BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Watershed pochette

PISTES :

1. Coil (3:07)
2. Heir Apparent (8:51)
3. The Lotus Eater (8:48)
4. Burden (7:42)
5. Porcelain Heart (8:01)
6. Hessian Peel (11:26)
7. Hex Omega (6:59)
Pistes bonus édition spéciale :
8. Derelict Herds (6:29)
9. Bridge of Sighs (6:55)
10. Den Ständiga Resan (4:10)
11. Would?

FORMATION :

Mikael Åkerfeldt

(chant, guitares)

Fredrik Åkesson

(guitares)

Martin Mendez

(basse)

Martin Axenrot

(batterie, percussions)

Per Wiberg

(claviers)

Nathalie Lorichs

(chant [1])

EXTRAITS AUDIO :

OPETH

"Watershed"

Suède - 2008

Roadrunner - 54:56

 

 

Dehors la pluie frappe la vitre avec un bruit sec, suivant la vitesse de mes doigts sur les touches du clavier, écrivant lentement d'abord puis plus rapidement. J'ai regardé l'objet que je dois chroniquer, le nouveau disque d'Opeth. J'ai pensé, encore un livret à l'ambiance crépusculaire. J'ai frissonné en contemplant les photos au recto et au verso de couverture. J'ai ressenti quelque chose de froid, d'incompréhensible. La sensation de toucher un arbre mort. J'écris : comme au bon vieux temps spectral du premier Black Sabbath. Une avalanche d'images aveuglantes manque alors de me faire vaciller. Un moment précis de 1980 où j'écoutais pour la première fois cette vieillerie. Je m'interromps, repense à tout ce qui a déjà été écrit sur Watershed, me frotte les tempes. Hautbois et death metal médiéval ? Le mal de tête me gagne. L'écrasante lourdeur des rythmiques n'arrange rien. Depuis le début, l'œuvre d'Opeth semble certifier la présence ambiante, effective, d'une armée des ombres en mouvement. Toute son iconographie fantomatique, porteuse d'un désespoir gothique très XIXe siècle, le confirme. Watershed ne change rien à l'affaire. Idéal pour les jours sombres, il contient un peu de leur essence. La clarté apparente de «Coil» qui ouvre l'album avec la voix chaude et douce de Nathalie Lorichs (souvenir de Julianne Regan des regrettés All About Eve) ne suffit pas à alléger une sensation générale oppressante. Mais je ne vois rien de serein ni de bucolique là-dedans.

Damnation produit et arrangé en 2003 par Steve Wilson n'était qu'une parenthèse, mettant en lumière le côté mélodique du groupe; voix claire et guitare lyrique pour le plus grand plaisir de ceux qui ne gouttaient que modérément les partis-pris du death metal. Mais Ghost Reveries (2006) savait remettre les pendules à l'heure. Une mutation en douceur où le death metal ne serait plus une fin en soi, où les vocaux dark ne seraient là que pour servir la dramaturgie, où Opeth nous parlait déjà de son amour pour les grands anciens du hard rock (Led Zep, Black Sabbath, Deep Purple). Et encore plus haut, tout en haut, Watershed qui aujourd'hui tend aux dieux son cœur enduit de poison comme on passe les plats dans un repas divin.

Après «Coil», Watershed enchaîne avec «Heir Apparent», dans la continuité de Ghost Reveries, cette vision très perso qu'a Mikael Åkerfeldt du death metal. «Burden» est plus surprenant avec son solo débridé d'orgue Hammond et un final qui ose le flamenco et les guitares désaccordées. Comme d'habitude, Mikael est omniprésent : seul «Porcelain Heart» est co-signé avec le fidèle guitariste Fredrik Åkesson. En bonus sur l'édition spéciale, l'héroïque «Derelicts Hands» (6:28). Ainsi que trois reprises dont le blues rampant de Robin Trower, «Brigde of Sighs» (6:55). Si on interprète le titre de l'album, on aurait affaire avec Watershed à un tournant dans la carrière d'Opeth. Pourtant, comme sur le précédent album, l'étrangeté saisissante de la musique, la beauté spéciale de ses fresques tiennent avant tout à la grande place donnée à l'alternance diabolique violence/douceur, périlleux équilibre des extrêmes, voix clair-obscure / voix dark, rythmes doom / roulements déments du nouveau batteur Martin Axenrot, arpèges de guitare paisibles enrobées de mellotron / soli électriques enflammés; des choses opposées qui s'unissent comme de la glace noire se plantant dans un crâne.

Album crépusculaire, Watershed est déjà considéré par certains comme un des meilleurs albums de l'année, toute catégorie prog' confondues. Quoiqu'il en soit, il est certainement le meilleur du groupe et le titre «Porcelaine Heart» un pur chef d'œuvre gothique. L'orage qui s'est éloigné, gronde à l'est (la voix des géants ?). Le regard vague et égaré, je remets Watershed dans le lecteur et me replonge dans la lecture d'un vieux Bram Stoker qui témoigne que rien n'est plus bref que notre vie et que la mort n'est que silence. La voix et la musique des géants !

Alain SUCCA

(chronique parue dans Big Bang n°70 - Septembre 2008)