BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Dresden Lamentation (2:06)
2. The Iconoclast (7:04)
3. Green Meadow Lands (7:24)
4. The Cathedral (19:33)
5. Gunnlev's Round (2:50)
6. Night On Bare Mountain (13:50)

FORMATION :

Pär Lindh

(claviers, basse, batterie, percussions)

Ralf Glasz

(chant)

Mathias Jonsson

(chant)

Johan Högberg

(basse)

Björn Johansson

(guitare classique, basson, flageolet)

Magdalena Hagberg

(chant)

Anna Holmgren

(flûte)

Jonas Endgegård

(guitare électrique)

Mattias Olsson

(batterie, percussions)

Jocke Ramsell

(guitare électrique)

Lovisa Stenberg

(harpe)

Roine Stolt

(guitare acoustique)

Camerata Vocalis

(chœurs)

PÄR LINDH PROJECT

Gothic Impressions"

Suède - 1994

Crimsonic Label - 52:56

 

 

Il y aurait beaucoup de raisons, a priori, de chroniquer cet album en le comparant au reste de la production suédoise actuelle... et non des moindres, jugez plutôt : Pär Lindh, ancien claviériste de Manticore (mais absent de l'album publié par ce groupe chez Laser's Edge), fondateur en 1991 de la Swedish Art Rock Society, dont l'affiche du premier festival comprenait rien moins que Landberk, Anekdoten et Änglagård (!), 'guest-star' de ce dernier groupe au Progfest'93 (il tenait les parties d'orgue d'église sur "Jördrok")... et voici qu'il sort un premier album où il est accompagné, entre autres, par les 4/6 d'Änglagård, et même Roine Stolt, qui en a par ailleurs assuré le mixage !

Mais il serait injuste de réduire le parcours de cet artiste de 35 ans à ses activités les plus récentes. D'autant que son passé musical est tout aussi impressionnant. Musicien professionnel dès l'âge de 16 ans, il rejoint en 1977 une formation de hard-rock, Antenna Baroque, en tant que batteur, s'attirant au passage les louanges de la presse rock suédoise. C'est pourtant aux claviers qu'il officie dans son groupe suivant, Vincebus Eruptus, trio progressif à la ELP. Hélas, 1979 n'est déjà plus une période favorable pour le rock progressif, alors Pär Lindh délaisse le rock (et la composition) pour entamer une carrière de concertiste classique.

Pendant huit ans, il donnera donc des récitals de piano et de clavecin à travers le monde. Basé à Paris, il ne délaisse pas pour autant son pays, puisqu'il y retourne régulièrement pour suivre des cours au Conservatoire de Musique Nordique et accompagner l'Orchestre de Chambre Royal de Suède pendant quatre ans. En 1988 après une dernière tournée aux États-Unis, il décide de rentrer au pays.

C'est là qu'il redécouvre ses vieux disques de rock progressif, et en particulier ceux de son groupe favori, ELP; une envie soudaine de rejouer ce style de musique le saisit alors. Coup de chance : dans une ville voisine, un jeune groupe progressif cherche un claviériste. Pär Lindh restera deux ans dans Manticore, et on espère l'entendre sur le CD d'archives qui devrait être publié prochainement.

En 1990, après avoir achevé la construction d'un 'home-studio', Lindh se met au travail sur un premier projet solitaire, dépoussiérant certaines de ses vieilles compositions. Gothic Impressions est le premier fruit de ces quatre années de travail.

Vous l'avez compris, Pär Lindh est un artiste aux talents multiples, et son oeuvre s'en ressent. Comme lui, elle doit autant à la musique classique qu'au rock. Ce n'est d'ailleurs pas un hasard si l'instrument vedette de l'album est... l'orgue d'église !!!

Les sonorités imposantes de ce mastodonte constituent d'ailleurs le principal trait commun des six compositions présentées ici, qui réalisent chacune une synthèse particulière des idiomes rock et classique. Par conséquent, difficile de vraiment globaliser : l'analyse linéaire, généralement pis-aller du chroniqueur peu inspiré, semble inévitable...

On commence donc avec "Dresden Lamentation" (2:06), grandiose introduction symphonique, écrite suite à une visite à Dresde qui fut, avant sa destruction à la fin de la dernière guerre, la plus belle ville baroque d'Europe.

La seconde pièce, "The Iconoclast" (7:04), est sans doute la plus 'rock' de l'album. La section rythmique d'Änglagård, empruntée pour l'occasion, semble d'ailleurs un peu empâtée dans cet exercice de binarité ! Le travail des claviers, plus réminiscent de celui de Rick Wakeman (époque Going For The One) que de celui de Keith Emerson, est de toute beauté, conférant une touche classisante à l'ensemble, contrairement au chant vaguement 'morrisonnien' (impression renforcée par les récitations de poèmes sur un ton théâtral), mais pas très juste, de Ralf Glasz. A signaler également la (trop) brève participation, dans le seconde partie, d'un groupe vocal, évoquant le fameux Hilliard Ensemble : magnifique ! Au total, un bon morceau, mais dont la construction est un peu bancale.

"Green Meadow Lands" (7:24) permet ensuite d'entendre Pär Lindh assurer, en plus des claviers, la basse et la batterie (!), ce qu'il fait très bien du reste, avec peut-être même plus de réussite qu'Hogberg et Olsson ! Son jeu de batterie subtil évoque fortement celui d'un Michael Giles, ce qui convient parfaitement à ce titre qui revisite les ambiances des deux premiers albums de King Crimson (les nappes de mellotron, ainsi que la flûte d'Anna Holmgren, renforcent la similitude) avec toutefois une approche plus classisante, sans doute due aux claviers. La diction anglaise du chanteur Mathias Jansson (auteur des textes et co-compositeur) est, comme celle de Ralf Glasz, parfaite. Décidément, les suédois semblent doués pour les langues étrangères !

Au fil que nous avançons dans l'écoute de ce CD, une remarque nous vient à l'esprit : les ambiances choisies par Pär Lindh, empreintes de pureté et de sérénité, sont bien différentes de celles affectionnées par ses compatriotes. Nicklas Berg, le guitariste d'Anekdoten, expliquait ainsi la noirceur de sa musique : "Les suédois, semble-t-il, apprécient le côté sombre de la musique. Nos hivers sont déprimants. Les jours durent moins de huit heures, puis le vent se met à souffler et il fait froid...". Pär Lindh a sans doute perdu une partie de ce caractère national au cours de ses périples à travers le monde !

Nous voici maintenant au cœur de ces "impressions gothiques", puisque "The Cathedral" (19:33) est l'incontestable pièce maîtresse de l'œuvre. Introduction (prélude) et conclusion (fugue) à l'orgue d'église et, entre les deux, une succession de séquences en forme de "suite" typiquement progressive. Les arrangements très travaillés exploitent de nombreuses combinaisons instrumentales, qui délimitent les sept parties, remarquablement imbriquées : passage chanté très coulé, explosion rythmique gorgée d'orgue Hammond, émouvant passage solo à la guitare acoustique (salut Roine !), courte intervention de la harpe, petite marche en hommage coquin à Emerson, avec un son de synthé bien pompier, solo de guitare très inspiré (mais trop court !) de Jocke Ramsell...

Cette magnifique suite est une belle preuve qu'en puisant son inspiration à la source classique, le rock progressif ne sombre pas forcément dans le mauvais goût. De ce point de vue, on peut faire confiance à Pär Lindh et à son expérience de concertiste pour éviter les excès d'un Keith Emerson (qu'il connaît par ailleurs personnellement !) ou d'un Rick Wakeman.

"Gunnlev's Round" (2:50) en donne une nouvelle confirmation, dans un style "musique de chambre" mêlant superbement luth, flûte, clavecin et chant féminin (l'excellente Magdalena Hagberg).

Mais l'épreuve finale qui nous convaincra pour de bon de l'absence d'un quelconque complexe d'Oedipe de Pär Lindh par rapport à Keith Emerson (rappelez-vous Jürgen Fritz de Triumvirat pour qui l'affaire était un peu plus compliquée...) est cette adaptation du fameux "Night On Bare Mountain" ("bare" ou "bald", c'est le même) de Modest Moussorgski. Là, pour relever ce défi éminemment personnel, Pär Lindh a choisi d'être seul eux commandes, assurant tous les instruments (claviers, basse et batterie). Comme je l'ai précisé plus haut, Lindh maîtrise parfaitement tous ces instruments, alors ne craignez surtout pas le syndrome du multi-instrumentiste !

Superbement exécutée, la célèbre œuvre de Moussorgski se voit appliquée un traitement rock qui, pour l'essentiel, parvient à en respecter l'essence et propose une variation intéressante, loin des outrances rock'n'rolliennes du Pictures At An Exhibition d'ELP.

Pär Lindh fait donc, avec ce Gothic Impressions, une entrée en force dans le paysage progressif, en proposant l'un des meilleurs albums réalisés à ce jour dans le style dit du "classical rock". Les plus beaux moments du CD sont du point de vue de la réussite et de l'originalité du mélange, du niveau du Scheherazade de Renaissance. Il lui manque seulement la perfection formelle (en particulier au niveau du chant, pas vraiment enthousiasmant).

C'est donc avec une grande impatience que l'on guettera la prochaine œuvre de Pär Lindh, sur laquelle il est déjà au travail, et qu'il enregistrera avec une partie des musiciens présents sur ce premier opus... Mais dans l'immédiat, il veut former un groupe pour jouer l'album sur scène : "Ce sera un quintette... Il me manque encore un guitariste et un batteur...". L'appel est lancé !

Aymeric LEROY

(chronique parue dans Big Bang n°10 - Mars-Avril 1995)