BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. The Masquerade Overture (3:03)
2. As Good As Gold (7:15)
3. Paintbox (8:39)
4. The Pursuit Of Excellence (2:37)
5. Guardian Of My Soul (12:41)
6. The Shadow (9:55)
7. Masters Of Illusion (12:51)

CD bonus :
1. As Good As Gold (edit) (3:27)
2. Masters Of Illusion (edit) (3:33)
3. Schizo (6:59)
4. The King Of The Castle (The Shadow part 2) (4:45)

FORMATION :

Nick Barrett

(guitares, chant)

Clive Nolan

(claviers)

Fudge Smith

(batterie)

Peter Gee

(basse)

Tracy Hitchings
Tina Riley
Anthony Plowman
Gwen Ross
Simon Clew

(chœurs)

PENDRAGON

"The Masquerade Overture"

Royaume-Uni - 1996

Toff Records - 57:03 / 18:45

 

 


Il suffit de constater l'engouement qu'il peut susciter (3500 exemplaires commandés en France avant même la sortie de The Masquerade Overture) pour se rendre compte de l'importance que revêt la parution d'un nouvel album de Pendragon. Depuis que les dinosaures des années 70 ont prouvé leur incapacité à rebondir artistiquement lors des décennies suivantes (à l'exception de Camel si on veut le ranger dans cette catégorie), les formations néo-progressives majeures sont bel et bien devenues les vitrines attractives de notre mouvement (et elles doivent le rester face au, pourtant positif car il ne faut renier aucune force vive, phénomène hard-prog).

A ce titre, on apprécierait qu'elles fassent parler d'elles un peu plus souvent (IQ notamment, dont le coffret récemment sorti n'est qu'un bien pâle moyen d'attendre), car en ce qui concerne le groupe de Nick Barrett, nous attendions une suite à The Window Of Life depuis deux ans et demi... Et n'oublions pas par exemple que dans l'intervalle, Roine Stolt a publié pour sa part trois albums d'une grande qualité... La rareté crée certes le désir, mais difficile dans le cas de Pendragon, au regard des liens stylistiques des trois derniers albums, de justifier avec conviction cette lenteur.

Cela m'amène d'ailleurs à évoquer un travers d'ordre promotionnel, qui consiste, à partir d'un raisonnement fallacieux (c'est à dire en comptabilisant pêle-mêle 'live' et compilation), à faire de The Masquerade Overture le onzième album du groupe anglais (il s'agit en fait du cinquième album studio en 19 ans de carrière...). Que l'on cesse si possible de nous prendre pour des imbéciles, car ce genre d'attitude est puérile au possible (du style : "j'en ai une plus longue que toi !")...

Tentons de ne pas être trop descriptif car, tenant compte du fait que le présent album est paru il y a trois mois, la majorité d'entre vous doit avoir déjà pris connaissance de son contenu. Axons donc notre développement sur des points généraux capables de fixer les paris que Pendragon devra tenir dans le futur.

Je le faisais remarquer un peu plus haut, The Masquerade Overture se situe, d'un point de vue musical, dans la parfaite continuité de ses deux prédécesseurs. Constat rehaussé par une pochette, superbe au demeurant et qui gagnerait encore à être découverte dans un format supérieur (Simon Williams est très certainement le graphiste le plus talentueux affilié actuellement à notre milieu), utilisant les mêmes éléments et procédés iconographiques que sur The World  et The Window Of Life. Si le but est de créer une trilogie implicite, force est de reconnaître que le résultat prend alors une dimension supérieure, encore que je ne comprenne pas le but de le taire...

L'absence de surprise est donc une constatation qui ne peut souffrir de contradiction. Néanmoins, cela n'exclut pas a priori une éventuelle réussite artistique. Pour ma part, je reste très sensible à la musique de Pendragon, bien que la recette pour la mettre en œuvre soit à présent totalement connue. Si le génie est, comme le pense Francis Ponge, bel et bien "du talent qui se pare ponctuellement de souveraines inspirations", on peut sans risque avancer que l'art de Nick Barrett n'est pas loin de répondre à cette définition (reportez-vous à la chronique de The Window Of Life dans B.B. n°3). C'est ce goût d'inachevé (et de prise de risque trop réduite, avouons-le) qui empêche Pendragon de devenir le chef de file incontesté du mouvement progressif.

The Masquerade Overture fait pourtant preuve de (très) légères évolutions par rapport à ses devanciers, comme ce morceau introductif emphatique et digne d'un opéra classique, ou encore la plus large place (que sur les deux précédents albums) laissée aux claviers de Clive Nolan. Celui-ci se contente néanmoins la plupart du temps de nous offrir des boucles d'arpèges, au lieu de se lancer dans de véritables solos... La mainmise de Barrett est tout simplement totale, au point qu'il se charge également des arrangements à présent; il est donc le seul maître à bord, avec tout ce que cette hégémonie peut créer de restriction.

Quoi qu'il en soit, le débat n'est pas nouveau, et Pendragon est aujourd'hui davantage à considérer comme le lieu de création d'un artiste que comme un groupe à proprement parler...

Contrairement aux autres opus, The Masquerade Overture ne contient aucun temps mort pseudo-commercial, le choix ayant été fait de proposer des extraits de morceaux en guise de 'singles'. Les 7 présentes compositions (3:03, 7:15, 8:39, 2:37, 12:41, 9:55 et 12:51), par leurs développements très aériens sertis de solos de guitares 'gilmouriens' (Nick Barrett a d'ailleurs échangé sa Charvel contre deux Stratocaster), ne manquent pas de faire penser ci et là au Pink Floyd le plus symphonique. Pour certains d'entre vous, cette ressemblance sera rédhibitoire (j'ai d'ores et déjà entendu quelques réflexions de ce genre).

Néanmoins, et c'est en cela que je reste un ardent défenseur de Pendragon, le talent mélodique de Barrett semble ici sans limite, plaçant l'auditeur au cœur d'une profusion de paysages sonores plus émouvants les uns que les autres (une mention spéciale cependant au titre "The Shadow"). De plus, notre bonhomme n'a jamais aussi bien chanté qu'actuellement, ce qui finit de me convaincre que The Masquerade Overture est une œuvre cohérente et réussie, à laquelle il ne manque finalement que ces "souveraines inspirations"...

Olivier PELLETANT

Entretien avec Nick BARRETT :

Pourquoi vous a-t-il fallu deux ans et demi pour donner une suite à The Window Of Life ? Devient-il de plus en plus difficile, techniquement ou artistiquement, de produire un album ?

L'écriture, c'est sûr, me prend de plus en plus de temps, car j'ai toujours la volonté de faire quelque chose de meilleur, en étudiant de près tous les aspects qui rentrent en ligne de compte : la mélodie, le "feeling" générai, l'émotion, les textes... Pour arriver à un résultat parfait, il faut énormément de temps, qu'il s'agisse de travailler méticuleusement sur tel ou tel détail, ou simplement de laisser mon imagination faire le tour de toutes les possibilités qui s'offrent à moi... Je veux que ma musique ait de l'âme, de l'esprit, qu'elle soit aussi parfaite que possible, et ça nécessite beaucoup de temps. Voilà pour le côté artistique. Pour le reste, comme vous le savez peut-être, après la tournée de The Window Of Life, je me suis marié, ma femme a eu un bébé, et j'ai dû m'occuper du jardin, de la vaisselle... La vie s'est accélérée, et j'ai forcément moins de temps libre pour la musique.

La pochette est à nouveau signée Simon Williams, et encore une fois très réussie. Ne crains-tu pas, néanmoins, qu'il y ait une certaine lassitude du public, à terme, par rapport à cette imagerie qui, abstraction faite de sa qualité, peut sembler répétitive ?

Je suis tout à fait conscient de cette éventualité, mais selon moi c'est un faux problème, car même si le style reste le même, le message est à chaque fois différent. Bref, c'est un peu comme pour Roger Dean et les pochettes de Yes. Je suis très satisfait de cette collaboration entre Simon et Pendragon, et je ne vois pas de raison d'arrêter. Peut-être qu'un jour, je me lasserai, mais pour l'heure j'apprécie vraiment son travail, c'est quelqu'un qui met tout son coeur et toute son âme dans ce qu'il fait.

Que réponds-tu à ceux qui reprochent au style de Pendragon de s'être figé depuis The World, et qu'il ne surprend plus ?

Oh, je pense qu'il y aura toujours des gens pour nous reprocher telle ou telle chose. Mais je m'en fiche, je fais de la musique avant tout pour me faire plaisir, pas pour plaire aux critiques. Ma réussite, c'est lorsque je parviens à faire ressentir aux gens les émotions que j'ai voulu transmettre dans tel ou tel morceau. En tant que compositeur, je ne me préoccupe pas de savoir si je vais ou non de l'avant. Je crois de toute façon, que plus personne ne "progresse" vraiment depuis un certain temps. Et la plupart des groupes qui prétendent innover ne font en fait que régresser. Ils pensent que c'est être moderne que d'éviter atout prix les solos de moog, par exemple, alors qu'au-delà du cliché éventuel c'est quelque chose qui a une identité bien particulière, et qui peut tout à fait servir la musique.

Le titre d'ouverture très classisant est un peu l'exception. Faut-il y voir l'amorce d'un changement de style, ou est-ce une expérience totalement à part ?

Je ne sais pas. Il y a aussi des influences celtiques qu'il n'y avait pas dans les précédents albums. Lorsque je compose, mon objectif principal est de trouver une belle mélodie, un "feeling" intéressant. Voilà ma façon d'aller de l'avant. Je veux que l'auditeur ressente ce que j'ai ressenti en écoutant A Trick Of The Tail ou Dark Side Of The Moon. Pour revenir à votre précédente question, je crois qu'il est un peu malsain de vouloir à tout prix évoluer en permanence, cela signifie que l'on n'est pas vraiment satisfait de ce que l'on fait. C'est un peu ce qui s'est passé avec Genesis, et à mon avis, à partir du moment où ils en ont eu marre d'être catégorisés dans les "doux rêveurs", avec leurs textes style "contes de fées", ils ont voulu changer radicalement, et ont perdu leur âme. Alors que lorsque j'écoute ce que fait Pink Floyd aujourd'hui, j'y retrouve toujours cette âme.

A la lecture des crédits, tu accapares plus que jamais les rôles clés de Pendragon : compositeur, arrangeur, producteur... Pendragon ne serait-il que ton groupe d'accompagnement ?

Je pense le contraire, à savoir que je trouve que ce line-up de Pendragon, qui existe maintenant depuis dix ans, a complètement trouvé ses marques. Chacun des musiciens a imprimé sa marque, et serait difficile à remplacer. Pour ce qui est de l'écriture, je ne suis pas du tout opposé à la participation des autres. Mais Clive [Nolan] garde ses compositions pour lui, Peter [Gee] n'est pas très productif, et Fudge [Smith] se contente de jouer. Bref, tout le monde semble s'accommoder très bien de ne jouer que mes compositions ! Je dirais même que Pendragon sonne plus que jamais, sur The Masquerade Overture, comme un groupe. Il y a une très bonne atmosphère entre nous, rien à voir avec les constantes disputes que j'avais avec Rik Carter et Nigel Harris à l'époque de The Jewel, disputes qui de surcroît n'apportaient rien d'un point de vue créatif. Bref, Pendragon est un groupe heureux !!!

The World et The Window Of Life étaient tous deux dominés par un morceau - "The Voyager" et "Breaking The Spell" respectivement - alors qu'avec "The Masquerade Overture" on a l'impression de plus de constance dans la qualité, et peut-être moins de "sommets". Qu'en penses-tu ?

Il est difficile pour moi de juger ma musique. Je suis assez d'accord avec vous, même si à mon avis la fin de "Masters Of illusion" et celle de "The Shadow" constituent des sommets dans cet album. Suis-je objectif ? Evidemment non ! J'ai évidemment tenté de faire un disque bon d'un bout à l'autre, j'ai énormément travaillé pour cela, plus encore que pour les albums précédents, par exemple en diversifiant les sons de guitare, en étant très critique avec mon propre travail. J'espère que ça a été payant.

Félicitations également pour ton travail vocal, qui a manifestement bénéficié lui aussi d'un grand soin. Désires-tu enfin être reconnu en tant que chanteur, et plus seulement être considéré comme "un guitariste qui chante" ?

J'ai beaucoup travaillé le chant, beaucoup travaillé a essayer de trouver la bonne approche pour chaque morceau. Il faut pas mal de tâtonnements avant que ça sonne juste. Par exemple, le chant sur l'intro de "Guardian" doit être doux et bas, et il m'a fallu des jours et des jours pour interpréter exactement ce que j'avais en tête. J'accorde beaucoup d'importance au chant, parce que c'est l'aspect le plus immédiat, lors d'une première écoute. En ce qui me concerne, je ne pense pas être un "grand chanteur", mais après tout certains ont beaucoup critiqué la façon de chanter de Peter Nicholls, alors qu'à mon avis personne au monde ne pourrait chanter comme il le fait. Je pense avoir un style bien à moi, qui est une partie intégrante de notre son et de notre identité. Je trouve que trop de chanteurs se contentent d'imiter Fish en ce moment. Peu essaient vraiment d'être originaux.

Parlons chiffres, si tu veux bien. Apparemment, les albums de Pendragon se vendent très bien, en comparaison de la majorité des disques progressifs. Peux-tu être plus précis ?

Je pense que nous avons vendu environ 35.000 exemplaires de The World, et à peu près autant de The Window Of Life. Mais attention, ces chiffres identiques ont été atteints sur des durées différentes. C'est pourquoi je suis très optimiste pour The Masquerade Overture, car nous en avons déjà vendu 37.000 en quelques mois à peine !

The Masquerade Overture est sorti sous la forme d'un pressage limité accompagné d'un CD bonus comprenant deux titres inédits. Nous n'avons cependant jamais vu de version "normale". Dans quelle mesure s'agit-il vraiment d'une édition limitée ?

Nous avons fabriqué 24,000 exemplaires du double CD, ce qui peut sembler énorme, mais par pays ça n'en fait finalement pas tant que ça : 5.000 pour la France, l'Allemagne et le Royaume-Uni, 4.000 pour les Pays-Bas, et le reste réparti entre les autres pays du monde. Ce pressage est maintenant épuisé, et évidemment il n'en sera plus fabriqué.

Le fait que les titres inédits figurant sur le mini-CD ne seront jamais publiés ailleurs sous-entend-t-il que tu n'as pas une grande considération pour ceux-ci ?

Pas du tout ! Je n'ai surtout pas voulu remplir ce disque avec des morceaux ratés ! C'était vraiment un cadeau pour nos fans de longue date, je ne sais pas, ça m'a paru être une bonne idée. Je voulais que les gens se disent : "ah, voilà un groupe qui fait des efforts !". C'est tout.

Merci Nick.

Merci à Big Bang de son intérêt, et à très bientôt !

(chronique et entretien parus dans Big Bang n°16 - Été 1996)