BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. The Walls Of Babylon (10:44)
2. Ghosts (7:58)
3. Breaking The Spell (9:12)
4. The Last Man On Earth (14:40)
5. Nostradamus (Stargazing) (6:19)
6. Am I Really Losing You ? (4:47)

FORMATION :

Nick Barrett

(guitare, chant)

Clive Nolan

(claviers)

Fudge Smith

(batterie)

Peter Gee

(basse)

INVITÉ :

Simon Forster
(harmonica)

PENDRAGON

"The Window Of Life"

Royaume-Uni - 1993

Toff Records - 54:12

 

 

Que ceux qui lisent Big Bang depuis le n°1 se réjouissent ! La chronique qui va suivre risque fortement de ressembler à celle qu'ils ont pu lire sur le Ever d'I.Q.

Ainsi, plusieurs postulats de départ sont ici aussi à mettre en exergue :

- il est indéniable que tout fan un tant soit peu curieux ressentira un vif et indicible plaisir à la découverte du nouvel album de Pendragon. La carrière du groupe étant dans l'ensemble suffisamment éloquente pour éveiller l'espoir de tomber sur une perle...

- on peut, à l'heure actuelle et à l'instar de leurs maîtres inspirateurs de la décennie précédente, considérer les initiateurs du "revival" néo-progressif des années 80 comme de véritables "dinosaures" de notre milieu. On se doit donc dorénavant de réclamer que ces formations de renom associent à leur expérience musicale une inspiration au-dessus de la moyenne. Cette exigence est d'autant plus forte que la scène néo-progressive tend de nos jours à s'orienter vers de la pop-prog sans envergure...

- le troisième postulat est la résultante des deux premiers; il consiste à craindre la non-réalisation de nos espoirs. D'une part, il faut bien convenir que le nom de Pendragon conduit fatalement à une grande exigence, et d'autre part, que cette dernière (n'oubliez pas que la réduire consisterait à pervertir notre esprit critique) a, par essence, une probabilité assez faible de se voir concrétiser.

Voilà donc ce que The Window Of Life offre au monde progressif, avant même d'avoir été écouté...

Pour être totalement honnête avec le groupe et vous, amis lecteurs, je me suis efforcé d'éviter de porter un quelconque jugement avant un certain nombre d'auditions... Quand ce nombre est arrivé (j'ai craqué à 14...), j'ai constaté globalement que j'avais réellement des dons de prospective...

The Window Of Life, à l'instar d'Ever donc, est certes un pur produit de la meilleure école néo-progressive anglaise, mais ne contentera aucunement tous ceux qui espéraient y découvrir ce noble vertige de l'inconnu (les sentiers musicaux sont ici larges et sans aplomb aucun). Pendragon joue du Pendragon et uniquement du Pendragon...

Mais c'est justement là que doivent intervenir les arbitrages critiques : l'absence de surprise ne conduit en aucun cas forcément au dessèchement de la capacité émotionnelle de l'auditeur ! Au contraire, même ! Vêtu d'une perfection formelle (15 ans de carrière obligent...), The Window Of Life sera, je crois, considéré unanimement comme l'album de la maturité pour Pendragon. Après le progressif généreux et inspiré de The Jewel, les errances mercantiles de Kowtow et le recentrage stylistique de The World, The Window Of Life se propose de synthétiser tous ces éléments et donc de résumer en quelque sorte la carrière du groupe. On notera tout de même que les éléments positifs dominent assez nettement leurs confrères négatifs...

En fait, ce nouvel album aurait réellement pu être un petit chef-d'œuvre : le résultat mitigé est avant tout engendré par l'inégalité qualitative des 6 morceaux (composés, pour la première fois, totalement par Nick Barrett). L'excellent côtoie malheureusement le bon voire le moyen, ce qui crée une dualité assez désagréable lors de l'audition. La répartition est, d'un point de vue schématique, égalitaire, puisque deux groupes de 3 titres chacun se forment presque naturellement.

"The Walls Of Babylon" (10:44) (dont l'intro spatiale et grandiose rappelle - l'imitation réussie, si elle ne tourne pas au plagiat, n'est en rien critiquable - celles de "Shine On, You Crazy Diamond" de Pink Floyd et d'"Astral Entrance" d'Eloy), "Breaking The Spell" (9:12) (et ses cabrioles guitaristiques débridées qui nous assaillent d'émotion sans que résistance soit utile...) et "The Last Man On Earth" (14:40) (aux multiples et inédites atmosphères : un banjo, affublé d'un harmonica, côtoie des séquences purement symphoniques, sans que l'on puisse renier l'alchimie agréable qui en résulte) sont tout bonnement superbes et sertis de longs passages instrumentaux bouleversants.

Ces derniers sont naturellement ("un peu trop logiquement", n'omettront pas de préciser tous ceux qui aimeraient voir les claviers entrer plus souvent dans la peau de solistes : l'accompagnement mélodique, qui confère à l'œuvre la composante symphonique, ne peut à terme satisfaire les fans de ce style musical vers qui lorgne fortement Pendragon depuis The World) dominés par la guitare tour à tour pleureuse et virevoltante du Sieur Nick. Inégalé (inégalable ?) à l'heure actuelle dans le courant néo-progressif...

Tel n'est hélas pas le cas des parties chantées, qui s'avèrent, comparativement à la qualité grandissante de la musique, de moins en moins pertinentes et somme toute assez fades. Si Nick Barrett a prouvé qu'il était un guitariste de talent à la personnalité affirmée, force est de constater qu'il n'en est pas de même pour son rôle de vocaliste qu'il tient souvent avec une inclinaison "pop". C'est d'ailleurs cet élément, quand il n'est pas contrebalancé par une prolixité instrumentale, qui semble engendrer les morceaux les moins aboutis de Pendragon.

Les trois titres restants - "Ghosts" (7:58) (construit en deux parties très inégales, ce qui dénie toute éventuelle cohérence à l'ensemble; dommage...), "Nostradamus (Stargazing)" (6:19) (sans nul doute le plus mièvre de l'album) et "Am I Really Losing You ?" (4:47) (dont le solo de guitare est néanmoins indiscutablement à citer : il est regrettable que Pendragon ait été ici un peu frileux, car ce morceau méritait sans nul doute un meilleur sort...) -, bien que plaisants et agréables, font bien pâle figure face à ceux cités précédemment. Structurés de manière assez banale et nourris d'une inspiration finalement assez commune, ils traduisent le côté Mr. Hyde de Pendragon, c'est-à-dire celui qui semble céder à la facilité et au conformisme ambiants. Des compositions qui, si elles étaient esseulées, constitueraient un album presque indifférenciable de ceux que l'Albion nous offre par dizaines depuis quelques années.

The Window Of Life demeure malgré tout, et c'est réellement là l'atout majeur de Pendragon, un CD que l'on insère machinalement et presque malgré soi dans sa platine laser. Le plaisir à l'audition est invariablement présent et l'on se surprend à éluder, dans une attitude quasi-inconsciente, les défauts pourtant manifestes de cet album.

A défaut de séduire les esthètes purs et durs du mouvement progressif, cet album charmera tous ceux qui y verront le franchissement, par son auteur, d'un pallier, celui où maturité et talent s'associent pour donner vie à des œuvres côtoyant parfois le génie mais sans jamais l'atteindre...

Olivier PELLETANT

(chronique parue dans Big Bang n°3 - Janvier-Février 1994)

Entretien avec Nick BARRETT, Peter GEE & Clive NOLAN :

Peu avant le lancement de la tournée promotionnelle du nouvel album The Window Of Life, Nick Barrett, Peter Gee et Clive Nolan ont aimablement accepté de répondre à nos questions...

Nick ,quel est le concept de ce nouvel album ? Est-ce une continuation de celui de The World ?

N.B. : Globalement, on peut dire que le sujet de The Window Of Life, c'est la vie après la mort, et où nous allons après notre mort. Ce n'est donc pas la suite de The World au niveau du concept, mais d'un point de vue musical, c'est vrai que nous perpétuons le style développé sur l'album précédent.

The Window Of Life est le premier album de Pendragon qui ne comprenne que des compositions signées Nick Barrett Peut-on encore dire que Pendragon soit un vrai groupe ?

N.B. : Bien sûr ! Pendragon est avant tout la combinaison des performances de chaque musicien. Il a été décidé, lorsque Clive est entré dans le groupe - à l'origine comme musicien de studio -, qu'il ne composerait pas pour le groupe, car il avait d'autres projets dans lesquels utiliser ses morceaux. Quant a Fudge, il ne compose pas, mais il contribue comme nous tous par son jeu et son énergie; c'est un facteur très important !

C.N. : Nick est le principal compositeur et la force motrice de Pendragon, mais il ne faut effectivement pas oublier qu'il y a derrière un travail d'équipe.

Peter, pourquoi n'as-tu rien composé cette fois-ci ?

P.G. : Simplement parce qu'il s'agit d'un concept-album, et que Nick a écrit les paroles et la musique assez rapidement, presque d'un seul coup. Je n'ai pas jugé bon d'intervenir dans ce processus qui marchait très bien sans moi. Et je dois dire que le résultat me plaît beaucoup : il y a un côté très "coulé" dans cet album. Enfin et d'autre part, je ne pense pas que les compositions que j'ai utilisées pour mon disque solo, hormis "Voices In The Dark", auraient pu convenir à Pendragon.

Clive, tu n'as jamais composé pour Pendragon et pourtant le rôle des claviers a beaucoup évolué depuis ton arrivée dans le groupe. On est passé de synthés souvent solistes à des nappes symphoniques. Es-tu responsable de ce changement ?

C.N. : La place des claviers dans Pendragon résulte toujours d'un travail commun entre Nick et moi. Comme il est le compositeur des morceaux, il a des idées très précises sur les sons qu'il veut obtenir. C'est alors que j'interviens en apportant à cela ma propre vision. Il est vrai que je suis plutôt en faveur de l'approche 'symphonique' pour les claviers dans le groupe. Mais cela ne veut pas forcément dire que ceux-ci n 'ont jamais un rôle de soliste. Mais ils ne sont pas forcément "solistes" dans le sens où on l'entend généralement. En fait, tout cela dépend des compositions spécifiques. Dans le prochain album, tout pourrait être complètement différent...

Pour diverses raisons, vous ne pouvez jouer à plein temps dans Pendragon. Vos autres occupations finissent-elles par prendre le pas sur les activités du groupe ?

N.B. : Pas vraiment, Pendragon est toujours ma préoccupation principale, voire la seule, en ce moment par exemple. Je passe beaucoup de temps a organiser les tournées, à travailler pour Toff Records, notre label. Pour ce qui est d'écrire les chansons, je le fais quand je me sens inspiré. C'est difficile de se dire : "Bon, à cinq heures, je vais écrire une chanson" ! Ce n'est pas comme ça que viennent les bonnes idées !

P.G. : Pour ma part, Pendragon a toujours été prioritaire dans mon esprit. Mon album solo est un projet a part. Je dirais par contre que Mercy Train est secondaire, car je n'y compose rien. Mon style d'écriture est assez différent de celui des autres membres de ce groupe.

Vous sentez-nous finalement récompensés de vos efforts passés ?

N.B. : Sans aucun doute ! Il y a cinq ans, la situation était critique pour le groupe, car aucune maison de disques ne voulait nous signer et il était par conséquent difficile d'organiser une véritable promotion. Depuis que j'ai créé Toff Records, tout va mieux et nous sommes libres de prendre les décisions comme bon nous semble. Bien sûr, il reste toujours des choses a améliorer. C'est ça la musique : il n'y a pas de fin, on peut toujours peaufiner !

Espérez-vous percer, d'un point de vue commercial, avec cet album ?

N.B. : Chacun n'espère-t-il pas mener a bien ses projets ? C'est humain, non ? J'ai effectivement une certaine ambition de ce point de vue. Mais je veux surtout que les gens aiment cet album pour ce qu'il est : de la MUSIQUE ! Je me fiche bien des courants de mode. La musique est devenue un phénomène social : on s'intéresse bien plus a ce que tu racontes dans les journaux, ou a la manière dont tu t'habilles, qu'aux chansons que tu fais... C'est ce que Pendragon veut éviter.

Lors de l'enregistrement de l'album solo de Peter, tu as eu l'occasion de rejouer avec Rik Carter et Nigel Harris. Quelle impression ces retrouvailles t'ont-elles fait après toutes ces années ?

N.B. : Mmh, en fait je n'étais pas dans le studio en même temps qu'eux, ce qui est souvent le cas de nos jours pour les sessions d'enregistrement. Il est rare qu'on enregistre tout en une fois ! Pour revenir a Rik et Nigel, je crois qu'il y a une sorte d'"esprit de famille" entre les membres présents et passés de Pendragon. Nous ne nous voyons pas souvent car chacun a ses propres projets à mener et vit sa vie. Mais il y a 3 ans, j'ai organisé une fête où j'ai réuni tous ces musiciens pour jouer ensemble. Il y avait même Julian Baker, qui a fait partie du groupe au tout début ! J'aime toujours beaucoup la manière de jouer de Rik et Nigel et j'aimerais rejouer avec eux un jour, pour un projet solo par exemple.

Comment trouves-tu l'album de Peter ? Et les divers disques de Clive en dehors de Pendragon ?

N.B. : Je pense que Heart Of David est l'un des tous meilleurs albums que j'aie entendus depuis 10 ans. Je l’aime vraiment énormément ! Quant aux albums de Clive, mon préféré est le premier Strangers On A Train, je trouve qu'il y a une atmosphère vraiment très particulière...

Entretien réalisé par Aymeric LEROY

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°4 - Mars-Avril 1994)