et réjouissantes à la fois, soli de claviers ou échanges électriques avec la guitare, avec un final lyrique de rigueur, sans pour autant que le chant, en particulier celui de Laura Lindstrom, d'une pureté rare, ne soit à négliger. Glass Hammer continue à faire du Glass Hammer, mais il le fait particulièrement bien. Ces trois suites font en tout cas de ce premier disque un sans faute, et sans doute le plus homogène du projet.
Comme Minimum Vital, XII Alfonso était attendu avec une certaine curiosité quant à sa capacité à créer un très long morceau. Préférant rester fidèle à son esthétique des pièces courtes et variées, le groupe contourne quelque peu l'obstacle en fractionnant sa copie en sept sous parties distinctes qui inaugurent le second disque. C'est un peu frustrant au départ, mais le résultat s'avère cependant tout à fait gratifiant. En nous livrant séparément les différents vecteurs de son inspiration, il atteint une diversité extrême d'atmosphères qui satisfait autant au principe narratif, qu'à notre totale évasion. D'autre part, les différentes parties, aux arrangements soignés, sont agencées de façon toute à fait cohérente. Même si dans sa variété, «From Ismarus To The Land Of Death» comporte des séquences dynamiques (avec une quatrième partie trop binaire) c'est le mode contemplatif qui préside, ce qui apporte à l'ensemble des neuf séquences une bénéfique respiration. On part ainsi d'une ambiance orientalisante du plus bel effet, avec chœurs religieux et percussions arabes, que l'on retrouve pour terminer la suite, en plus développée. Entre-temps, on aura traversé des contrées plus acoustiques, jazzy et même légèrement électroniques, avec une subtile influence de leurs compatriotes de Minimum Vital : un dépaysement qui constitue à sa façon une belle odyssée musicale.
C'est peu de dire que la suite de Simon Says, «Minds Of Mortal Men», n'a pas le même éclat. Des premières écoutes on retient en effet essentiellement ses deux (énormes) travers : d'une part des citations mélodiques d'influences un peu trop nombreuses et appuyées (Yes, Rick Wakeman, ELP et Genesis), et d'autre part un chant masculin (plutôt) difficile à supporter. Ce n'est pas qu'il soit totalement calamiteux (encore que...), mais outre un timbre peu engageant, on en sent constamment les limites, un peu moins sur les séquences plus lentes. C'est peut être pire encore lorsque celui-ci est confronté à un chant féminin, certes plus chatoyant, mais guère plus assuré, qui se trouve du coup compromis par une telle discordance. C'est franchement dommage car avec quelques écoutes supplémentaires, on se rend compte de la valeur incontestable de la composition, avec une très bonne gestion des rythmes et des idées musicales parmi les meilleures du coffret, sans parler de musiciens dotés d'un bon feeling (un guitariste au sens lyrique, un claviériste très en verve). D'un pur point de vue mélodique, même les parties chantées sont bonnes... Seulement voilà n'est pas Greg Lake qui veut... Un rendez-vous manqué, en somme.
Par contre, avec une matière mélodique plus dense et attrayante, l'œuvre de C.A.P. touche davantage, malgré une production légèrement déficiente. Sont particulièrement appréciables la forte présence du piano, la variété et la volubilité des autres claviers et la chaleur des vocaux italiens (chant et narration) sans lesquels un projet Colossus ne saurait être (surtout que cette fois la présence française y est écrasante). «Sulle Ali Del Sogno Odissea», qui débute avec un accompagnement instrumental très sobre, offre en effet des passages chantés très posés, et des séquences instrumentales jazzy qui n'oublient pas de faire la part belle à des envolées de claviers plus typées prog. Reconnaissons néanmoins que cette suite est sans doute d'une intensité globale moindre que celles du premier disque.
Par contre le travail de Tempano (qui n'est pas argentin, comme le signale le livret, mais vénézuélien) sur le dernier CD nous laisse pour l'essentiel totalement insensible. Rien n'y est pourtant franchement déplaisant, il y a même un réel effort de variété et une recherche constante d'originalité mais même après une dizaine d'écoute c'est l'ennui qui prédomine, tant les idées paraissent inconsistantes et artificiellement plaquées, avec comme une absence de souffle. Cependant, «Chapter VII» possède quelques bons moments, des passages paisibles illuminés par une guitare électrique pleine de sensibilité ou l'utilisation d'une basse très ample, qui tourne malheureusement un peu à vide.
En ce qui concerne Minimum Vital, si le dernier album du groupe démontrait, outre certaines qualités, une volonté d'évolution, la voie empruntée n'a pas vraiment fait l'unanimité. La réussite de la formule en duo pouvait, en tout cas, laisser espérer mieux de la part du groupe. C'est avec ce même espoir qu'on attendait du cadre défini par Colossus une potentielle relance. Et cette fois, il y a de fortes chances que tout le monde y trouve son compte. Par certains aspects, «Etranger En Sa Demeure» (22:22) nous ramène au meilleur de Sarabandes (1990), mais le groupe y ajoute le privilège de son expérience et les plus gros acquis de son parcours. Du seul point de vue sonore, ce morceau est un véritable festival. Il réussit, tout en cadrant parfaitement dans l'esprit 70's, à nous surprendre constamment par la fraîcheur et la beauté des sons mis en œuvre, sonorités acoustiques, délicate toile électrique, orgue synthétique et autres claviers aigus, chœurs filtrés ou en canons assurés par les deux frères Payssan... Certes, cette qualité n'est pas chez ce groupe une nouveauté, en fait il semble que ce soit la longueur du morceau (qui, elle, l'est bel et bien), qui a permis d'épanouir la dimension atmosphérique. Les français y gagnent sur tous les tableaux. En laissant davantage vivre leurs développements, qui s'enchaînent avec une fluidité totale, ils semblent trouver une sorte d'aboutissement aux spécificités de leur musique qu'ils ne trahissent pas une seconde. Reste maintenant à espérer qu'il ne s'agit pas là d'une simple parenthèse, et que Minimum Vital aura la générosité de renouveler le plaisir qu'il nous procure aujourd'hui.
Très aérienne et pleine de finesse, la musique d'Aether procède aussi de ce mode parfaitement approprié au dénouement. La force tranquille de ce groupe brésilien opère avec une étonnante efficacité. «Chapter IX», après une entrée en matière à la guitare gilmourienne et aux claviers légèrement emphatiques, propose des parties vocales empreintes de gravité et d'évidente séduction. Ah, ces vocaux très floydiens, ils sont si délicieux qu'on en viendrait presque à regretter qu'ils soient si peu fournis... Les passages instrumentaux sont toujours relativement doux (à l'exception d'un solo de clavier puis de piano endiablé), avec cette touche de mélancolie adaptée à la conclusion d'une telle saga. Ce titre final incite en tout cas à (re)découvrir les précédents travaux du groupe.
Odyssey est donc un triple album extrêmement plaisant, presque sans fautes, qui devrait inciter Colossus à poursuivre dans la voie de projets de ce type, et sans que la longueur totale de l'ensemble ne constitue un réel obstacle. Le prochain est d'ailleurs d'ores et déjà annoncé, puisqu'il s'agit de Treasure Island, autour du roman de Stevenson, avec la participation de Velvet Desperados, Floating State et Sinkadus. Pour l'avenir, sans doute serait-il intéressant, tout en continuant de choisir des thèmes épiques cinématographiques ou littéraires (voire tout simplement historiques ?), de modifier quelque peu les contraintes musicales, un peu trop restrictives sur la durée, pour privilégier une approche plus ouverte, en un mot plus progressive ! Réjouissons nous en tout cas qu'un courant musical ose encore tenter ce genre d'aventures collectives, pour que la musique conserve ce côté épique dont elle a cruellement besoin pour vivre...
Laurent MÉTAYER et Jean-Guillaume LANUQUE
(chronique parue dans Big Bang n°61 - Avril 2006)

