
PISTES :
1. Sensor (5:11)
2. Hypnotique (8:32)
3. Téa (5:45)
4. They Are Beautiful (7:44)
5. Quits (12:17)
FORMATION :
Petronella Nettermalm
(chant, violoncelle)
Huxflux Nettermalm
(batterie, percussions, programmations)
John Wallén
(pianos, synthétiseurs, mellotron, harmonium)
Reine Fiske
(guitares électriques et acoustiques)
Stefan Dimle
(basse)
INVITÉS
David Wilczewski
(flûte, clarinette, clarinette basse)
Adrian and Maila Dimle
(sons divers)
Téa Nettermalm
(sons divers)
Jonas Wall
(saxophone)
Micke Sörensen
(trompette)
Per Kristensson
(trombone)
PAATOS
"Timeloss"
Suède - 2002
Stockholm Records - 39:44
Souvenez-vous. Avec le début des années 90 et l'arrivée quasi-simultanée des Änglagård, Anekdoten et Landberk dans notre microcosme, une «école» (Scandinave, donc) venait littéralement de naître. Ces groupes, atteints de «crimsonite aiguë», ont suscité à eux seuls un nouvel engouement pour les musiques progressives, du moins pour les plus ambitieuses d'entre elles, c'est-à-dire celles s'enracinant solidement dans les 'seventies' et se situant alors dans la parfaite continuité de leurs ténors...
Un paradoxal mais formidable appel d'air venait bel et bien de se produire, confirmant définitivement la pauvreté des années 80, et offrant une alternative (avant tout complémentaire) à la voie tracée par les leaders du courant néo-progressif qu'étaient alors (et que sont toujours, d'ailleurs) Pendragon ou IQ. Pourtant, ces «néo-ténors» n'ont pu vraiment confirmer leur ascendant sur le reste de la scène progressive et nous ont au total laissé sur notre faim, quantitativement s'entend; la perte de certains de ses piliers (Änglagård notamment) n'étant ainsi que partiellement compensée par l'arrivée de formations comme Sinkadus ou White Willow...
Heureusement, et avec le succès que l'on sait, mais dans un registre moins singulier et plus immédiat, les Flower Kings et autres Spock's Beard ou Echolyn ont depuis fièrement repris le flambeau. C'est dans ce contexte que nous parvient Paatos, nouveau groupe suédois. Mais sera-t-il capable d'assurer la relève, d'autant plus que le départ de Neal Morse de Spock's Beard et la récente reformation de Änglagård semblent diriger le microcosme progressif vers une nouvelle phase de sa longue et tortueuse histoire... C'est ce que nous allons bien entendu essayer de découvrir au cours de cette chronique, mais sachez d'ores et déjà, histoire de vous ouvrir définitivement l'appétit, que Paatos apporte des éléments nouveaux, ce qui est bon signe, à l'univers «crimsonien».
Petit retour en arrière. Landberk fut donc, comme nous venons de le voir, l'un des leaders, dans la décennie précédente, de la scène progressive suédoise; mais il disparut subitement de la circulation, paradoxalement alors qu'il sortait son album le plus accessible (Indian Summer - 1996) et qu'on lui souhaitait le meilleur avenir possible... Depuis, plus de nouvelles, hormis la participation au superbe projet Morte Macabre, avec la moitié d'Anekdoten, de Reine Fiske et Stefan Dimle, ce dernier (grand amateur, à l'instar de votre serviteur, du cinéma fantastique italien de l'époque dorée, à savoir 1960-1980) en étant par ailleurs l'instigateur...
Ce sont ces deux compères que l'on retrouve dans le groupe qui nous intéresse ici, pour un premier album assez exceptionnel. Normal qu'après une dizaine d'années d'existence, des «cross-overs» se soient produits au sein de cette scène progressive suédoise. Ceci dit, il serait injuste de réduire l'existence de Paatos à la présence de la moitié de Landberk, car le batteur Ricard Huxflux Nettermalm a écrit pratiquement l'ensemble des textes (superbement interprétés par son épouse Petronella, soit dit en passant), a participé à la composition de la plupart des musiques, et a pris en charge l'enregistrement de Timeloss (la prise de son est d'ailleurs excellente). Pourtant, là encore, on ne peut tout de même pas voir en lui le leader du groupe, le morceau qu'il a composé seul («Quits» et ses 12 minutes) tranchant singulièrement avec le reste de l'album. Et comme le claviériste, Johan Wallen, dispose ses mellotrons, orgues et pianos comme autant de solides fondations aux architectures sonores, nous sommes par conséquent confrontés à un groupe «démocratique», dont chaque membre semble capable et désireux d'apporter sa pierre à l'édifice.
Parlons à présent du contenu de l'album. Les morceaux, au nombre de cinq, d'une durée s'échelonnant de 5 à 12 minutes, font montre (hormis le déjà cité «Quits») d'une certaine homogénéité. Très atmosphériques et réfutant toute forme d'«esbroufe sonore», ils se rapprochent naturellement de Morte Macabre, et bien sûr de Landberk, au regard tout d'abord du son si singulier de la guitare de Reine Fiske et de la présence jamais lassante de superbes nappes de mellotrons. Les compositions de l'album les plus abouties s'avèrent être celles créditées au groupe dans son ensemble, notamment la superbe pièce d'ouverture, «Sensor» (5:11) : magnifique introduction au congas/piano électrique avant l'intervention de la voix haut-perchée de Petronella, la suite étant plus conventionnelle (mais néanmoins superbe) lorsque l'on connaît les deux formations citées en comparaisons plus haut; mais tout de même, quelle entrée en matière !!!
Mais les différences avec la musique de Landberk existent bel et bien, rassurez-vous. La principale d'entre-elle provient ainsi de Johan Wallen, dont les sons issus de ses claviers font preuve d'un constant bon goût et d'une non moins constante subtilité... Ne me demandez pas pourquoi, mais je préfère son style à celui de Simon Nordberg qui œuvrait dans Landberk (la présence accrue du piano électrique peut-être)... L'autre différence émane bien sûr de la présence d'une chanteuse, à la voix surannée et très aérienne (et pour tout dire très belle), qui colle parfaitement aux mélodies hypnotiques (hé ! «Hypnotique» est aussi le titre de la deuxième plage...) rencontrées très souvent. Petronella est fan de Björk, et cela s'entend parfois. Sur ce même «Hypnotique», elle exécute une jolie intervention au violoncelle, qui n'est qu'un exemple de la large palette instrumentale proposée par Paatos. Il s'agit d'ailleurs d'un autre avantage pour le groupe : la participation de plusieurs invités à la flûte, la clarinette (trop peu utilisée dans le prog selon moi), la trompette, le sax et le trombone...
Revenons un moment sur le batteur, qui lui aussi convient parfaitement à la musique proposée, de par son jeu éthéré et mélodique, peu avare en percussions. En fait, si j'expose là tout ce qui pourrait, de près ou de loin, trancher avec l'univers de Landberk, c'est dans le but d'essayer de faire partager un sentiment qui m'est parvenu à l'écoute de cet album. Dans le fond, plus que dans la forme (attention hein...), Paatos devrait aussi bien contenter les amateurs de prog nordique que ceux de Porcupine Tree dernière formule. Timeloss offre en effet une musique à atmosphères, très bien produite, nourrie de claviers analogiques à foison, d'une aptitude à faire passer des effets très «seventies» pour de la «modernité», et d'un art inné pour manier le «climax» (merci de prendre ce terme dans son abstraction cinématographique, c'est-à-dire une «explosion finale» après une montée progressive de la tension dramatique)... Le fameux dernier morceau, «Quits», confirme cet état de fait; très percussif avec ses superpositions de batterie, percussions et programmations, ainsi que résolument moderniste, il pourrait rappeler le dernier album de Vulgar Unicorn (Jet Set Radio)... On pourrait même comparer ce morceau à du «trip-hop»; j'espère ne pas me fourvoyer, n'étant pas, loin s'en faut, un expert de ce genre musical, mais il me semble que la musique légèrement jazzy, tout en rythme, on l'a vu, avec ses boucles de piano électrique, ses arrangements de cuivres, sa chanteuse à la voix évanescente entendue sur cette plage ne déparerait pas au milieu d'albums de Massive Attack ou de Portishead.
Un petit mot enfin sur la durée plus que réduite de l'album (moins de quarante minutes), pour dire que ce relatif «défaut» est ici pallié par une qualité constante et une absence de ventre mou et autres remplissages; si seulement ceci pouvait permettre à Paatos de sortir rapidement un nouvel album...
Pour conclure, et alors qu'il ne demeure plus qu'Anekdoten du trio fondateur de la scène progressive Scandinave (en attendant de voir ce que va donner la reformation d'Änglagård), Paatos est le plus à même de faire perdurer ce mouvement si singulier. Plus certainement que Book of Hour et Valinor's Tree, et au moins autant que Sinkadus - encore faudrait-il que ce dernier donne des nouvelles, autres que sa participation au coffret Kalevala... Au final, voilà un excellent album que j'aurais volontiers mis en onzième place de mon «classement de fin d'année», mais celui-ci n'en comportera cruellement que dix. Quoique...
Fabien CLAIR
Entretien avec Stefan DIMLE :
Comment
est
né Paatos ? Il semble que Ricard ait
été à l'origine du groupe...
Le point de départ fut l'invitation lancée par la chanteuse folk suédoise Turid à Reine et moi-même pour l'accompagner lors de quelques concerts. Comme nous avions besoin d'un claviériste et d'un batteur, l'idée nous est venue naturellement de contacter Johan Wallen, dont nous connaissons le grand talent de claviériste. C'est lui qui nous a ensuite présenté Ricard. Nous les connaissions tous les deux de l'époque où Landberk et leur groupe, Ägg, donnaient des concerts ensemble. Et comme tous deux étaient fans de Turid, il ne fut pas difficile de les convaincre de nous suivre... Après le dernier concert avec Turid, nous avons tous convenu qu'il serait dommage d'en rester là, alors nous avons décidé de continuer, sur la base d'un répertoire original. Nous nous sommes produits en tant que formation instrumentale lors d'une émission de télé, et peu de temps après nous avons invité Petronella à nous rejoindre. Sa présence a parachevé le concept musical du groupe. Ricard n'a pas seulement été l'initiateur du groupe, il en demeure la force motrice. Il est par ailleurs un excellent ingénieur du son. L'album Timeloss a été enregistré dans notre local de répétition ! Le mixage fut l'œuvre de Janne Hansson, au studio Atlantis de Stockholm.
Reine et toi, vous semblez être restés en bons termes avec vos anciens collègues de Landberk. Patric Helje, le chanteur, a même cosigné un titre de l'album. Des retrouvailles sont-elles envisageables dans le futur ?
Toute notre énergie est actuellement centrée sur Paatos, et tant que nous nous sentirons inspirés par ce groupe, je ne vois pas l'intérêt de nous investir dans un autre projet. Patric Helje est un ami très proche, et la chanson «They Are Beautiful» est la dernière que nous ayons composée pour Landberk. Il était donc normal de le créditer comme co-auteur...
En dehors du projet Morte Macabre, quelles ont été vos activités musicales depuis la fin de Landberk ? Avez-vous des projets pour l'avenir avec Peter et Nicklas d'Anekdoten ?
Comme je l'ai dit plus tôt, Paatos fut pendant un temps le groupe d'accompagnement de Turid, et concernant Anekdoten, nous partageons une maison avec eux !! Les portes y sont toujours ouvertes, donc le risque demeure qu'il y ait tôt ou tard une nouvelle collaboration entre nous !!... (rires)
La dimension visuelle de votre musique semble tenir une place très importante. On se souvient aussi que le projet Morte Macabre était un hommage au cinéma d'horreur. Quelle place occupent le cinéma et les arts visuels dans votre processus créatif ?
A l'époque de Landberk, on nous a souvent comparés avec certains compositeurs de musiques de films. Avec le projet Morte Macabre, nous avons pu pousser ces similitudes à leur point extrême. Nous sommes tous de grands cinéphiles. Dans le cas de Paatos, notre inspiration nous vient de toutes sortes d'expériences. Nous maintenons seulement notre sixième sens en éveil, et laissons la musique prendre forme naturellement... Peu de gens en dehors de Suède sont au courant que Paatos a interprété une musique d'accompagnement inédite pour le film muet «Nosferatu». Il s'agissait au départ d'une expérience marginale pour nous, mais nous nous sommes donnés à 100% dans ce projet et l'événement fut un réel succès. Nous espérons exporter ce spectacle dans d'autres pays à l'avenir...
«Quits» est un morceau à part dans l'album. Pensez-vous qu'il montre la voie pour les albums à venir ?
Cette composition était dès le départ une expérimentation pour Ricard. Il essayait de pousser son écriture vers un stade plus avancé de bizarrerie... Jouée par un groupe, elle a pris une ampleur nouvelle et dégage quelque-chose de très fort et de durable. Donc, pour répondre à votre question, «Quits» n'est pas typique de la musique de Paatos, mais il s'agit clairement du morceau le plus excitant de mon point de vue...
Stefan, nous aurions aimé en savoir un peu plus sur ton implication dans le label Mellotronen... Quelles sont ses activités présentes, ses projets pour le futur ?...
Il s'agit d'une activité secondaire qui suscite toutefois beaucoup d'intérêt de la part de collectionneurs et mélomanes du monde entier. Mon intention avec Mellotronen est de faire redécouvrir le meilleur de la musique suédoise d'il y a une trentaine d'années. Il est très gratifiant de faire la connaissance de musiciens de cette génération, dont beaucoup sont pour moi des légendes vivantes. Ils sont toujours humbles et gentils, et s'investissent à plein dans nos rééditions. Nos relations continuent généralement après la concrétisation du projet... En ce moment, je suis en pleine masterisation des deux premiers albums de Mikael Ramel. Ensuite, je m'attaquerai à un coffret de 4CD de Fläsket Brinner, qui s'intitulera «The Complete Swedish Radio recordings», et sa particularité est que le groupe comptait alors (1971-72) dans ses rangs Bo Hansson !! Tous les amateurs de ce dernier devraient être très intéressés par ce projet. Dans un avenir proche, nous prévoyons également de ressortir «Snakes In A Hole» de Made In Sweden. Je suis impatient que ça se fasse, car travailler avec Jojje Wadenius est un grand honneur pour moi. Le simple fait de m'asseoir aux côtés de ces musiciens et d'écouter toutes leurs anecdotes de la grande époque, c'est génial !!
Un dernier mot ?...
L'accueil réservé à Timeloss a été extraordinaire, et a dépassé toutes nos attentes. Nous espérons donc que Paatos aura un jour l'opportunité de diffuser sa musique en dehors de Suède. Avec ou sans «Nosferatu»...
(chronique et entretien parus dans Big Bang n°47 - Décembre 2002)

