BIG BANG - Magazine de Musiques Progressives

Chroniques

Stati Di Immaginazione pochette

PISTES :

1. La Terra dell’Acqua (8:17)
2. Il Mondo in Testa (3:58)
3. La Conquista (6:29)
4. Il Sogno di Leonardo (6:44)
5. Cyber Alpha (4:28)
6. Agua Azul (3:53)
7. Nederland 1903 (3:23)
8. Visioni di Archimede (9:00)

FORMATION :

Franz Di Cioccio

(batterie, percussions)

Patrick Djivas

(basse, flûte)

Franco Mussida

(guitares électrique et acoustique)

INVITÉS

Lucio Fabbri
(violon claviers)

Gianluca Tagliavini
(claviers, orgue Hammond, Moog)

PREMIATA FORNERIA MARCONI
(PFM)

"Stati Di Immaginazione"

Italie - 2007

Aereostella/BMG - 46:09

 

 

Un retour aux sources. Ou tout du moins à une démarche créative plus naturelle et spontanée. Voilà ce que l’on ressens à l’écoute du nouveau PFM, fine gourmandise sensitive qui tranche à plus d’un titre avec le précédent opus du groupe, le grandiose Dracula, aussi flamboyant qu’ouvertement ampoulé. D’abord parce que PFM, peut-être oppressé par la démesure des moyens mis en œuvre sur Dracula (orchestre symphonique et chœurs majestueux…), a ici choisi d’enregistrer ses compositions dans des conditions quasiment live, en une seule prise et sans le moindre ‘overdub’ - une option qui en dit long sur la complicité des musiciens, leur confiance dans leur savoir-faire mutuel, et qui se traduit par une chaleureuse fluidité instrumentale. Ensuite parce que le groupe, officiellement réduit au trio Franz Di Cioccio/Patrick Djivas/Franco Mussida depuis le départ en retraite du claviériste Flavio Premoli, mais secondé par le revenant Lucio Fabbri au violon, et par Gianluca Tagliavini aux claviers (pas tout à fait un inconnu, ce dernier ayant déjà accompagné la formation sur scène), propose aussi, pour la première fois de sa carrière, un album entièrement instrumental. Ce dernier parti-pris est loin d’être anodin, tant il suscite d’attentes et d’interrogations. Car si l’on ignore toujours ce que l’album nous réserve, on sait au moins à quoi l’on est sûr d’échapper, et notamment à ces ritournelles ritales sucrées qui ont eu raison de plus d’un fan de la première heure.

La tentation est donc grande - et pour certains inévitable -, en insérant ce CD dans son lecteur, de le comparer aux grands classiques qui ont fait la légende de PFM, précisément réputés pour leur sophistication instrumentale, doublée d’une virtuosité ébouriffante. Selon que ces derniers sont plus ou moins présents à l’esprit, et le parallèle d’autant plus marqué, naîtront des avis contradictoires, parfois même outranciers. Qu’on le veuille ou non, la fébrilité défricheuse des années 70 est déjà loin derrière nous, et la musique de PFM, reflet de son époque quel que soit l’âge de ses racines, ne se nourrit plus tout à fait à la même source. Son lyrisme coloré obéit en effet à des codes beaucoup plus évidents que par le passé, et sa joliesse chaleureuse est aussi plus circonscrite, plus conventionnelle diront certains. Quant à l’effervescence des instrumentistes, cette tension implacable qui traversait des opus comme Chocolate Kings ou Jet Lag, propulsée par le duo rythmique Di Ciocci/Djivas, le moins que l’on puisse dire, c’est qu’elle a laissé la place à une pondération assagie, certes moins spectaculaire, mais non dénuée d’émotion pour autant. A l’agilité et à l’entrain de la jeunesse, sans doute aujourd’hui hors de portée, et aux errances qui ont suivies l’heure de gloire du groupe, succède, en quelque sorte, un discernement plus mature. Car au fond, la musique de nos chers Italiens a tout de même su retrouver l’essentiel de ses valeurs, à savoir son expressivité mélodique, ses nuances pastels chaleureuses, et surtout sa force suggestive, véritable invitation à un voyage intérieur, comme le titre du présent album le laisse supposer.

C’est donc sans arrière pensée qu’il convient d’aborder cette collection contrastée de songeries éthérées - mais pas forcément indolentes ! -, marquées notamment par la relative discrétion des claviers, cantonnés à un rôle de soutien harmonique et à quelques brefs mais efficaces soli de piano ou de Moog, au profit de la guitare et du violon de Lucio Fabbri, plus lyrique que jamais. Si le savoir-faire de PFM n’est à aucun moment pris en défaut, on notera que le groupe est toujours tiraillé entre des pulsions plus ou moins complémentaires, à savoir, d’une part, la recherche de la pureté mélodique (un titre comme «Il Sogno Di Leonardo», capiteux jusqu’à l’ivresse, mais aussi à deux doigts de s’enfoncer dans une mièvrerie dégoulinante, en est la parfaite illustration), et d’autre part cette vitalité pétillante toute latine, sorte de transe rythmique syncopée dans laquelle le groupe excelle (sur «Il Mondo In Testa», et surtout «La Conquista», ponctué de petits riffs de guitare entêtants, et relevé par quelques cascades de vibraphone – probablement joué au synthé - bien senties). Toujours est-il que PFM n’est jamais aussi bon que lorsqu’il parvient à trouver un équilibre entre ces deux penchants, ce qu’il réussit brillamment sur le titre d’ouverture, «La Terra Dell’Acqua», splendide fantasmagorie symphonique traversée de flamboiements de guitare incandescents, sur le concis «Cyber Alpha», ou encore sur «Visioni Di Archimede», qui clôt l’album sur une parfaite synthèse de ‘planeries’ vaporeuses et de joutes basse/guitare virevoltantes.

Quelques mots, maintenant, sur l’aspect conceptuel de cet album, que votre serviteur a volontairement relégué au second plan pour ne pas occulter l’essentiel de ce qui en fait la réussite, à savoir la musique elle-même. Stati Di Immaginazione se voit en effet accompagné d’un DVD, constitué d’une série de petits films illustrant visuellement chacune des compositions (soit huit au total, pour des durées allant de 3:22 à 8:59 mn) – à moins que ce ne soit l’inverse, la complémentarité image/son étant en effet parfaite, pour un résultat souvent très convainquant. Il ne s’agit donc pas à proprement parler de clips vidéos au sens strict (les membres du groupe n’apparaissent d’ailleurs à aucun moment), mais le plus souvent de montages adroits réalisés à partir de documentaires (la ville de Venise pour «Citta Dell’Acqua», Leonard de Vinci ou Archimede pour les explicites «Il Sogno Di Leonardo» et «Visioni Di Archimede»), voire de véritables pièces d’archive en noir et blanc ou colorisées, datant du début de l’histoire du cinéma (animations primitives mais étonnamment modernes sur «Il Mondo In Testa», balade nostalgique au cœur d’une Hollande révolue sur «Nederland 1903», ou encore ce fascinant ‘reportage’ sur la construction épique d’une passerelle de corde par une tribu africaine, au dessus d’une rivière infestée de crocodiles, sur «La Conquista»). Pas de véritable thème directeur, donc, si ce n’est la volonté de stimuler l’auditeur sur un double registre sensoriel. L’expérience s’avère en fin de compte plus récréative que franchement captivante (à une ou deux exceptions près, dont la sus-mentionnée «Conquista»), et rentre même, à l’extrême, quelque peu en contradiction avec l’objet de l’album : comment, en effet, se mettre en «état d’imaginer» lorsque des images pré-sélectionnées vous sont arbitrairement suggérées, et vous maintiennent dans une position de totale passivité ? Ce n’est donc pas tant la réalisation de ce projet – objectivement réussie – qui suscite des réserves, que son opportunité même…

Au demeurant, les images proposées s’incrustent durablement dans la mémoire, et confèrent aux compositions de Stati Di Immaginazione une sorte de couleur rémanente, propre aux BO les plus suggestives. C’est donc un PFM de nouveau ambitieux et volontiers novateur qui nous revient ici, mais en même temps plus humble, comme mûri par les aléas de son parcours, et enclin à nous présenter la face la plus essentielle et la plus avenante de son art. Le frisson est de ce fait moins vif, l’extase plus machinale, mais il reste la beauté des thèmes et des mélodies, et la profonde humanité d’une musique sans artifices. A ce petit jeu, PFM rivalise avec les meilleurs groupes actuels, et peut se vanter d’avoir retrouvé sa place de premier de la classe. Qui dit mieux ?

Olivier CRUCHAUDET

(chronique parue dans Big Bang n°65 - Avril 2007)