BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques


PISTES :

1. Ouverture (5:08)
2. Il Confine dell'Amore (1:13)
3. Non è un Incubo è Realtà (5:38)
4. Il Mio Nome è Dracula (7:16)
5. Il Castello dei Perchè (4:03)
6. Non Guardarmi (4:11)
7. Ho Mangiato gli Uccelli (3:57)
8. Terra Madre (6:16)
9. Male d'Amore (3:59)
10. La Morte Non Muore (2:53)
11. Un Destino di Rondine (11:07)

FORMATION :

Franz Di Cioccio

(batterie, percussions, chant)

Franco Mussida

(guitares, chant)

Patrick Djivas

(basse, programmations)

Flavio Premoli

(piano, orgue, synthétiseurs, chant)

PREMIATA FORNERIA MARCONI
(PFM)

"Dracula"

Italie - 2005

Polydor - 55:48

 

 

Cela s'appelle un retour en fanfare. Projet ambitieux que ce Dracula, sorte d'opéra-rock-prog tentant de faire oublier l'inconsistant Serendipity d'il y a 5 ans, le dernier plantage en date des italiens de PFM. Ce nouvel album est donc seulement le deuxième concept album du groupe après le controversé Ulisse, un premier retour à demi réussi sur le devant de la scène prog il y a bientôt 10 ans. Sur un livret de Vincenzo Incenzo, PFM tente aujourd'hui de nous représenter les affres du célèbre vampire avec force envolées mélodramatico-symphoniques.

Difficile de rater son but quand on s'appelle PFM, que l'on veut revenir au premier plan avec des ambitions artistiques affichées, les moyens de ses ambitions et un sujet en or. Mais pas facile aussi de saisir pleinement un tel sujet, de le retranscrire en musique. On peut adhérer à lui, se briser contre lui, mais le pénétrer est une autre affaire. Il est fort possible que PFM se contente de rebondir sur lui, plus ou moins haut, avec plus ou moins de bonheur et d'inspiration. Voilà, encore une fois, j'ai la vanité de prétendre dire quoi que ce soit à propos de qui que ce soit. Mais la dernière fois que nous avons entendu un nouveau morceau de PFM vraiment excitant, c'est lors de la reprise de «Four Holes» par les japonais de Gerard (l'album «Keyboards Triangle» en 1999). A part ça, rien d'extraordinaire depuis Jet Lag (1977). Méfiance et scepticisme. J'y vais donc sur la pointe des pieds.

Un line-up originel (pour la dernière fois hélas sur disque, le claviériste Flavio Premoli ayant récemment annoncé son départ à la retraite), plus une certaine Dolcenera invitée pour un duo final en forme de pièce montée, des chœurs et un orchestre symphonique. Le but recherché n'est pas la sobriété mais la démesure d'un opéra rock. On s'attend à des arrangements ampoulés, et s'ils semblent en effet grandioses, on s'aperçoit vite qu'ils sont la plupart du temps subtils, inspirés par les grands albums conceptuels du rock symphonique (de The Wall au Be de Pain of Salvation). Bonne nouvelle.

Dès le superbe «Ouverture » (5:08), un instrumental ravageur, PFM abat d'entrée de jeu ses cartes, flambant neuves et diablement séduisantes. Ce premier morceau concentre et résume tous les thèmes à venir dans le disque. Fabuleux titres du genre à remorquer tout le reste, à l'éclaircir de sa puissance et à nous faire croire que tout est aussi réussi. «Il Castello dei Perché» (4:03) est également d'un très haut niveau (celui de Photos of Ghosts en 1973). Toutes les lignes mélodiques sont accessibles mais fières, lisibles par le plus grand nombre. Sur «Il Moi Nome è Dracula» (7:16), des harmonies de violons serpentent autour d'une mélodie désespérée, cherchant à traduire les affres du célèbre vampire. De la vraie variété prog en somme, ambitieuse dans son traitement, accessible dans son âme.

A l'image de son compatriote Le Orme, l'autre père fondateur du progressif transalpin, PFM effectue enfin son retour gagnant. Si on ne peut pas encore parler de retour aux sources, il y a plus de prog' dans cet album que dans toute sa production studio des 25 dernières années. Depuis Serendipity, les regrets et le désenchantement ont fait place à l'enthousiasme créatif, légèrement troublé ou teinté d'indécision (faut il rester l'ambassadeur du prog' auprès du grand public ou faut il aller encore plus près du prog exigeant de notre jeunesse ?).

Dracula ravira en toute logique les amoureux du progressif italien des années 70 (style que PFM a plus ou moins inventé il y a trente ans) par des citations musicales explicites sans pour autant laisser sur la touche ceux qui recherchent une flamboyance au son plus moderne. En tout cas, flamboyance il y a, car ce comte Dracula là est aussi brûlant de mille feux mélodiques que brillant dans sa mise en forme. C'est bien un feu de joie inspiré qui consume cette musique, feu aussi ravageur que celui qui ronge le personnage, déchiré entre sa morbide attirance physiologique et l'enfer qui le pousse à agir contre son gré. Œuvre de feu donc, aux plus belles flammes implacablement portées au sommet par des mélodies faisant feu de tout bois (mais ça fait peut être un peu trop de feu comme ça dans cette chronique). Autrement dit, les 11 titres s'enchaînent sans autre répit que des faux moments de calme, instants poignants ou la science des musiciens fait merveille; une technique impeccable, une virtuosité flagrante mais contenue (le solo de synthé, bref, essentiel, définitif sur «La Morte Non Muore»), mises au service de l'efficacité et de l'ambiance émotionnelle. Ce qui captive l'attention à tout moment, même si des arrangements orchestraux un peu convenus et des chœurs pas toujours très légers viennent parfois atténuer l'envoûtement. Sans vouloir insister sur la métaphore, on pourrait dire alors que le feu est étouffé par certains effets agaçants (la mièvrerie de certains passages ou à l'inverse leur grandiloquence inutile). Mais ces douches tièdes sont vite balayées par un souffle général hors du commun. Souffle démoniaque, turbulences brûlantes mais au final - «Un Destine di Rondine» (11:07) -, la musique s'écoule, libérée, placide rivière entre le prog gothique et la chantilly antique comme savaient la monter les Moody Blues.

En décrivant l'enfer de Dracula, PFM sort de son purgatoire et, enfin, emprunte l'ambitieux chemin que nous désespérions le voir reprendre. L'horreur a souvent inspiré les musiciens de prog' italiens (cf. les BO de Goblin ou de Banco) que c'en est presque une tradition là-bas. Même si ce Dracula n'atteint pas le degré de réussite des musiques de «Suspiria» ou de «Profondo Rosso» (sans parler de celle, géniale, du film «Dario Argento Inferno» par Keith Emerson qui n'a d'italien que le look macho, chemise ouverte sur virilité pectorale), PFM nous rappelle tout ce qu'il a apporté d'essentiel à l'orée des années 70. Revenu à son meilleur niveau, il nous le ressert aujourd'hui avec confiance, fougue et sérénité, visiblement décidé à faire oublier les errances passées.

Alain SUCCA

(chronique parue dans Big Bang n°61 - Avril 2006)