BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. La Mosaïque de la Rêverie (7:51)
2. Vexation (8:14)
3. Echo (5:56)
4. L'Enfer des Poupées (4:28)
5. Rires dans la Nuit (9:08)
6. Un Ciel de Celluloide (8:17)
7. Epilogue (6:41)

FORMATION :

Hideaki Indou

(batterie)

Kazuhiro Miyatake

(flûte, guitare acoustique)

Hiroko Nagai

(chant, claviers)

Nobuyuki Nagashima

(basse)

Ikkou Nakajima

(chant, guitares)

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PISTES :

1. L'Enfer des Poupées (5:01)
2. Manatsu No Yoru No Yume (4:16)
3. Vexation (7:44)
4. Naraku No Butoukai (live) (5:58)
5. Kamen No Egao (live) (6:06)
6. Kodama (live) (6:24)
7. Naraku No Butoukai (5:22)
8. Kamen No Egao (version avec flûte) (5:58)
9. Kumo No Yakata (version longue) (8:35)

FORMATION :

Hiroko Nagai

(chant, claviers)

Ikkou Nakajima

(guitare)

Kazuhiko Yamada
Nobuyuki Nagashima

(basse)

Hideaki Indou

(batterie)

Kazuhiro Mr.Sirius Miyatake

(flûte)

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PISTES :

1. A Mare
2. The Picture Of Dorian Grey
3. Alkaloid
4. Lapis Lazuli
5. A Forget-me-not
6. Perpetual Perfection

FORMATION :

Hideaki Indou

(batterie)

Yuzo Kashima

(claviers)

Hiroyuki Maeno

(guitares)

Hiroko Nagai

(chant, claviers)

Kazuhiko Yamada

(basse)

INVITÉS

Yukihide Kutsuno
(percussions [3])

Kazuhiro Miyatake
(flûte [2,4])

PAGEANT

"La Mosaïque de la Rêverie"

Japon - 1986 - Muséa - 50:35

"Abysmal Masquerade"

1987 - Muséa - 55:30

"The Pay For Dreamer's Sin"

1989 - King/Crime - 45:32

 

 

Dans ce qu'il est aujourd'hui devenu commun d'appeler "l'âge d'or" de la scène progressive japonaise, c'est-à-dire le milieu des années 80, Pageant fait figure de formation incontournable, au même titre qu'Outer Limits, Mugen ou Gerard.

On a beaucoup écrit sur le pouvoir d'assimilation du peuple japonais (dans tous les domaines), et s'il est vrai qu'en musique particulièrement, ce phénomène a existé et se poursuit encore, c'est réduire considérablement la valeur de certains musiciens que de mettre tout le monde dans le même sac.

En matière de progressif, les Nippons ont certes été de très grands amateurs de groupes anglais et italiens dès les années 70, mais beaucoup ont su digérer ces multiples influences pour parvenir à créer une musique unique, et bien plus originale que l'on a bien voulu le dire ici et là.

Les multiples rééditions des albums japonais de cette époque sont ainsi idéales pour nous permettre à nous aussi de rendre justice (ou l'inverse !) à ces groupes vilipendés avant même d'avoir été entendus. Pageant et ses deux figures de proue (la chanteuse Hiroko Nagai et le guitariste Ikkou Nakajima) méritent bel et bien toute votre attention...

Les Vertes Années

L'histoire de Pageant débute en 1978 par la formation de... Fromage. Cette constitution est le fait de Ikkou Nakajima et de Hirokazu Taniguchi, auparavant membre de Date Tenryu, l'un des groupes les plus importants lors des débuts du mouvement progressif japonais. Après deux ans au sein de Fromage (qui n'enregistrera son premier album qu'en 1984), Nakajima décide de former son propre groupe : Fashion. Il recrute l'ancienne section rythmique de Scheherazade, l'ancêtre de Novela : Jutaro Ohkubo (basse) et Hideaki Indou (batterie). Le chanteur Iëteru Mon'no complète le quatuor, dont la musique est alors une sorte de techno-pop progressive.

En 1981, Fashion se transforme en Pageant avec le départ d'Ohkubo (qui fonde alors Starless) et de Mon'no, et l'arrivée d'Hiroko Nagai (une jeune vocaliste de 20 ans qui étudie alors le chant dans un conservatoire privé d'Osaka) et Nobuyuki Nagashima (22 ans, auparavant bassiste de Cleopatra, groupe très inspiré par Camel).

Le premier concert de Pageant a lieu en mai 1982 à Osaka. Les prestations scéniques se succèdent et, à l'automne 1983, le groupe remporte un tremplin régional organisé par la radio NHK. Peu après, le quatuor est rejoint par Kazuhiro Miyatake, alias Mr Sirius, à la guitare acoustique et à la flûte : fondateur en 1979 du groupe portant son surnom, c'est un grand amateur de Focus et Genesis.

En 1984, Pageant fait un triomphe lors de son concert au Candy Hall où il partage l'affiche avec Starless. La popularité du groupe dépasse maintenant les frontières du Kansaï. Il se voit ainsi sélectionné, avec entre autres Mugen, Outer Limits et Negasphere, pour figurer sur la compilation de jeunes formations progressives Progressives' Battle 1985 de Made In Japan. A la même époque, Pageant donne son premier concert à Tokyo, au célèbre Silver Elephant.

Ces bonnes nouvelles viennent quelque peu compenser la malchance de Pageant jusqu'alors : le label progressif Marquee lui préfère Fromage, et le label King Records se désiste après avoir un moment envisagé de signer le groupe. Finalement, c'est sur Made In Japan, le label créé en 1980 par Shingo Ueno, que paraît le premier album de Pageant, La Mosaïque de la Rêverie, enregistré de décembre 1985 à février 1986 lors de sessions-marathons. Plus de 120 heures de studio, le moindre temps libre et bien sûr tous les jours de congés des membres du groupe (tous salariés), sont utilisés pour aboutir au somptueux résultat final...

'La Mosaïque de la Rêverie'

La Mosaïque de la Rêverie (ce titre en français est l'un des reflets de cette inaltérable quête de l'exotisme chez les japonais...) est, pour un coup d'essai, un véritable coup de maître ! Il est clair que si vous ne devez posséder qu'un seul album de Pageant, celui-ci s'impose sans discussion. Car. même si elle n'est pas totalement exempte de défauts, cette œuvre présente des qualités exceptionnelles qui font oublier toute réserve éventuelle...

Il y a d'abord Hiroko Nagai, chanteuse à la voix sublime, sachant être à la fois enfantine (à l'image des personnages qui ornent les pochettes ou qui illustrent ses textes), et puissante, au registre vocal moins excentrique et exubérant que beaucoup de ses compatriotes et donc bien plus à même de plaire à un public plus étoffé. Franchement, si vous ne vibrez pas à ses envolées vocales chargées d'une émotion qui vous transperce le cœur, c'est que vous êtes en pierre ou quelque chose s'en approchant... De plus, Hiroko est une claviériste de grand talent, et même si la musique de Pageant n'est pas uniquement basée sur eux, les claviers sont tout de même omniprésents, en trame symphonique, en introduction ou intermèdes calmes (le piano est en général à l'honneur dans ces moments-là), et un peu plus rarement en solistes (le moog sur "Vexation" et "Un Ciel De Celluloïde" notamment).

Rien qu'avec Hiroko Nagai, Pageant aurait certainement été un groupe extraordinaire, mais le talent appelant le talent, celle-ci est en délicate compagnie. En effet, il y a aussi le guitariste (et occasionnellement chanteur) Ikkou Nakajima, redécouvert plus récemment sur l'unique album de feu Ie Rai Shan. A l'instar d'un Andy Latimer (même si leurs jeux respectifs diffèrent par bien des aspects), celui-ci possède le don du solo bouleversant capable de vous arracher des larmes. Le passage final de "Rires dans la Nuit" en particulier est d'une beauté pratiquement inégalée et vous fera fondre de bonheur.

La seule chose qu'on puisse reprocher à Ikkou (et qui fait donc partie des petites imperfections de l'album), c'est d'avoir voulu rivaliser avec Hiroko Nagai au chant (en l'occurrence sur "Un Ciel de Celluloïde"), avec un résultat bien moins irréprochable.

Enfin, on ne peut passer sous silence le flûtiste Kazuhiro Miyatake, dont les interventions épisodiques sont elles aussi d'une beauté lumineuse, teintée d'une douce mélancolie. Au même titre que le violon pour Outer Limits, la flûte apporte à la musique de Pageant une touche de classicisme et d'originalité qui démarque ces groupes de pures formations rock.

Les sept morceaux (de 4:28 à 9:08) de l'album forment une espèce de concept, même s'ils ne s'enchaînent pas. En fait, certains thèmes, quelques effets sonores ou atmosphères (des bruits de pas, des rires) se retrouvent sur plusieurs morceaux. L'ambiance générale est mélancolique et évoque (aidée en cela par les dessins de la pochette) les souvenirs de l'enfance. Sans être fondamentalement passéiste, on sent bien que les musiciens se sont nourris à la musique des Yes et autres Genesis. Il suffit pour s'en convaincre d'écouter "Echo", alliance improbable entre le meilleur Hackett (l'intro à la guitare acoustique) et le Wakeman des grands jours (le moog qui s'enchaîne). N'allez pas croire pour autant que ce groupe soit un clone de plus : ces citations sont sporadiques et ne gâchent en rien une musique plus personnelle, constamment à la recherche de thèmes mélodiques à l'émotion fulgurante. L'intérêt des compositions est constamment relancée par une multiplicité de thèmes, de cassures rythmiques et d'échappées solistes toutes plus belles les unes que les autres. Peut-être plus que tous les autres, deux morceaux retiennent particulièrement l'attention : "Rires dans la Nuit" (9:45) et "Epilogue" (6:41), qui clôt La Mosaïque de la Rêverie en beauté. Ikkou Nakajima, Kazuhiro Miyatake et bien sûr Hiroko Nagai, y sont tous trois renversants de talent dans leur complémentarité. La musique s'écoule avec une fluidité qui vous emmène inévitablement vers des sommets rarement atteints. C'est beau et on voudrait tant que ça ne s'arrête jamais...

Un groupe touché par la grâce du génie dès son premier album, c'est toujours étonnant, mais Pageant a réussi cette trop rare performance. La Mosaïque de la Rêverie est effectivement l'un des disques incontournables du progressif symphonique mondial : si vous ne le saviez pas encore, souhaitons que vous en soyez désormais définitivement convaincu.

Transition...

Peu après la sortie de l'album, Miyatake et Nagashima quittent la formation. Ce dernier est remplacé par Kazuhiro Yamada. En 1987. un mini-album sort sous le titre Kamen No Egao ("le masque de comédie"), bientôt suivi d'un second album longue durée, Abysmal Masquerade. En réalité, il ne s'agit pas exactement d'un nouvel album puisque s'y côtoient compositions studio et enregistrements en concert. De plus, certains titres de La Mosaïque de la Rêverie sont repris dans de nouvelles versions. Heureusement, au format CD, tout cela sera rassemblé sur une seule galette numérique. Au total, on trouve donc neuf titres (de 4:16 à 8:34) qui se répartissent ainsi : trois morceaux en concert (dont un de La Mosaïque de la Rêverie notablement modifié), deux morceaux de La Mosaïque... version 1987, trois nouveaux enregistrements studio, et une version "flûte" de l'un des titres "live" inédits... Tout le monde a suivi ? Pour être tout à fait complet, un autre CD sortira plus tard, avec une pochette différente, et six titres seulement (les morceaux en concert n'y figurent pas), à un moment où Abysmal Masquerade est devenu introuvable. Aujourd'hui, l'objet n'intéresse donc plus que les collectionneurs !

'Abysmal Masquerade' / 'Kamen No Egao'

Il est sûrement difficile pour un groupe de donner une suite à un album que chacun s'accorde à qualifier de chef-d'œuvre. Pageant n'échappera pas à cette difficile épreuve.

Comparer ce "nouvel" album avec son prédécesseur est évidemment une déception. Le groupe n'y retrouve que partiellement le niveau de haute volée qui était le sien sur La Mosaïque de la Rêverie, et puis la durée de la musique inédite est un peu faible pour un album (en gros, une trentaine de minutes !). Même si la formation reste inchangée, Pageant semble délaisser les longs morceaux (8-10 minutes) aux développements ambitieux pour plus de compacité, et la musique s'oriente un peu plus vers le rock aux dépens du symphonisme bouleversant qui a fait sa renommée. Hiroko Nagai fait vraiment figure de leader (d'ailleurs, elle est la seule à apparaître sur les photos de pochette) et Ikkou Nakajima commence déjà à s'éloigner, tandis que Kazuhiro Miyatake n'intervient que sur deux titres. Evidemment, la voix est et demeure superbe, mais elle laisse moins de place aux développements instrumentaux. Seul le dernier titre, encore une fois le plus long, renoue complètement avec l'esprit de La Mosaïque... : chant doux qui s'élève progressivement, claviers en nappes; le thème, qui reste linéaire, se dirige pourtant vers une rupture explosive (enfin, l'explosion n'est que suggestive !) où Ikkou Nakajima vient nous montrer une dernière fois son immense talent.

Ces critiques, qui peuvent être jugées dures par les connaisseurs, ne sont là, encore une fois, que pour relativiser un album par rapport à un autre. Abysmal Masquerade est, dans l'absolu, un album excellent, mais tout de même en-deçà des merveilles que Pageant nous avait offertes avec La Mosaïque de la Rêverie. Devant la multitude des disques qualifiés de "chefs-d'œuvre", il convient d'être prudent et de replacer chacun dans son contexte...

Abysmal Masquerade est une œuvre de transition (sa constitution est assez explicite de ce point de vue). Pageant est au tournant de sa courte carrière. En mai 1987, Ikkou Nakajima part fonder Vienna, qu'il quittera à la fin de cette même année avant que le groupe ait enregistré quoi que ce soit... Hiroko Nagai détient alors seule les rênes du groupe. Un unique et dernier album permettra de juger du potentiel de ces bouleversements : The Pay For Dreamer's Sin (ah ! cette conception si joliment ésotérique qu'ont les Japonais de la langue de Shakespeare...).

'The Pay For Dreamer's Sin'

Contrairement à ce qu'on pu écrire de nombreux confrères à l'époque de sa sortie en 1989, cet ultime album de Pageant n'est pas mauvais, loin de là ! Deux ans après Abysmal Masquerade, la composition du groupe a donc subi quelques changements : Hiroyuki Maeno a remplacé Ikkou Nakajima à la guitare (en fait, un dénommé Shigekazu Kamaki avait assuré l'intérim, comme en témoigne un unique enregistrement 'live' de 1988), et un nouveau claviériste (qui seconde Hiroko Nagai), Yuzo Kashima (transfuge de Magdalena), fait également son apparition. La section rythmique est la même, et Mr. Sirius vient à nouveau jouer de la flûte sur deux titres.

Côté compositions, Hiroko Nagai est seule aux commandes, et cet album permet de découvrir un peu plus les deux aspects antagonistes de sa personnalité musicale. D'un côté, l'influence d'une pop-rock (sur deux titres) qui se mâtine de variété "sophistiquée" (une assez courte composition très calme, belle mais à la limite de la mièvrerie), et de l'autre, l'ambition et la sophistication d'une musique progressive et symphonique de superbe facture (les trois plus longs morceaux).

Sans être franchement désagréable, il est évident que "A Mare" (qui ouvre l'album) et "Alkaloid" ont dû en surprendre plus d'un parmi ceux qui étaient restés sur les fastes de La Mosaïque de la Rêverie, ou même d'Abysmal Masquerade. Ces deux titres vraiment rock (et aux sonorités typiques des années 80) ont un pouvoir commercial certain (ce qu'Hiroko Nagai recherchait sûrement), mais restent plaisants (la basse très en avant sur "Alkaloid" est superbe dans le genre !). Evidemment, pour ceux que les œillères aveuglent, c'est la déconfiture.

C'est oublier les trois morceaux qui n'ont pas grand-chose à envier à leurs illustres devanciers... Evidemment, le guitariste n'a pas la finesse ni la sensibilité d'Ikkou Nakajima, et son jeu, plus "heavy" dans le son, est plus celui d'un virtuose du manche. Mais sa prestation est remarquable, notamment lors de belles envolées solistes sur "Lapis Lazuli" ou, plus encore, sur l'ultime morceau "Perpetual Perfection". Quant aux claviers, ils occupent plus que jamais le devant de la scène. Le renfort d'un second claviériste n'y est sans doute pas étranger, mais l'équilibre qui existait entre les divers instruments solistes (guitare, synthé et flûte) est rompu. On ne peut pourtant pas dire que les solos soient nombreux, mais l'orgue, le piano et les divers synthétiseurs sont dominants dans l'architecture instrumentale de The Pay For Dreamer's Sin. Evidemment, la voix d'Hiroko Nagai ne supporte aucune critique. Même, sur "Lapis Lazuli", son apparition, avec une introduction emphatique à souhait, et ses envolées qui suivent sont magnifiques ! Que d'émotion dans cette voix... on en reste sans... voix ! Et qu'il est désolant que cette artiste se soit par la suite contentée de suivre une voie qui l'a amenée à la variété (en tant que choriste notamment), au lieu de poursuivre avec son groupe... Peut-être un jour prochain reverra-t-on Hiroko et ses maquillages bariolés pour nous éblouir, c'est le souhait le plus cher qu'on puisse émettre. Que la douce mélancolie de Pageant nous envahisse à nouveau...

Épilogue

En trois albums seulement (plus quelques simples et démos, dont une version du "Firth Of Fifth" de Genesis !), Pageant a réussi à laisser une empreinte indélébile dans le cœur de tous les amateurs de musique symphonique (si ce n'est pas fait, ça le devrait après cet article !). Nous espérons que ces quelques lignes auront permis de faire mieux connaître ce groupe, et d'une manière générale, de désenclaver un peu plus la musique progressive venue de l'Extrême-Orient, qui continue de pâtir d'une réputation trop tranchée (géniale ou insupportable). La redécouverte de tous ces albums et surtout leur accès à un public plus large devrait engendrer quelques passions enflammées. Si tel est le cas, nous aurons humblement le plaisir de voir la nôtre croître davantage...

Christian AUPETIT
Remerciements à Olivier PELLETANT
Informations biographiques fournies par Hiroko MIYAKE

(chroniques parues dans Big Bang n°19 - Mars/Avril 1997)