
PISTES :
1. Astro Cortex (5:21)
2. Yog-Bar-Og (9:40)
3. Arboresence (4:54)
4. Al-Salooq (5:03)
5. Dance of the Loomi (5:15)
6. Myriapod (5:59)
7. There's a Planet Here (6:40)
8. Shima Koto (6:24)
FORMATION :
Ed Wynne
(guitare, synthétiseurs)
Joie Hinton
(synthétiseurs)
Jon [John] Egan
(flûtes)
Merv Pepler
(batterie, percussions)
Zia Geelani
(basse)
OZRIC TENTACLES
"Arborescence"
Royaume-Uni - 1994
Dovetail Records - 49:18
La sortie de ce que nous pouvons considérer comme le cinquième album d'Ozric Tentacles nous donne l'occasion de revenir sur le phénomène que constitue ce groupe.
Outre-Manche, cette formation possède une relativement grande notoriété; on en voit les effets chez les disquaires (où le groupe est largement distribué), à la télévision (clips diffusés sur MTV), ou bien pendant leurs concerts... pour devenir une des meilleures ventes de la scène indépendante britannique. Aussi - tels des Pangloss en herbe... - allons-nous essayer d'expliquer les causes d'une telle réussite.
En excluant la chance, deux grands facteurs expliquent le succès (ou l'insuccès) d'un groupe. Ceux-ci sont évidemment à considérer en tenant compte des modes de l'époque et du lieu. Ces deux facteurs, donc, sont la musique et la "politique" du groupe (ou de sa maison de disques)...
(i) La Musique
Finalement, si elle n'est pas la cause réelle du succès (écoutez les radios, vous comprendrez...), c'est elle qui nous intéresse le plus; alors, penchons-nous sur celle-ci...
Ce qui marque, dès la première écoute d'un disque d'Ozric Tentacles, c'est le mélange de toutes sortes d'influences; si la base de son propos est essentiellement contemporaine et occidentale (rock, psychédélique, planant... voire même techno sur quelques titres), y sont ajoutés des rythmes, des harmonies, des mélodies et des sonorités venus de tous lieux et tous temps (reggae sur "Iscence" de Erpland, successivement hispanisante, arabisante et médiévale sur "Saucer" dans Strangeitude).
Mélangeant habilement (mais pas toujours subtilement) musique et bruits, l'instrumentation est aussi l'une des caractéristiques majeures du son Ozric : guitares puissantes et trafiquées (wah-wah poussée à l'extrême sur "O.I." (Live Underslunky), delay obsédant sur "Kick Muck" (Pungent Effulgent), tenues par Ed Wynne, musicien très inspiré en toutes situations - autant en rythmique (riffs meurtriers sur Erpland) qu'en solo (ses improvisations sont toujours d'une extrême richesse, notamment sur "OG-HA-BE" (L.U.)...); sonorités de synthés variées et hallucinogènes; bruitages omniprésents, souvent en fond, mais parfois en soliste ("Pteranodon" sur Jurassic Shift); et, quand on ne s'y attend plus, les douces flûtes de John Egan viennent aérer étrangement toute cette folie sonore. Folie certes, mais pas anarchie : tous ces éléments se succèdent au cours des morceaux et ne s'enchevêtrent que rarement, évitant ainsi toute cacophonie. De plus, de nombreux musiciens/copains additionnels viennent compléter le groupe pour élargir sa palette sonore (surtout percussive) avec des instruments plus ou moins étranges (comme Generator John qui joue du "Tea and Tambourine" (sic)...)...
Parmi les autres ingrédients musicaux, on trouve aussi des délires supersoniques (mais ne se limitant pas pour autant à de vulgaires "Bang !"), comme le faisait Gong il y a vingt ans - écoutez par exemple "Dissolution" ou "Ayurvedic" sur P.E. puis "Master Builder" et "A Sprinkling Of Clouds" sur l'album You de Gong, et vous admettrez que l'esprit des deux groupes n'est guère différent...
Maintenant que nous avons fait le tour des ingrédients, étudions les recettes, c'est-à-dire la façon dont sont agencés les morceaux. Grossièrement, on peut classifier ceux-ci suivant une échelle de concentration (ou inversement de dilution).
Tout d'abord donc, les morceaux "concentrés". Pièces plutôt rythmées, de longueur moyenne (5-7 minutes), dominées par les riffs d'Ed Wynne, où des thèmes à cohérence variable s'enchaînent à vive allure, laissant parfois à peine le temps à l'auditeur de prendre quelques menus repères, mais le tenant en haleine pendant toute la durée du morceau. Cette technique a été poussée à l'extrême sur l'excellent et passionnant "White Rhino Tea" (Strangeitude).
A l'opposé, les "diluées", représentent le côté cosmique de la musique d'Ozric Tentacles. Un thème répétitif - souvent lent - (un motif rythmique basse-batterie, des nappes ou une boucle mélodique de synthé) sert de base hypnotisante à tout le morceau, tandis que les autres instruments (y compris les bruits) évoluent librement sous son influence. Se succèdent alors, au cours de ces passages, des improvisations débridées et des hystéries sonores. Si le résultat est souvent réussi (l'aérien "Shaping The Pelm" sur P.E. ou l'atmosphérique "Half Light In Thillai" sur J.S.), le groupe a hélas parfois tendance à faire traîner ces morceaux en longueur, créant ainsi une certaine lassitude (le pénible morceau-titre de Strangeitude).
Entre ces deux extrêmes, on trouve une gamme très complète de morceaux : les "plutôt concentrés" ("Sunscape" - Erpland), les "neutres" ("Tidal Convergence" - Erpland), et les "plutôt dilués" ("Sun Hair" - J.S.), mais aussi des morceaux à "concentration ou dilution variable", où deux parties indépendantes (voire a priori incompatibles) sont liées de façon plus ou moins pertinentes. Par exemple, "Ayurvedic" (P.E.), après une introduction atmosphérique à la flûte, débute réellement par un riff joué à la guitare et à la basse; suivent diverses digressions sur ce thème (solos, accalmies, modulations, excitations...); un break de batterie (d'une mesure !!!) nous conduit ensuite dans un univers aux rythmes et accents jamaïcains; de même, dans "Feng Shin" (J.S.), se succèdent un long passage dilué et un autre plutôt concentré, avec comme transition "un bordel de décibels"...
Ainsi, cet amalgame musical a su séduire un très large public dont une partie des amateurs de rock progressif, car si la musique du groupe n'est pas à proprement parler progressive, l'esprit y est. De plus, l'avènement de la "world music" a dû arranger sensiblement leur cause.
(ii) La Politique
Si le potentiel commercial de la musique d'Ozric Tentacles est incontestable, il ne suffit pas à expliquer son succès. Ozric s'est fait connaître grâce à une véritable politique de communication.
La scène fut le premier vecteur de celle-ci, la première étape vers l'acquisition d'une certaine notoriété : jouant un peu partout et à toute occasion, le groupe s'assura un noyau de fidèles de plus en plus nombreux. Cette boulimie scénique persiste encore à ce jour : au printemps dernier, Ozric Tentacles a effectué sa première tournée aux États-Unis, avec un accueil délirant. Et, à l'écoute de l'album live paru en 1992, nul doute que le spectacle vaut le détour et que chacune de ses prestations génère de nouveaux inconditionnels...
Autre particularité remarquable : une impressionnante productivité. Alors que la majorité des groupes de rock progressif sortent leurs albums au compte-gouttes (quand ils ne se séparent pas après un ou deux albums à peine...), Ozric n'hésite pas à enchaîner sans discontinuer les enregistrements. De 1984 à 1989, six cassettes-albums d'une heure chacune sont sorties; et entre 1990 et 1994, cinq albums studio, un album live et un double CD compilant les meilleurs morceaux des six cassettes (depuis, un coffret de 6 CD nous en a proposé l'intégralité).
On pourrait penser que, du fait de cette étonnante prolixité Ozric Tentacles se prive de voir, comme beaucoup d'autres (IQ, Pink Floyd, Yes...), chacune de ses nouvelles parutions considérée comme un événement. Que nenni ! Celle-ci génère au contraire une curiosité supplémentaire qui intrigue tout autant ("quoi ? encore un nouveau Ozric ?!?"). De plus, en donnant au moins une fois par an de la "matière fraîche" à son public, le groupe évite de se faire oublier...
Enfin, Ozric Tentacles est vraiment un groupe à l'image sympathique et décontractée. Comment, par exemple, ne pas être amusé par le nom (difficilement prononçable pour un novice) de la formation, les titres délirants de certains morceaux, l'utilisation de surnoms ou de diminutifs pour les musiciens, les looks baba-cool de ces derniers, ou encore les pochettes néo-psychédéliques des albums ??? Tous ces éléments font d'Ozric une bande de "presque copains", en compagnie desquels on se sent bien.
Mais attention, cette absence de sérieux n'est que superficielle. Derrière son apparente légèreté, Ozric Tentacles est un groupe intègre qui, contrairement à de nombreux groupes prêts à toute forme de racolage pour élargir leur auditoire, base sa politique sur le respect de son public. Au fil des albums, aucune concession n'a été faite : par exemple, les parties vocales sont toujours absentes. Le revers de la médaille est sans doute l'absence d'une réelle évolution dans son œuvre. Certains y verront l'exploitation d'un filon rémunérateur; les amateurs rétorqueront qu'au moins, Ozric a eu le courage de rester fidèle à son attitude et ses idéaux musicaux (la meilleure preuve de cela est que le groupe continue à s'autoproduire sur son propre label, Dovetail).
Et, à force de persévérance, Ozric Tentacles se voit maintenant récompensé. Son succès s'auto-alimente (on appelle cela "l'effet boule de neige") et, avec sa renommée croissante, il commence à voir ses morceaux passer à la radio, à la télévision, tandis que la presse s'intéresse plus sérieusement à lui... alors de nouvelles personnes le découvrent, et ainsi de suite...
(iii) Arborescence
Chroniquer (et donc juger) un album d'Ozric Tentacles n'est pas chose aisée car, comme nous l'avons vu précédemment, tous sont basés sur quelques règles bien définies. Aussi, la seule façon de l'analyser correctement serait d'en examiner les tendances.
La toute première impression que donne Arborescence est plutôt positive : aucun temps mort n'est à déplorer, et nos oreilles ne sont jamais lassées (bien au contraire), le spectacle auditif étant toujours aussi varié et attrayant. De plus (et ceci est important dès les premières écoutes pour notre appréciation), les morceaux d'introduction et de conclusion sont deux savoureuses pièces. "Astro Cortex" (5:22) est un très bon concentré du style Ozric : riffs rageurs de guitare, longs passages planants, chorus sur des modes orientaux, solos de synthé enveloppants finissant en solos de bruit... Le groupe n'aurait guère pu trouver mieux comme devanture de sa nouvelle production... Finissant l'album avec autant de brio, le plutôt-dilué-mais-dynamique "Shima Koto" (6:25) nous invite à une joute pyrotechnique magistralement tenue par Ed Wynne et Joie Hinton; ces deux artificiers de talent se succèdent pour présenter de superbes développements...
Les six autres morceaux sont tout aussi remarquables, même si, finalement, ils n'apportent pas grand chose à la palette du groupe : les compositions ont rarement été aussi abouties et leur interprétation aussi maîtrisée.
Morceau apparemment dilué, "Yog-Bar-Og" (9:40) est sûrement une des plus grandes réussites dans ce genre 'tentaculaire'. Le petit motif synthétique lui servant de base est plutôt sympathique et docile, il sait se faire très discret, parfois même se moduler ou s'éclipser, et n'impose que peu de contraintes (rythmiques ou harmoniques); ainsi, la composition évolue tous azimuts : changements de rythme, d'atmosphères... C'est en quelque sorte le plus dense des morceaux dilués...
L'inattendu "Arborescence" (4:53) lui succède. Archi-dilué, reposant sur un tissu synthétique aléatoire et évanescent, et dans lequel de doux passages de guitare et surtout de flûte nous bercent. Jamais un morceau d'Ozric n'aura été aussi atmosphérique (impression renforcée par l'absence de véritable rythme), et toute tension s'efface à son écoute.
"Dance Of The Loomi" (5:41) nous entraîne dans une simple et envoûtante ballade aérienne (en deltaplane par exemple); nous évoluons alors au gré des courants d'air au-dessus de délicieux paysages sauvages.
L'ethno-rock "Al Salooq" (5:03), l'effervescent "Myriapod" (5:59) et le calme "There's A Planet Here" (6:39) complètent l'album dans la plus pure tradition 'ozricaine'.
Bref, Arborescence est un album plutôt dilué. Dénué de défauts majeurs (ceci dit, on peut regretter la trop grande discrétion de la flûte...), il est sûrement l'album le plus abouti de la formation. On peut donc le placer au moins au même niveau que Erpland (pour son étonnant éclectisme) et que Live Underslunky (pour son dynamisme scénique et la sélection des titres).
(iv) Et pour que cela ne soit pas qu'une conclusion...
A la vue du succès d'Ozric Tentacles outre-Manche et en se rappelant celui de groupes comme Gong dans le monde (et notamment en France), on pourrait espérer voir la renommée de cette formation (auprès du grand public, s'entend) s'étendre hors du Royaume-Uni. Pour cela, il faudrait qu'il s'en donne (où qu'on lui en donne) les moyens. Si une personne bien placée venait à lire ces quelques lignes...
Olivier VIBERT
(chronique parue dans Big Bang n°7 - Septembre-Octobre 1994)

